Le 23 février 2026, Marc-Olivier Fogiel reçoit une invitée « exceptionnelle » sur RTL : la pianiste Hélène Mercier-Arnault, « épouse de Bernard Arnault » (c’est précisé dans le titre). À cette occasion, elle déclare notamment que « les clochards » le seraient par « choix de vie ». Si ces propos ne sont pas diffusés par RTL, ils sont exhumés près d’un mois plus tard par Blast et Mediapart (19/03). Face au tollé, Hélène Mercier-Arnault a pu compter sur Léa Salamé pour restaurer son image.
C’est le 4 avril, dans l’émission d’infotainment à paillettes « Quelle époque » (France 2), qu’on a pu assister à la contrition poignante d’Hélène Mercier-Arnault… Après l’inévitable promotion du disque de l’invitée – plus de vingt (longues) minutes de complaisance –, Léa Salamé introduit la séquence qui l’intéresse réellement :
Léa Salamé : Vous avez donné une interview il y a un peu plus d’un mois à RTL, à Marc-Olivier Fogiel. Dans cette interview-là, qui a duré plus de 20 minutes, elle a été montée, ce qui arrive souvent – donc ils ont gardé 10 minutes qu’ils ont diffusées. Et puis, il y a un extrait qui a fuité, dans la presse, dans Mediapart notamment, où on vous entend dire les mots suivants […] : « Ce que je vais vous dire va peut-être vous choquer, les SDF j’y pense pas tous les jours. La première fois où j’ai vu des clochards, c’est quand je suis arrivée à Paris. C’est aussi, j’ai l’impression, un choix de vie. Un choix de vie avec des gens [...] qui ont décidé de lâcher la société. C’est un retrait du monde. » Vous comprenez que cette phrase ait choqué beaucoup de monde ?
La façon dont Léa Salamé revient sur les événements est intéressante : elle insiste d’abord sur le montage et les coupes, « ça arrive souvent », puis parle de « fuite […] dans Mediapart » – alors même que l’intéressée se trouvait dans un dispositif d’interview explicite chez RTL, donc en situation de parole publique. De quoi distiller l’impression qu’Hélène Mercier-Arnault a pu être piégée, que les choses n’ont pas été réglo, justifiant ainsi la maladresse ? Il s’agit, précisément, d’une séance de rattrapage en bonne et due forme :
- Hélène Mercier-Arnault : Il m’a posé plein de questions, des questions sur Trump, sur Macron ; et moi je pensais qu’il allait me poser des questions complètement différentes. Je devais présenter mon disque, et toutes les questions qu’il m’a posées pratiquement étaient des surprises. Mauvaises surprises. Mais en même temps, je pensais que c’était un sketch, quoi. Rien de… Vous voyez, quoi. C’était une mise en scène.
- Léa Salamé : Mais sur cette réponse-là, on s’est dit « oh la la ! Elle est complètement déconnectée ».
- Hélène Mercier-Arnault : Non. Alors il faut dire, le montage n’est pas du tout bien fait, il y a beaucoup de choses qui ont été coupées là-dedans, c’est juste des parties qu’on entend.
Pourtant, selon Blast, le passage indélicat a été censuré par RTL suite à la demande expresse de son attachée de presse. Cette défense pour le moins confuse laisse place ensuite au véritable morceau de bravoure qui, lui, ne sera pas coupé au montage par France 2. Trémolos grandissants dans la voix, moulinets submergés d’émotions avec les mains, la pianiste poursuit :
- Hélène Mercier-Arnault : Et dès qu’il m’a parlé des SDF [...], j’ai eu un espèce de retour en arrière de ma vie, quand j’avais 16 ans, quand j’habitais avec ma sœur à Nanterre, où elle avait un amoureux SDF. Et elle voulait aller vivre avec lui dans la gare du RER à Nanterre. Donc tout de suite ça m’est venu quand il m’a parlé de ça, j’ai eu besoin de dire « j’y pense pas tous les jours » parce que c’était insupportable, tout d’un coup, cette violence. Alors je suis désolée de pleurer à la télévision. En fait, c’est honteux. Et puis c’est très impudique, vous voyez là. Désolé, mais…
L’explication, quoique originale, ne suscite aucune relance de Léa Salamé. Sans doute parce qu’elle apparaît secondaire face au geste d’Hélène Mercier-Arnault : essuyer des larmes à ses yeux, hélas invisibles à l’écran malgré le plan serré du réalisateur. Mais l’essentiel est fait : Léa Salamé tient son « moment », une contre-séquence calibrée pour tourner sur les réseaux sociaux.
Dépolitiser l’époque
Quant à savoir pourquoi les paroles initiales de madame Arnault sont « choquantes », la question est traitée de manière superficielle, essentiellement pour la forme : « De ces dernières années, il y a une telle inégalité, entre les 1% qui gagnent tellement de milliards et les gens qui galèrent […] et qui se disent que des gens comme vous, comme votre mari, sont totalement déconnectés et vivent dans leur petit monde, et ne comprennent pas les vraies souffrances des gens, et c’est peut-être ça qui a résonné dans cette phrase-là » désamorce Léa Salamé. Réponse de l’intéressée : « Mais mon mari travaille tellement, il ne profite jamais de la vie, c’est pour ça je suis ravie de faire autant de piano, il travaille, il construit, il donne des emplois… » Relance de Léa Salamé : « Oui. »
Hugo Clément, l’autre « journaliste » de l’émission, tente alors un relai : « Ce ressentiment qu’il y a dans une partie de la population, envers les ultra-riches et ces fortunes qui augmentent, vous le comprenez, quand même ? » Réponse : « Je comprends, parce qu’il y a souvent des attitudes de gens très riches qui se croient tout permis, au-dessus de tout le monde, qui sont très arrogants, c’est insupportable. » Un problème d’éducation, donc. Relance du contradicteur : « Ce n’est pas le cas de votre mari, donc, selon vous. » « Non », se contente de répondre l’épouse. Fin de l’échange, on en restera là.
On ne débattra pas davantage des inégalités qui sévissent en France, de la hausse de la pauvreté sous la présidence du mari de la « copine » d’Hélène Mercier-Arnault, sur la persistance des SDF dans la 7e économie mondiale, ni des ressorts de la fortune de Bernard Arnault, que Léa Salamé présente d’ailleurs d’emblée comme l’« un des plus grands chefs d’entreprise français », qui « crée plein d’emplois » (et « qui suscite beaucoup de fantasmes »). Car « Quelle époque » n’est pas tant là pour éclairer l’histoire que pour dépolitiser ses enjeux.
En l’occurrence, en dehors de la séquence commedia dell’arte, c’est une trentaine de minutes de bavardages people qu’il faut subir. Sur sa love story avec Bernard et la tenue dans laquelle il se couche, sur sa sœur Madeleine qui fumait du cannabis et qui s’est suicidée, sur ses voyages et sa manière de faire sa valise, sur son horreur des dîners mondains et la guéguerre de succession entre progénitures dorées…
Tandis que Léa Salamé et son acolyte font étalage de leurs qualités d’intervieweurs. Florilège : « Votre mari, quand vous le rencontrez, vous lui dites très clairement "désolé, moi j’aime pas les hommes d’affaires, c’est que des voleurs ou des menteurs" » (Léa Salamé) ; « Je crois que c’est votre mari, Bernard Arnault, qui vous a sorti de ce deuil, en vous disant une phrase qui vous a fait l’effet d’un électrochoc ? Qu’est-ce qu’il vous a dit ? » (Hugo Clément) ; « Même à votre mari, vous lui dites "je peux claquer la porte" ? » (Léa Salamé) ; « Est-ce qu’il vous joue toujours ça, l’Étude révolutionnaire de Chopin ? » (Hugo Clément) ; « Ceux qui disent qu’il est hautain, qu’il est froid, qu’est-ce que ça vous fait ? » (Léa Salamé) ; « Vous allez faire vos courses au supermarché ? » (Hugo Clément) ; « 35 ans d’amour, c’est quoi le secret de la longévité ? » (Léa Salamé) – jusqu’alors silencieux, le journaliste Julian Bugier, invité, tente une relance : « On est tous intéressés par la réponse ».
En définitive, l’ensemble de la séquence consacrée à Hélène Mercier-Arnault vise à humaniser la grande bourgeoisie, rattraper ses maladresses et dépolitiser ses positions. Par la chronique mondaine, Léa Salamé s’échine à déréaliser les rapports de pouvoir en anesthésiant les rapports de classe.
Merci pour ce moment
Ancienne égérie de la matinale de France Inter et désormais star du 20h de France 2, Léa Salamé cultive le mélange des genres. Dans « Quelle époque », une émission de divertissement présentée comme un talk-show sur l’actualité, on ne sait plus trop si on a affaire à une journaliste de premier plan ou à l’animatrice glamour du show-business.
Ce mélange des genres est utile : il lui permet de reverser la légitimité symbolique associée à la crédibilité journalistique (et au service public) sur son rôle de faire-valoir des grands et des grandes de cette époque. En l’espèce, apporter le gage de sérieux à ce sketch de seconde zone et replacer le cadrage de la polémique dans les bornes consensuelles de l’ordre établi.
Ce qui en fait une ressource de premier plan pour la classe dominante. On pourrait d’ailleurs imaginer que cette séance de rattrapage offerte sur un plateau à madame Arnault vise à rabrouer les mauvaises manières d’un concurrent (Marc-Olivier Fogiel). Et ainsi de se placer avantageusement dans le portefeuille de faveurs d’un grand patron de presse ? Car Bernard Arnault détient aussi, par l’intermédiaire de son groupe de luxe LVMH, le groupe Les Échos-Le Parisien.
Mais c’est aussi une manière de réaffirmer un credo qu’elle exprimait sans détours en mai 2024, dans une interview vidéo pour Konbini : « Moi, mon obsession le matin sur Inter par exemple, c’est qu’il y ait un moment. Ce n’est pas d’aller chercher, déceler la vérité. » CQFD. La starification journalistique ne passe pas par des enquêtes au long cours dignes du prix Albert-Londres, mais par l’exhibitionnisme des connivences auprès des puissants.
L’archange médiatique des grands patrons
Naturaliser la bonne fortune du grand patronat : Léa Salamé est coutumière du fait. Il y a dix ans déjà, en décembre 2016, elle consacrait une longue interview « embedded » à… Bernard Arnault, pour l’émission « Le doc Stupéfiant » (France 5). Le reportage introduit son sujet avec neutralité et distance toutes journalistiques : « C’est l’une des plus belles expositions du moment, elle est visible à Paris, la collection Chtchoukine, c’est à la Fondation Louis Vuitton, chez le milliardaire Bernard Arnault, que ça se passe. Et du coup on pose cette question : quand l’État est à sec, est-ce que ce sont les milliardaires qui vont sauver le monde de l’art ? […] Une rencontre exclusive. »
D’emblée, le biais idéologique est clair : les milliardaires, bons samaritains d’une époque marquée par le démantèlement de l’État (comme s’il n’y avait aucune corrélation entre les deux). Puis le reportage rappelle que Bernard Arnault a suscité la polémique quelques mois plus tôt, en demandant la nationalité belge pour des raisons fiscales. Sauf que « le milliardaire a cette fois les honneurs de la République », nous rassure la voix off.
Là encore, Léa Salamé semble bien orchestrer une séance de rattrapage afin de redorer le blason meurtri de la sainte bourgeoisie. D’ailleurs, dès l’entame de la discussion avec le discret milliardaire, Léa Salamé met les pieds dans le plat : « Vous en avez marre d’être critiqué ? », avant de laisser son interlocuteur déballer péniblement ses éléments de langage (en France on n’aime pas la réussite, grosso modo) tout en opinant du chef. Quand le bienfaiteur de la création évoque « l’esprit socialo-marxiste qui prédomine en France », elle oppose un « oulah » badin, avant de changer de sujet prestement, visiblement rassurée : « Quand je dis socialo-marxiste, je ne parle pas de vous, Léa Salamé. »
Pour le reste, les vingt minutes hagiographiques du reportage retracent le parcours exemplaire du milliardaire et sa passion – lucrative – pour l’art (on les voit s’extasier devant un Basquiat « qui vaut des millions » et lui appartient personnellement, acquis « dans des conditions intéressantes » à l’époque, c’est-à-dire entre 10 000 et 20 000 dollars), ponctuées par une conversation confondante de déférence, dans laquelle Léa Salamé, volontiers sémillante, interroge par exemple le nabab sur son goût – manifestement limité au marketing de sa fondation – pour le rap US, après une séance de piano supposément improvisée (l’homme a du génie décidément), ou sur sa manière de rester en contact avec la « dureté du monde » (il dîne de temps en temps avec des salariées). Avec un délicieux final à propos du mécène implicite de l’exposition en cours à la Fondation Louis Vuitton, le brave président russe, où affleure une pointe de jalousie : « Vous l’avez déjà rencontré, Vladimir Poutine ? Il est comment ? »
Rebelote en janvier 2020 où elle décroche pour France Inter un entretien avec Carlos Ghosn au Liban, le patron déchu de Renault-Nissan, en cavale depuis une semaine après un mandat d’arrêt du Japon. Pour blanchir le grand patron, plutôt que de revenir sur la situation du groupe automobile ou les chefs d’accusation pesant sur l’homme d’affaire, Léa Salamé va concentrer l’entretien sur la planification et le déroulement de l’évasion, en lui donnant une consonance glamour : « Votre évasion fascine le monde entier, pour beaucoup d’enfants vous êtes l’homme qui a voyagé dans la malle. Vous avez vraiment voyagé dans la malle ? » insiste-t-elle, sourire béant. « La malle, pas la malle, allez, un petit indice. Tout le monde rêve de savoir ça » relance-t-elle. « En tout cas vous ne dites pas que c’est faux, la malle » conclut-elle, pugnace.
Enfin, comme avec Hélène Mercier-Arnault, vient le recours aux émotions individuelles pour susciter l’empathie et dissoudre le caractère politique de l’affaire : « Vous avez eu peur, lors de cette cavale ? » « Mais vous avez eu peur ou pas ? Peur de mourir ? »
Grands patrons, grande parole
À écouter Léa Salamé, on voit se dessiner la figure du grand patron en une sorte d’oracle sécularisé dont les paroles occupent le sommet de la hiérarchie discursive. Ils incarnent le pouvoir, le vrai. Un pouvoir immuable et naturel. Quand elle officiait à France Inter, plusieurs pontes du CAC 40 ont ainsi défilé agréablement dans sa matinale, pour livrer parole d’évangile à la plèbe.
Rien que pour la grande distribution, Léa Salamé a ainsi pu y interroger Dominique Schelcher (Sytème U) le 12 septembre 2023, Thierry Cotillard (Intermarché, Bricorama) le 27 février 2024, Alexandre Bompard (Carrefour) le 17 octobre 2024 et Michel-Édouard Leclerc (centres E. Leclerc) le 28 avril 2025. Non pas pour les confronter aux contradictions du capitalisme (comme la crise environnementale ou la hausse de la pauvreté), mais pour solliciter leurs avis bien avisés sur la conjoncture économique – et plus largement géopolitique : inflation, déficit budgétaire, droits de douane, pouvoir d’achat, crise agricole, Trump, etc.
C’est le même Michel-Édouard Leclerc que l’on retrouvait invité dans la séquence entretien du 20h inaugural de Léa Salamé sur France 2, le 1er septembre 2025, pour deviser sur l’humeur des Français. Ou encore mardi 14 avril 2026, pour disserter sur l’inflation du prix des carburants. Juge et partie ? Non, baromètre implacable. Lors de sa dernière interview à la radio publique, Léa Salamé poussait même celui qu’elle présente comme l’un des grands patrons « les plus emblématiques » à franchir le Rubicon de la politique : « Non mais Michel-Édouard Leclerc, vous dites que vous voulez être utile. On vous entend. Mais vous nous l’aviez dit à cette place-là il y a un an, au moment des européennes, "je n’exclue pas d’y aller", et finalement vous n’y allez pas, quoi. »
Une obligeance qui contraste avec le ton employé pour interroger ceux dont la fonction est de défendre les salariés face au patronat. Comme ce jour où, en pleine mobilisation sociale contre la réforme des retraites, le leader de la CGT de l’époque, Philippe Martinez, se retrouve en garde à vue face à elle et Nicolas Demorand, qui lui enjoignent de participer à la table des négociations. Avec cette remarque élégante à l’adresse du syndicaliste en lutte : « On dirait un disque rayé. »
On voit bien, derrière cette pratique journalistique, les biais idéologiques implicites : une vision réactionnaire de l’ordre social, avec les hiérarchies symboliques qu’il convient de maintenir, au sommet desquelles trônent les rois et reines du système économique. Dans le 20h de France 2, où officie Léa Salamé depuis la rentrée 2025, la pauvreté est d’ordinaire naturalisée. Dans son traitement de l’actualité économique, l’influence politique du grand patronat n’est jamais mise en question. Que ce soit dans le cadrage, le choix des sujets, la hiérarchie des faits ou dans l’interaction elle-même, Léa Salamé prêterait presque la neutralité axiologique du journaliste au grand patronat. Avec lequel elle a donc pris l’habitude de construire des « moments » pour l’audiovisuel public.
Clément Sénéchal



