Matrice d’un délire
Nous prions le lecteur, la lectrice, de s’armer ici de patience. Il va en falloir pour aller au fond de cette affaire de l’« affiche antisémite de LFI ». Mais cela ne sera pas inutile : il n’est pas si courant d’assister au surgissement d’un délire collectif, à partir d’une matrice identifiable et en réponse à une nécessité vitale d’expulsion du stigmate elle-même compréhensible, à condition de se doter des bons outils. L’enquête sur ce genre de mécanisme de défense peut être perturbante, car il semble avéré par la clinique que l’organisation du transfert des affects négatifs a besoin, pour réussir, d’être alimentée par le sentiment d’un triomphe narcissique absolu sur l’objet utilisé comme dépotoir et repoussoir. Tout élément susceptible de contrarier si peu que ce soit un tel triomphe doit être repoussé, ce qui accroît l’invention délirante, jusqu’à ce que l’opération s’arrête net, du fait de ses contradictions insurmontables, pour laisser place à la conviction inébranlable d’avoir eu raison, d’avoir pris l’autre en défaut et de tenir enfin la preuve certaine, sécrétable par simple allusion, du caractère maléfique de l’ennemi haï.
11 mars 2025, vers 18 h 30 puis à 20 h 00. Afin de mobiliser pour une marche qui doit avoir lieu le 22 mars contre « le racisme et le fascisme » (celle-là même au cours de laquelle Frank Tapiro se convaincra d’avoir entendu chanter « À bas les juifs », ce qui participe d’un seul et même délire), La France insoumise met en ligne sur sa page Instagram deux visuels, qui représentent successivement l’animateur Cyril Hanouna et le journaliste Pascal Praud, principaux visages des médias du milliardaire catholique d’extrême droite Vincent Bolloré.
Les jours précédents, toute une série de visuels avaient été diffusés de la même manière dans la perspective de cette marche du 22 mars : 21 février (photo de Steve Bannon faisant un salut nazi) ; 23 février (photo d’Elon Musk exécutant également un salut nazi) ; 28 février (six visuels dénonçant l’extrême droite dans le monde, en France et ses relais médiatiques) ; 10 mars (trois visuels représentant Trump, Poutine et une colombe de la paix).
11 mars 2025, 21 h 45. Le journaliste Jules Torres, chef de service au Journal du dimanche et au JDNews, mais aussi chroniqueur sur CNews et Europe 1 (autant dire qu’il est une pièce maîtresse des médias Bolloré), « tweete » un montage (sans en indiquer l’origine) qui place en vis-à-vis l’un de l’autre le visuel de LFI représentant Cyril Hanouna et une affiche du film de propagande nazi Le Juif éternel.
Le commentaire, insidieux, faussement interrogatif, se veut sobre : « À gauche, une affiche de propagande nazie pour le "Le Juif éternel" (1940), un film antisémite. À droite, une affiche de La France Insoumise visant Cyril Hanouna. Les mêmes ficelles visuelles pour désigner un ennemi. Jusqu’où iront-ils ? »
Mettons-nous un instant à la place de la personnalité dirigeante de LFI ayant validé, entre autres, les deux visuels représentant Cyril Hanouna et Pascal Praud. Pouvait-elle anticiper leur dissociation et le soupçon, qui pèserait sur l’un d’eux, d’avoir été généré à partir de mots-clés suffisamment orientés pour correspondre aux traits d’une caricature antisémite ? Devait-elle nécessairement, spontanément penser à l’iconographie antisémite nazie ? Cette personne et celle(s) en charge de concevoir lesdits visuels (et dont le tort est d’avoir utilisé pour ce faire une IA générative, Grok), même dotées d’honnêtes connaissances sur le IIIe Reich et la Deuxième Guerre mondiale, peuvent ne pas y avoir songé (ce n’est pas leur culture politique), leur impératif axiologique et pratique étant de dénoncer le rôle de la bollosphère dans la diffusion-normalisation des fantasmes de l’extrême droite.
11 mars 2025, vers 23 h 00. Le dessinateur Joann Sfar relaye sur ses réseaux sociaux le montage en question, et officialise, sous le coup de l’émotion, ce que le message de Jules Torres n’avait fait que suggérer :
LFI puise désormais dans la pire tradition de l’imagerie antijuive pour sa communication. Pas une semaine ne passe sans que ce parti ne se vautre dans le harcèlement antijuif ou les dogwhistle antisémites. La question devient simple : Un parti antijuif a-t-il le droit d’exister dans l’espace républicain ? À ce jour quiconque refuse de voir est complice. Il existe des lois contre le racisme, l’antisémitisme et le harcèlement. Le programme LFI semble se résumer désormais au harcèlement des Français juifs. Merci d’éviter de m’écrire en commentaire qu’il s’agit d’une affiche de lutte contre l’extrême droite ou contre Hanouna. La dernière fois que ce genre d’image était sur les murs de Paris c’était sous Pétain ! LFI n’a plus rien à faire dans l’espace républicain. Ce parti est officiellement antijuif.
Ce commentaire définitif se diffuse comme une traînée de poudre, et contribue à imposer l’idée selon laquelle LFI aurait intentionnellement « recyclé », sans contestation possible, une iconographie « antijuive » ou « typiquement antisémite », conformément à une stratégie du dog whistle qui consisterait à envoyer des messages apparemment anodins à une clientèle spécifique disposée à en déceler le contenu radical (en clair, ici, l’électorat musulman…). Les condamnations pleuvent ; la polémique enfle ; LFI retire le visuel incriminé.
12 mars 2025, 17 h 12, « On marche sur la tête » (Europe 1). « C’est une caricature qu’ils ont faite, et une caricature qui nous ramène aux heures les plus sombres, bien entendu, et, pour moi, il n’y a aucun doute, c’est fait sciemment. Ils ont tenté le coup, comme d’habitude, […] ils font des tests, comme ça, mais sachez-le, ils ne le font pas par hasard, La France insoumise : ils savent qu’il y a une grande partie de leurs électeurs qui vont apprécier cela, ben oui », réagit Cyril Hanouna. Il ajoute que Pascal Praud est « une victime collatérale » : « Comme ils avaient fait l’affiche sur moi, où ils ont eu le temps de la travailler, qu’ils avaient fait ça depuis des jours et des jours, ils ont eu le temps de me caricaturer, et ils l’ont mise ; après, ils se sont fait taper sur les doigts sur les réseaux, donc ils se sont dit : "bon il faut sortir un autre mec, sinon on va dire qu’on est antisémites" ; ils se sont dit : "ben sortez Praud". Alors ils n’ont pas eu le temps de le caricaturer complètement, ils ont juste fait une bouche un peu bizarre […] c’est vite fait, et le pauvre Pascal s’est retrouvé sur les affiches. Donc voilà. [...] Je vous le dis : c’est vrai ». L’utilisation répétée du pronom personnel « ils » et de locutions comme « sachez-le » ou « je vous le dis » (courantes chez Hanouna) renforcent la logique de centration obsessive sur un objet dont les intentions maléfiques de longue main et la déloyauté des procédés sont pointées sans appel.
12 mars 2025, vers 20 h 30, « TPMP » (C8). Avec calme, en plein triomphe narcissique, sûr de sa toute-puissance et de la malfaisance de l’objet honni, Cyril Hanouna prolonge dans son émission de C8 la même projection persécutive : « Ils ont grossi tous les traits, ils ont fait une caricature. […] Pascal Praud, il était même pas prévu dedans. [...] Aujourd’hui, on peut le dire : la LFI est clairement un parti antisémite. […] L’extrême droite, aujourd’hui, c’est l’extrême gauche ». Le transfert projectif est achevé. Le chroniqueur Gilles Verdez campe l’électeur de LFI inconséquent, veule et qu’« on ne peut pas respecter » (« on ne peut pas vous respecter », lui lance Hanouna). Tout en reconnaissant que LFI a produit une « affiche de la honte », « clairement antisémite », Verdez affirme vouloir continuer à voter pour ce parti et essuie les leçons de morale et les moqueries affligées de ses partenaires de jeu, qui ont le beau rôle. Hanouna lui fait subir sa traditionnelle séance d’humiliation publique : « Gilles Verdez, vous êtes une honte, vous êtes une honte, Gilles Verdez, vous êtes une honte, vous êtes une honte, et je le dis, et je le pense, vous êtes une honte, vous êtes une honte, Gilles Verdez, vous êtes une honte, vous savez très bien pourquoi je dis cela, vous êtes une honte, Gilles Verdez, vous êtes une honte, vous êtes une honte pour la France, vous n’aimez pas la France, vous n’aimez pas les Français, vous n’avez plus rien à faire dans ce pays, pour moi ! Quand on n’aime pas la France, on la quitte ! Excusez-moi, mais c’est vrai : quand on n’aime pas la France, on la quitte ! » Toute une vision du monde. « La prochaine étape, c’est le passage à l’acte », surenchérit le député du Rassemblement national Julien Odoul, présent sur le plateau.
14 mars 2025, 16 h 12. Un autre député du RN, Philippe Schreck, demande à ses équipes de tester une commande comportant le mot « juif » pour démontrer que LFI aurait bien voulu obtenir du logiciel Grok « le même résultat que celle [l’affiche] de Goebbels en 1935 ». Il rend public le « résultat » de leur « travail » sur son compte X et sur YouTube. C’est parfaitement grotesque.
14 mars 2025, vers 19 h 40, « Face à Philippe de Villiers » (CNews). Le journaliste Eliot Deval introduit un nouveau chapitre, « Les affiches de la honte de LFI », de l’émission de CNews qu’il anime chaque vendredi autour de l’ex-député de Vendée Philippe de Villiers :
Eliot Deval : Autre sujet à présent Philippe de Villiers : La France insoumise a ciblé deux de nos confrères, deux de nos amis, à savoir Cyril Hanouna et Pascal Praud, à travers des affiches pour un rassemblement organisé le 22 mars prochain intitulé « Manifestations contre l’extrême droite, ses idées et ses relais ». Et ils ont été accusés – et vous voyez donc ces images – d’avoir emprunté pour représenter Cyril Hanouna des codes antisémites des années 1930. LFI a retiré ce visuel, mais n’a jamais présenté ses excuses ni exprimé le moindre regret.
Contrairement à ce qu’on aurait pu attendre, ce ne sont pas deux visuels – ceux représentant Cyril Hanouna et Pascal Praud – qui sont alors montrés aux téléspectateurs et téléspectatrices de CNews, mais, en plein écran, trois images, de gauche à droite : un portrait en noir et blanc de Cyril Hanouna, à propos duquel aucune information n’est livrée ; le visuel incriminé de LFI ; une affiche du film « documentaire » Der ewige Jude, réalisé en 1940 sous la supervision de Joseph Goebbels.
Philippe de Villiers prend ensuite la parole. Tout le temps que dure son intervention, les trois mêmes photos restent à l’écran et personne – ni lui, ni Eliot Deval, ni le journaliste Geoffroy Lejeune dont le rôle se limite à mettre en valeur le patriarche – ne fournit la moindre explication quant au choix éditorial consistant à les associer et, en particulier, quant au statut du portrait de gauche. Sa tirade a été soigneusement préparée :
Philippe de Villiers : Nous sommes devant en fait un antisémitisme historiquement référencé, puisque c’est le morphotype du juif éternel du film de Goebbels Le Juif éternel. C’est aussi référencé avec le stéréotype du juif ploutocrate de la vieille gauche, en fait. On oublie qu’elle était profondément antisémite : Proudhon, Jaurès. C’est un antisémitisme qui est politiquement assumé. Un antisémitisme électoraliste. Un antisémitisme communautariste, pour aller chercher les voix dans les banlieues, c’est aussi simple que ça. C’est un antisémitisme qui est protégé, ignifugé, immunisé, c’est-à-dire qu’en fait la justice ne s’en occupe pas et la société médiatique le protège, c’est-à-dire on n’en parle pas. Et enfin, j’insiste là-dessus quand même, il y a des gens qui devraient être gênés : tous ceux qui ont fait l’alliance. C’est un antisémitisme d’appoint, pour les forces électorales qui ont besoin au deuxième tour des élections législatives de faire une alliance. C’est-à-dire que le camp du bien, il accepte ça ! [...] Le camp du bien contre le camp du mal, et le camp du bien, on a le droit d’être antisémite : voilà !
Philippe de Villiers mobilise un vocabulaire issu du bouillon idéologique de l’extrême droite – de l’idée d’hérédité et de déterminisme bio-racial suggérée par le terme « morphotype » à la dénonciation drumontienne de la « ploutocratie juive » – pour mieux l’attribuer projectivement à la gauche et briser ainsi tous les liens qui, dans son histoire, la rattachent au « camp du bien » (du combat d’un Jaurès pour l’innocence du capitaine Dreyfus à la résistance antifasciste). L’ancien député parachève ce transfert projectif en évoquant, la larme à l’oeil, le souvenir de son père, Jacques, lieutenant fait prisonnier par les Allemands en juin 1940 (internement plus présentable que la brève incarcération ultérieure de l’officier, pour cause de participation aux activités de l’OAS) [1].
Magie de la projection. Les sentiments et les visées existentielles de la partie qui projette sont vierges du passé de la collaboration et de Vichy, de toute idée de racisme, de tout soupçon de compromission historique avec le fascisme et l’antisémitisme nazi, c’est-à-dire avec « le camp du mal », puisque : le racisme, c’est les autres ; l’antisémitisme, c’est les autres ; le fascisme et le nazisme, c’est les autres ; Vichy, c’est les autres. « Les polémiques récurrentes sur les statuts d’insulteur et d’insulté : "la violence, c’est les autres [2]" », que relève Cédric Passard dans le champ politique, doivent beaucoup à la systématisation par l’extrême droite et ses relais médiatiques, aux dépens de LFI, d’un mécanisme d’évacuation par projection de toutes les traces insupportables laissées par la collaboration avec le mal ultime, le nazisme hitlérien. Ce processus n’a cessé de gagner en intensité ces derniers temps et s’embarrasse de moins en moins de subtilité. « LFI, c’est la France insoumise ou la France de Vichy ? », interroge ainsi Frédéric Haziza sur Radio J, le 14 décembre 2025.
15 mars 2025. Jules Torres écrit dans les colonnes du Journal du dimanche que « le mouvement de Jean-Luc Mélenchon s’enferre au mieux dans le déni, au pire dans la victimisation ».
16 mars 2025, 10 h 07, « Le Grand rendez-vous » (CNews). La machine CNews élève d’un cran son activité de projection persécutive centrée sur LFI en soumettant à la question le coordinateur de celle-ci, Manuel Bompard.
Le même dispositif de visuels est utilisé. Il faut que le coordinateur de LFI reconnaisse publiquement la perception que lui prête comme si cela n’était pas discutable l’éditorialiste Mathieu Bock-Côté :
- Pierre de Vilno : Vous allez voir à l’écran trois visuels, celui d’une photo de Cyril Hanouna non modifiée, votre affiche qui représente donc le visage de Cyril Hanouna modifié sur un fond noir et une affiche nazie des années 1930. Ma première question Manuel Bompard, c’est : qui a eu l’idée de fabriquer un tel visuel ?
- Mathieu Bock-Côté : Vous voyez cette affiche quand elle sort, avant de la diffuser, vous, je ne doute pas un seul instant que vous avez une culture historique. Vous voyez cette image avant qu’elle soit diffusée, vous vous dites : « mais bon Dieu, c’est le juif Süss ! », c’est une représentation nazie, je dis, vous vous rendez compte que l’intelligence artificielle a généré une image qui marque une proximité nette avec l’imaginaire nazi, ça vous le constatez avant de la diffuser ?
- Manuel Bompard : Quand je le constate, c’est au moment où ces différents visuels sont mis en comparaison […].
- P de V : Je parle des deux premières, les deux premières. Vous voyez bien que, là, c’est un portrait de Cyril Hanouna que vous pouvez retrouver sur Internet, qui n’est pas retouché…
- M B : Mais elle n’a pas été retouchée. Cessez de dire des choses qui sont inexactes !
- P de V : Mais vous venez de me dire qu’elle a été retouchée par l’intelligence artificielle…
- M B : Mais non elle n’a pas été retouchée, elle a été produite par de l’intelligence artificielle. Ça n’a aucun rapport : il n’y a pas de volonté de modifier volontairement des traits du visage.
- P de V : Philippe Schreck qui a fait la manip sur Grok a dit que pour faire cette affiche il fallait utiliser le mot « juif » !
On remarquera que Manuel Bompard se garde d’évoquer le « portrait » non « retouché » d’Hanouna, malgré l’insistance de Vilno : sans doute a-t-il senti le piège dans lequel il s’agissait de l’entraîner en le faisant jouer au jeu scabreux des comparaisons (ce portrait pouvant précisément faire penser à… l’affiche de Der ewige Jude, « documentaire » prisé aujourd’hui encore par des militants néonazis qui ne manqueraient pas de sortir de l’ombre si jamais l’extrême droite, la vraie, devait arriver au pouvoir).
En bref, il y a ce que la simple logique (une logique psychosociale élémentaire) permet d’avancer : la jonction entre un réflexe sociocentrique (perception judéocentrée déterminée par une échelle particulière de référence, en la circonstance la mémoire traumatique de la Shoah) et une stratégie d’expulsion projective du stigmate d’antisémitisme mise en œuvre par l’extrême droite sur le dos de la gauche a contribué à ce qu’un montage qui, en d’autres temps, serait passé inaperçu ou aurait unanimement semblé grotesque ou pervers (voire antisémite en lui-même) soit reçu de manière absolument indiscutable comme la preuve des intentions évidemment « antisémites » d’un parti de gauche appelant à combattre l’extrême droite. Et il y a ce que l’enquête (une enquête elle-même élémentaire) a pu dans un second temps confirmer. Par l’entremise d’un ami, l’un d’entre nous a eu la possibilité de s’entretenir le 12 février 2026, à l’Assemblée nationale, avec une personnalité dirigeante de LFI. Nous pouvons certifier que le même prompt a été utilisé pour générer les visuels d’Hanouna et de Praud (du genre « Hanouna/Praud, visage méchant, agressif ») [3]. Il va de soi que ledit prompt ne fait aucune référence aux origines juives d’Hanouna. Il a été décidé, à LFI, de ne plus produire de visuels représentant des visages de personnalités.
Marc Joly et Christian Savestre, En finir avec le déni, Anamosa, 2026, p. 45-56.





