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"Le Monde" en guerre : (7) Une guerre strictement préventive ?

Paru dans la revue "Variations", n° 1, premier trimestre 2001, éditions Syllepses.
par Henri Maler,

(1) Une information solidement explicative ? / (2) Une diplomatie purement dissuasive ? / (3) Une guerre juridiquement fondée ? / (4) Une guerre essentiellement européenne ? / (5) Une guerre essentiellement humanitaire ? / (6) Une guerre politiquement ciblée ? / (7) Une guerre strictement préventive ? / (8) Une guerre militairement ciblée ? / (9) Qu’est-ce qu’un journal de référence ?

(octobre 1999, complété en juin 2000)


Quand commence la guerre, il n’est pas encore question d’un projet d’expulsion massive et de destruction systématique. Mais l’éditorial du 25 mars note - à juste titre - que " les raids peuvent servir de prétexte à M. Milosevic pour accroître son offensive ". La question devrait surgir d’elle-même : les bombardements n’ont-ils pas favorisé ce qu’ils prétendaient empêcher ?

Tant que l’exode des Albanophones du Kosovo n’a pas encore pris l’ampleur qu’on lui a connu, Le Monde reconnaît très indirectement l’existence du problème. La réponse du quotidien à la question qu’il se refuse à poser ouvertement tient, le 30 mars, en deux phrases désaccordées du même éditorial, " L’arme de Milosevic ". Première phrase : l’épuration ethnique " serait dans une phase exacerbée, déclenchée par les forces serbes en représailles aux bombardements de l’OTAN ". Deuxième phrase : " L’intervention de l’OTAN a donc accéléré une épuration ethnique qui est cependant à l’oeuvre au Kosovo depuis au moins un an." Pourquoi ne pas dire clairement que la guerre de l’OTAN a favorisé la guerre de Milosevic ?

Le lendemain, dans l’éditorial du 31 mars - " Le pari Primakov " - se borne à enregistrer les conséquences des bombardements : " les frappes de l’OTAN sur le Kosovo n’ont pour l’instant conduit qu’à aggraver un drame humanitaire au centre de l’Europe ." Pourquoi ne pas dire clairement que la guerre de l’OTAN a " aggravé " la situation qui avait servi au Monde à justifier son déclenchement ?

En vérité, puisque l’épuration ethnique, selon Le Monde, avait d’emblée, avant même l’intervention de l’OTAN, pour objectif de chasser les Albanophones du Kosovo, le rôle des bombardements est une question subalterne, surtout quand on peut présenter l’exode des Kosovars comme une " dernière phase ". On pourrait se demander au moins comment il se fait que la mise en œuvre systématique de cette " dernière phase " ait attendu les bombardements ? La question ne sera pas posée. Ainsi l’éditorial du 7 avril - " Réfugiés le non-dit français " - s’en tient avec une réserve prudente, en retrait sur le constat d’une aggravation favorisée par les bombardements, à un constat négatif : " Au treizième jour de la campagne de bombardements de l’OTAN (…), il y a au moins un résultat que personne ne conteste l’incapacité avérée, pathétique, de ces raids à empêcher le "nettoyage ethnique" du Kosovo ordonné par M. Milosevic." Bref, les bombardements n’ont été qu’inefficaces : aucun rôle causal, même atténué, ne leur revient.

Pourtant le diagnostic d’inefficacité conduit Le Monde à proposer une ébauche de réponse à la question qu’il ne cesse d’éluder. L’éditorial du 17 avril - " Le risque de la défaite " - explique ainsi le rapport entre les bombardements et l’exode : " Non seulement les bombardements n’ont pas atteint, de l’aveu même de certains stratèges américains, l’ "objectif militaire minimum" attendu. Mais ils ont eu pour principal effet de donner à Milosevic l’alibi qu’il attendait pour donner libre cours à son cynisme brutal. " Un simple alibi. Mais dont l’existence conduit à soulever un problème qui devait l’être depuis le début : est-ce la guerre engagée par l’OTAN qui est condamnable ou seulement la stratégie militaire adoptée ? Le Monde - comme on va le voir - se bornera à critiquer seulement la stratégie, en préconisant une intervention au sol.

Pour pouvoir éluder le rapport entre les bombardements et l’exode des albanophones organisé par les forces serbes, il suffit d’indiquer que cet exode avait commencé avant les bombardements, qu’il était planifié, que les bombardements lui ont fourni un alibi. Ainsi se trouve évacuée l’hypothèse d’un effet direct des bombardements sur le déclenchement d’une violence qui, aussi planifiée qu’elle ait été, n’a pris une forme systématique qu’avec les premières frappes aériennes. L’épuration ethnique devient, à croire les silences du quotidien, la fin même de la politique de Milosevic. Les objectifs politiques de Belgrade - aussi condamnables soient-ils - sont passés sous silence. Tout laisse penser cependant que deux projets existaient à Belgrade : soit une autonomie partageant les pouvoirs sur un territoire unifié, mais subordonné à Belgrade ; soit un partage ethnique du Kosovo (Belgrade se réservant le nord incluant les mines). Compte tenu de la radicalisation des positions indépendantistes, le risque d’une offensive de nettoyage ethnique pour imposer un partage du territoire était indéniable. Etait-ce ce risque et ce projet que les bombes devaient " empêcher " ?

Quoi qu’il en soit, l’inexistence du plan " fer à cheval " ne rend pas inconcevable l’existence d’un plan équivalent. Mais si un tel plan était prévu, pourquoi rien n’a été préparé pour accueillir et protéger les populations concernées ? A supposer qu’un tel plan ait existé, force est de contaster que loin de l’empêcher, les bombardements en ont favorisé l’exécution. Non seulement parce qu’ils laissaient les populations civiles totalement démunies face à la violence extrême des forces serbes, mais aussi parce qu’ils permettaient à Milosevic de présenter comme un effet de la fuite devant les bombardements, une expulsion massive des Albanophones qu’il aurait été plus que difficile d ’assumer en Serbie même : sans la guerre contre l’OTAN, il est peu vraisemblable que la société serbe et yougoslave aurait été prête à accepter un nettoyage ethnique des voisins albanais. Comment expliquer sinon que, avant la guerre, Milosevic ait eu besoin de couvrir sa politique des impératifs de lutte contre le " terrorisme " ? Et que, pendant la guerre, il ait dû prétendre, images de sa télévision à l’appui, que les Albanophones du Kosovo fuyaient les bombardements ? Cette propagande n’était pas seulement tournée vers l’extérieur : elle était indispensable face à une population pour qui la défense du Kosovo comme province serbe n’implique pas l’acceptation de crimes contre l’humanité.

Non seulement les bombardements n’ont pas pu empêcher le nettoyage ethnique, mais ils ont favorisé son intensification. Sauf à démontrer qu’il fut moindre sous les bombes qu’il ne l’aurait été sans elles : ce qui est manifestement faux. Pierre Georges, sous le titre " Le réel " - dans Le Monde du samedi 19 juin - soulignera l’horreur qui se découvre au Kosovo après la fin des bombardements, mais c’est pour s’insurger contre " le pauvre argument d’une incitation indirecte à la barbarie ". Mais dès lors que les conséquences des bombardements étaient prévisibles, Pierre Georges n’oppose à un terrible argument qu’une pitoyable dénégation.

Le général Wesley Clark, commandant américain des forces de l’OTAN, dès le 27 mars, déclarait qu’il était " entièrement prévisible " que la violence serbe s’intensifie avec les bombardements. Le même général précisait le 12 avril " les autorités militaires avaient tout à fait prévu la conduite vicieuse que Milosevic adopterait, de même que l’efficacité terible avec laquelle celle-ci serait appliquée. " [1]. L’édifice chancelant de l’argumentation du Monde ne résiste pas à cet aveu : si les atrocités serbes et l’expulsion massive des Albanophones étaient, en cas de bombardements, prévisibles et prévues, comment peut-on soutenir que ces bombardements avaient pour but de les empêcher ? Indubitablement, " on a cyniquement facilité le crime pour en légitimer la punition " [2].

C’est pourquoi, à mesure que le temps passe et que les bombardements s’intensifient, les cibles politiques de l’OTAN se brouillent aux yeux de ceux qui soutiennent cette intervention, d’autant que les cibles des bombardements et les moyens de la guerre semblent de plus en plus mal ajustés aux fins humanitaires que l’on affiche.

 

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Notes

[1cité par Noam Chomsky, op.cit., p. 46.

[2D. Bensaïd, op.cit, p. 28.

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