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Frédéric Martel, une tournée promo au secours de l’Occident

Sur la réception médiatique du dernier « livre événement » de Frédéric Martel.

« Voici un livre événement, une enquête monumentale sur tous ceux qui nous détestent ! Et quand je dis "nous", c’est nous, les citoyens français, les Européens, l’Occident, nos valeurs… » Nous sommes le 10 avril dans l’émission « Quotidien » (TMC), et Yann Barthès reçoit le nouvel héraut de l’Occident : le journaliste Frédéric Martel. Celui-ci vient de sortir un livre, Occidents (Plon, 2026), qui se présente comme une « enquête monumentale » composée de « plus de 1 900 entretiens » [1], « sur 8 ans », « dans 52 pays ». Un travail qui n’a toutefois pas empêché Frédéric Martel de tenir une émission hebdomadaire (« Soft Power ») sur France Culture durant la même période. Ou encore d’éditer les « Dits et écrits » de Jack Lang [2]. Un véritable bourreau de travail !

La thèse de Martel est audacieuse : « Cet Occident c’est au fond un fantasme », explique-t-il sur le plateau de « Quotidien », « c’est quelque chose qui a été inventé par nos ennemis pour nous critiquer… » Yann Barthès et son équipe semblent intéressés par cette théorie et se reconnaissent spontanément dans le « nous » de Martel :

- Yann Barthès : Pourquoi le -s à « Occidents », et pourquoi la boîte d’allumettes [sur la couverture] ?

- Frédéric Martel : La boîte d’allumettes parce qu’ils veulent mettre le feu, ils allument des mèches, […] c’est « Nous » face à « Eux ».



« Nous face à eux »


« Ce n’est pas seulement un livre, c’est une mine d’or », surenchérit le chroniqueur Paul Gasnier, qui n’a pas de mots assez forts pour exprimer son admiration : « Un travail colossal », composé de « portraits passionnants », « une fresque qui cartographie ceux qui nous détestent ». Encore ce « nous » qui paraît naturel à tout le plateau, et ce vague sentiment de citadelle assiégée par le monde barbare « qui nous a encerclés ». Gasnier poursuit : « Au fil du temps, "Occident" est devenu le synonyme d’un autre mot, de "démocratie", et donc la haine de l’Occident est devenue la haine de la démocratie. »

Démocratie contre dictature, civilisation contre barbarie, Occident contre Orient, « nous contre eux » : on reconnaît évidemment la filiation idéologique, depuis le concept de « despotisme oriental » jusqu’à celui de « choc des civilisations ». Espérons que « nos ennemis » ne franchiront pas Poitiers…


« Un grand livre de droite »


Avec un tel programme, Frédéric Martel ne pouvait que s’attirer les faveurs de la presse réactionnaire. Sans surprise, son ouvrage (« un pavé de plus de 600 pages ») est acclamé par toutes les nuances de la presse de droite. Pour Le Point, il s’agit « d’un guide de survie intellectuelle pour temps sauvage » (1/04) ; pour Les Échos, c’est une « passionnante nouvelle enquête du si talentueux Frédéric Martel » (15/04) ; Le Figaro a lu une enquête « foisonnante et précieuse » (15/04). Pourtant l’auteur de ce livre, comme tient à le préciser Sébastien Le Fol dans Le Télégramme (11/04), « n’est pas éditorialiste à Cnews, mais journaliste à France Culture. Il se réclame d’une gauche libérale et européenne ». Il est vrai qu’on aurait pu s’y tromper. « La détestation de l’Occident est l’une des aversions les plus répandues sur la planète », poursuit Le Fol, et le « livre édifiant » de Martel « nous en dévoile toute l’étendue ». Cette haine de l’Occident est produite « par les Occidentaux eux-mêmes », nous dit l’éditorialiste, qui voit dans cette « pathologie » le « poison lent » de la « haine de soi ». Le même Sébastien Le Fol reprend la plume quelques jours plus tard pour nous revendre le même livre, cette fois dans L’Express (14/04). Un entretien tout en complicité avec l’auteur qui culmine dans ces questions : « L’Occident est selon vous devenu "le grand vilain" dans le monde entier. Pourquoi cette détestation globale ? » ; « Israël est-il la pointe avancée de l’Occident, comme l’affirme Benjamin Netanyahou ? »

Du haut de ses 600 pages et de ses « 8 ans d’enquête », Martel manquerait presque d’adversaires à sa mesure : il inscrit son œuvre comme une « réponse » à Edward Saïd et à « l’orientalisme » ; balaye Fanon en fustigeant sa critique de l’universalisme occidental ; s’oppose à Marx et au Monde diplomatique : « En effet, la haine de l’Occident a été inventée essentiellement... en Occident. Les grands auteurs antioccidentaux sont européens, à commencer par Marx ; Fanon était français et Saïd parlait mieux anglais qu’arabe. » Sur la pensée postcoloniale, Martel va plus loin encore : « Ce courant intellectuel ne pourra jamais être légitime ni pris au sérieux tant qu’il ne prendra pas en compte les dérives, et parfois les échecs, de la décolonisation. » Et en fin d’entretien, le pompon :

- Sébastien Le Fol : Le meilleur démenti à la détestation de l’Occident, ce sont les migrations, selon vous. Où vont les gens ? Dans les pays occidentaux encore bien souvent !

- Frédéric Martel : Observons avec bienveillance le chemin des migrants. Les peuples votent avec leurs pieds. […] L’Occident reste le principal modèle, la boussole des migrants.

Le Figaro ne pouvait pas passer à côté d’un tel ouvrage. C’est Eugénie Bastié qui se charge de la recension (15/04). Elle aussi a remarqué en Frédéric Martel un homme « de gauche libérale », « particulièrement courageux » puisqu’il n’hésite pas à être d’accord avec elle, et, notamment, à dire du mal de la pensée postcoloniale : « La fabrique de l’ennemi occidental a servi de carburant idéologique et d’assurance-vie à des régimes autoritaires qui, de l’Algérie au Rwanda, se servent de la victimisation perpétuelle pour asseoir leur régime et exploitent sans vergogne la mauvaise conscience des Occidentaux. Avec la complicité d’intellectuels gauchistes participant à la haine de soi. » « Victimisation », « mauvaise conscience », « intellectuels gauchistes », « haine de soi » : les items de la pensée automatique de droite sont cochés. Sur X, le journaliste Jean-Dominique Merchet ne s’y trompe pas, et commente, enthousiaste : « Même s’il se revendique de gauche, le journaliste Frédéric Martel vient de publier un formidable livre de… droite ! » Bastié regrette néanmoins que Martel n’assume pas plus fermement l’aspect « choc des civilisations » de son ouvrage. Et de conclure : « Une civilisation peut mourir assassinée. Elle peut aussi mourir de ne plus savoir ce qu’elle est et d’où elle vient. »


« Les amis de Monsieur Mélenchon » et le Venezuela


La tournée médiatique de Frédéric Martel se poursuit et le voici invité des « Grandes Gueules » sur RMC (16/04), dans une ambiance que l’on a connu plus incisive. Dans la journée, quatre minutes de cet entretien vont être extraites par la radio pour faire un gros titre (et un article séparé) : « La révélation du jour - Frédéric Martel : "5 anciens ministres de Chávez m’ont dit qu’il avait financé, avec Maduro, des amis de Jean-Luc Mélenchon. Le parquet a été saisi pour financement illégal" ». Avec les « 8 ans d’enquête », les « 2 000 entretiens » et les « 52 pays », c’est l’autre emballage marketing du livre : celui-ci contiendrait des révélations sur un financement illégal « de Mélenchon et ses amis » (c’est la formule que Martel emploie partout). Arrêtons-nous un instant sur le gros titre de RMC : « 5 anciens ministres de Chávez », « m’ont dit que », « des amis de Jean-Luc Mélenchon » : à un tel niveau d’imprécision, difficile d’appeler cela une information. La fin de la phrase confinerait presque à la désinformation : quand Frédéric Martel affirme que « le parquet a été saisi pour financement illégal », il faut en fait comprendre qu’après avoir lu son livre, le député RN Julien Odoul a fait un courrier à la procureure de la République de Paris : « Julien Odoul ne veut pas laisser passer, écrivait le JDD le 3 avril, dans un courrier adressé à la procureure de la République de Paris, il évoque des éléments issus de l’ouvrage Occidents. Enquête sur nos ennemis du journaliste et chercheur Frédéric Martel. »

Un aspect des choses qui n’avait pas échappé au Point, qui avait dégainé dès le 1er avril : « De Mélenchon à Douguine : Frédéric Martel dévoile les réseaux secrets des ennemis de l’Occident ». Dans les « bonnes feuilles » publiées par le magazine se trouve le chapitre « L’argent du Venezuela », où l’on comprend qu’une partie des « révélations » de Martel ne sont pas si nouvelles, puisqu’elles reposent notamment sur le témoignage de l’opposant vénézuélien Rosmit Mantilla, exilé en France, et qui avait déjà formulé ses mêmes accusations contre Mélenchon (de façon tout aussi vague) dans une lettre ouverte publiée (déjà) par… Le Point, en 2019. Peu importe, Frédéric Martel aura compris que la presse était friande de cet aspect, qui permet de rapprocher le Hezbollah, Mélenchon, Xi Jinping, le régime algérien et Steve Bannon. Atlantico se saisit des « révélations » de Martel le 4 avril et se réjouit : « Les emmerdes volent décidément en escadrille pour la mélenchonie qui, dans le sillage de la mort de de Quentin Deranque et des tribulations policières de Rima Hassan, devra peut-être faire face à sa propre affaire de financements libyens... » En réalité, comme le note Libération un mois plus tard (2/05), les accusations de Martel n’ont pas de bases matérielles : « Cette grave mise en cause, basée uniquement sur des déclarations sans s’appuyer sur des documents, interroge. » Et le journal d’ajouter : « Ses détracteurs lui ont toujours trouvé une tendance à relier des points à la hâte pour confirmer ses thèses, à parfois préférer la légende à la réalité. Mais là, Martel voit les choses en grand : "C’est l’un des plus gros scandales de ces vingt dernières années". »

L’« enquête » de Martel intéresse jusque dans le journal confidentiel de Laurent Joffrin, LibreJournal, où l’on retrouve une autre recension particulièrement enthousiaste sous la plume de Bernard Attali (frère jumeau de). Avec ce passage édifiant : « En cherchant à expliquer l’Occident par les haines qu’il suscite, Martel finit par nous éclairer sur ce que nous sommes. Et ce que nous sommes, à cet instant du récit, c’est une civilisation qui, à force de s’interroger sur ses propres crimes historiques — réels, indiscutables —, a perdu le réflexe élémentaire de se défendre. L’autocritique, vertu libérale par excellence, s’est retournée contre elle-même : elle est devenue, dans certains cercles, une forme de capitulation anticipée. » Un véritable cri du cœur que nous serions tentés de résumer ainsi : « Occident, défends-toi ! »


***


Pour vendre son livre, Frédéric Martel a réalisé une tournée audiovisuelle royale en avril : le 8, il est l’invité des « Matins » de France Culture (la radio qui l’emploie) ; le 10, il est l’invité de 9h30 sur BFM-TV, puis le soir sur « Quotidien » ; le 11, France Inter lui accorde une heure entière, chez Thomas Snégaroff ; le 12, il est sur Loopsider, face caméra ; le 16, il est aux « Grandes Gueules » (RMC) ; le 18, le voici sur Franceinfo ; le 25, sur CNews.

Une telle surface médiatique donne l’occasion de dire pas mal de choses, mais, comme le veut l’exercice de la promotion, Frédéric Martel se répète souvent. Sur Loopsider, dans un format destiné aux réseaux sociaux, il fait néanmoins une déclaration qui permet de comprendre pourquoi son ouvrage a reçu un accueil si favorable : « Si vous aimez ce livre, vous êtes de gauche. Et si vous n’aimez pas ce livre, vous êtes d’extrême gauche. Et c’est la même chose à droite. » Avec son enquête « monumentale », et comme adore le faire l’espace médiatique, Martel croit avoir redéfini « l’arc de la raison », en confondant toutes les critiques de « l’Occident » (lui-même confondu avec « la démocratie libérale »), qu’elles viennent de Poutine ou d’Algérie, du Hamas ou de Caracas, de Mélenchon ou d’Orbán. Face à tant de confusion, l’analyse critique n’était pas à l’ordre du jour – tout juste une enquête à demi-critique de Libération (2/05), qualifiant Martel de « globe-trotter des idées ». Devant un « grand livre de droite », le rôle que se donne la presse dominante n’est pas d’analyser ou de décrypter ; mais de promouvoir et de prescrire.


Jérémie Younes

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