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Le Monde en guerre : (1) Une information solidement explicative ?

L’observation et l’analyse de la couverture mĂ©diatique de la guerre du Kosovo sont difficilement dissociables des prises de position sur cette guerre. Un partisan - mĂŞme rĂ©servĂ© - du rĂ©gime et de la politique de Slobodan Milosevic ou son adversaire - plus ou moins inconditionnel - ne partagent pas le mĂŞme point de vue sur les mĂ©dias. Et dans ce dernier cas, l’Ă©valuation du rĂ´les des mĂ©dias n’est pas indiffĂ©rente Ă  la position adoptĂ©e face Ă  l’intervention de l’OTAN. Mais il n’est pas Ă©tonnant que, face Ă  des mĂ©dias europĂ©ens et amĂ©ricains mobilisĂ©s pour la plupart dans le soutien Ă  l’intervention de l’OTAN, ce soit la contestation de cette intervention (ou du moins de ses modalitĂ©s) qui - quoi que l’on pense de la justesse de cette contestation - incite Ă  une distance critique qui mĂ©rite d’ĂŞtre discutĂ©e...

L’article reproduit ci- après est paru dans la revue Variations, n° 1, premier trimestre 2001, Ă©ditions Syllepses. (octobre 1999, complĂ©tĂ© en juin 2000)

Le Monde revendique hautement un statut de " quotidien de rĂ©fĂ©rence ". Pourtant, le pouvoir de lĂ©gitimation qu’il s’arroge souvent et qu’on lui reconnaĂ®t parfois excède manifestement le pouvoir d’information et d’explication dont il dispose. Cette revendication et cet Ă©cart suffisent Ă  justifier notre curiositĂ© [1].

Pendant la " guerre du Kosovo ", Le Monde s’est laissĂ© emporter par son Ă©lan de solidaritĂ© avec l’OTAN au point d’accrĂ©diter, comme la plupart des autres mĂ©dias, des informations totalement fausses, comme l’existence du plan " fer Ă  cheval " et l’exagĂ©ration dĂ©mesurĂ©e du nombre des victimes [2]. Mais si Le Monde - comme on pourra le vĂ©rifier - a cĂ©dĂ© aux vertiges de la propagande, la diffusion de ces informations fausses ne fut jamais que l’exception qui confirme cette règle : la publication d’informations et d’explications biaisĂ©es. Ce sont elles que l’on s’efforcera de mettre en Ă©vidence, en prenant pour fil conducteur les Ă©ditoriaux du temps de guerre : ils Ă©clairent les pages d’information et s’Ă©clairent par elles [3].

Une information solidement explicative ?

Confondant gĂ©nĂ©ralement les raisons de leur soutien Ă  l’intervention de l’OTAN avec les raisons mĂŞme de cette intervention, la plupart des commentaires du Monde se sont satisfaits des explications les plus courtes : des explications - qu’il s’agisse d’histoire ou de stratĂ©gie - profondĂ©ment mutilĂ©es.

Quand l’histoire est convoquĂ©e, c’est une histoire taillĂ©e sur mesure. Les Ă©ditoriaux du Monde, pendant toute la durĂ©e de la guerre, comportent une rĂ©fĂ©rence constante Ă  une double histoire : l’histoire de dix annĂ©es d’oppression par le pouvoir de Milosevic, l’histoire de deux annĂ©es d’exactions serbes sur le territoire du Kosovo. Ainsi rabattue sur l’histoire des relations entre le rĂ©gime de Belgrade et les aspirations de la majoritĂ© albanophone [4], la question du Kosovo est isolĂ©e de l’histoire de l’ensemble des conflits consĂ©cutifs Ă  l’effondrement de l’ancien rĂ©gime Yougoslave et de l’inscription des puissances occidentales dans ces conflits. Du mĂŞme coup, on peut se borner Ă  prĂ©senter les formes les plus rĂ©centes de l’intervention de ces grandes puissances comme une simple rupture dans une politique rĂ©putĂ©e attentiste. Parfois, il est vrai, Le Monde tente de prendre du recul. Ainsi, la "une" du mercredi 31 mars nous annonce une explication prometteuse : " Kosovo les racines de la guerre ". Pourtant, le "dossier" correspondant juxtapose un article sur le Kosovo dans les Balkans depuis 1815 et un entretien avec Rugova, datant de 1990 : rien par consĂ©quent sur l’insertion de la crise dans le contexte gĂ©opolitique qui a favorisĂ©, puis alimentĂ©, le dĂ©membrement de l’ex-Yougoslavie.

DĂ©lestĂ©e de toute Ă©paisseur historique, l’explication l’est aussi de toute dimension stratĂ©gique - qu’elle soit gĂ©opolitique ou strictement militaire.

D’abord, les Ă©ditoriaux du Monde passent prudemment sous silence les objectifs gĂ©opolitiques de la guerre, effacĂ©s - semble-t-il - par les urgences humanitaires. Ainsi se trouve Ă©vacuĂ©e jusqu’Ă  l’hypothèse de l’enchaĂ®nement suivant : l’intervention de l’OTAN sous hĂ©gĂ©monie amĂ©ricaine n’obĂ©issait pas seulement aux nobles motifs invoquĂ©s ; elle avait pour objectifs gĂ©ostratĂ©giques de maintenir l’OTAN en refondant sa dĂ©finition et sa lĂ©gitimitĂ©, de gagner toujours plus Ă  l’Est l’Ă©tendue de son théâtre d’intervention, et en remodelant ainsi la zone d’influence amĂ©ricaine, de favoriser l’extension de l’ordre nĂ©o-libĂ©ral. Imposer l’OTAN comme bras armĂ© du FMI et de l’OMC ? La question ne sera pas posĂ©e.

Ensuite, avec une tĂ©nacitĂ© remarquable, les Ă©ditoriaux du Monde taisent la cohĂ©rence de la stratĂ©gie militaire de l’OTAN. Quand, après quelques jours de bombardements, la plupart des Ă©ditorialistes s’inquiètent des consĂ©quences de cette stratĂ©gie, ils s’interrogent sur d’Ă©ventuelles " erreurs " qu’ils donnent pour circonstancielles : un choix de moyens mal ajustĂ©s au conflit en cours. Pourtant, du strict point de vue militaire, la stratĂ©gie adoptĂ©e n’est que l’application d’une stratĂ©gie globale Ă©laborĂ©e depuis plusieurs annĂ©es par les stratèges amĂ©ricains : très prĂ©cisĂ©ment la stratĂ©gie gĂ©nĂ©rale de l’OTAN pour la gestion des conflits modernes. Mais Le Monde est loin d’en avoir tirĂ© toutes les consĂ©quences [5].

Ces sĂ©vères amputations sont Ă  la fois la raison et la consĂ©quence d’un engagement qui Ă©pouse la version officielle des gouvernements et des diplomates occidentaux.


Lire la suite : (2) Une diplomatie purement dissuasive ? / (3) Une guerre juridiquement fondĂ©e ? / (4) Une guerre essentiellement europĂ©enne ? / (5) Une guerre essentiellement humanitaire ? / (6) Une guerre politiquement ciblĂ©e ? / (7) Une guerre strictement prĂ©ventive ? / (8) Une guerre militairement ciblĂ©e ? / (9) Qu’est-ce qu’un journal de rĂ©fĂ©rence ?


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