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Matthieu Pigasse : un « Bolloré de gauche » ?

Retour sur la dernière tournée m’as-tu-vu de Matthieu Pigasse, le « banquier de gauche » qui se vit comme un rempart face à l’empire Bolloré et un héraut de la « bataille culturelle », « à disposition » pour 2027. Ou comment convertir un capital économique en capital médiatique et politique. Et le journalisme dans tout ça ?

Le paysage médiatique français ne manque pas de milliardaires (ou de multimillionnaires) passionnés par la presse au point d’investir leur fortune dans cette activité certes peu rentable, mais bien pratique pour défendre les intérêts de leur groupe industriel, promouvoir leur image publique ou influencer la vie politique. De ce point de vue, le banquier d’affaires Matthieu Pigasse est loin d’être un nouveau venu : en 2005, il négocie la vente de Libération à Édouard de Rothschild ; en 2007, il tente, sans succès, de s’emparer de la présidence du conseil de surveillance du Monde ; groupe Le Monde qu’il rachète en 2010, avec Xavier Niel et Pierre Bergé, avant de céder ses parts en 2019 puis 2022 ; il est aujourd’hui propriétaire de Radio Nova et des Inrockuptibles, actionnaire du Huffington Post et de la société de production Mediawan (« C à vous », « C dans l’air », etc.) [1] ; et il envisagerait, selon les informations du site Satellifacts, de « lancer une chaîne d’info en continu de gauche sur la TNT »…

Mais depuis quelques mois et dans la perspective de l’élection présidentielle de 2027, celui que toute la presse de droite présente dorénavant comme « le Bolloré de gauche » ne se contente plus de mener son « combat » (c’est le nom de son groupe de presse) via l’influence supposée de sa radio ou de ses journaux : après avoir été en bonne place dans les cabinets de Dominique Strauss-Kahn et de Laurent Fabius au ministère des Finances entre la fin des années 1990 et le début des années 2000 sous les gouvernements Jospin – dont on retiendra d’ailleurs quelques faits d’armes assurément très « à gauche » [2]… –, le banquier cherche de nouveau à se ménager une place de premier plan sur la scène politique. Il se « tient prêt », « n’écarte aucune hypothèse », « est à la disposition de la gauche » et se démultiplie dans les médias pour le faire savoir.


« Un banquier de gauche » qui « se tient prêt »


Un capitaliste qui possède des titres de presse dispose de plusieurs façons d’exercer son pouvoir. Matthieu Pigasse, lui, semble se servir de son « aventure éditoriale » (et du succès des humoristes qu’il finance) pour se fabriquer une image publique de « banquier de gauche », mais aussi de « présidentiable » et s’octroyer au passage une place démesurée dans le débat politique. Une place que lui accordent sans rechigner journaux et télévisions, et que le banquier d’affaires ne peut accaparer que du fait de sa position sociale… et parce qu’il investit dans la presse.

Le voici donc en tournée médiatique pour, dans le même souffle, parler des audiences de Nova et des échéances de 2027. Si le marathon n’est pas aussi intense qu’en 2014 – lors de la parution d’un ouvrage que Les Échos décrivaient déjà avec quelque cocasserie comme « le cri d’alarme d’un banquier de gauche » –, Matthieu Pigasse n’en est pas moins reçu avec les honneurs dans des cases « prestigieuses » et parmi les plus exposées de l’audiovisuel, comme « Quotidien » (TMC, 21/04) ou encore les « Matins » de France Culture (23/04). Au cours de ces entretiens, Pigasse est présenté alternativement comme un « banquier de gauche », « le banquier qui veut taxer les riches », voire un banquier… « contre le capitalisme » ! Il se pose tantôt en spécialiste de l’économie, tantôt en analyste de la géopolitique ; il se fait pourfendeur des inégalités et chevalier de la « bataille culturelle » ; il parle de la « bonne et de la mauvaise finance », mais aussi de « l’union de la gauche » ; et n’oublie jamais de signaler qu’il est « disponible » pour 2027.

La presse écrite s’engouffre bien évidemment dans les portes laissées ouvertes, quand bien même elle ne tient là aucun « scoop ». Dans la période récente en effet, l’affairiste avait déjà affiché publiquement ses ambitions politiciennes : en janvier par exemple, il « n’exclu[ait] rien » au micro de la matinale de France Inter, déclarait vouloir « peser sur 2027 », et tous les journaux s’en faisaient l’écho. Dépêche AFP, reprises dans Libération ou Le Monde, édito enflammé de Franz-Olivier Giesbert… En septembre 2025 encore, il était invité de l’émission « L’Événement » sur France 2, interrogé à propos de « l’instabilité politique » et de la « crise budgétaire » par une brochette de quatre commentateurs, au même titre – et dans le strict même dispositif – que trois responsables politiques, en l’occurrence Jordan Bardella (RN), Jean-Luc Mélenchon (LFI) et la ministre des Comptes publics de l’époque, Amélie de Montchalin (Renaissance).

Depuis, la presse politique toutes tendances confondues n’a pas cessé de le positionner « dans la photo », souvent à propos d’une hypothétique « union de la gauche ». Dans la foulée de ses apparitions audiovisuelles, le voici à Liffré, « au grand raout des sociaux-démocrates » (Le Figaro, 29/04), en compagnie de la gauche qui se désigne elle-même comme « non-mélenchoniste » (Libération, 27/04). Le 26 avril, Matthieu Pigasse donne un grand entretien à Ouest-France, titré tout en finesse : « Je suis disponible pour la gauche ». Ce voyage en Bretagne va faire les choux gras de la presse politique, d’autant que cette dernière aura l’occasion de se mettre sous la dent une anecdotique « embrouille » entre Raphaël Glucksmann et Matthieu Pigasse – le premier aurait esquivé un débat avec le second. « À quoi joue Matthieu Pigasse en ciblant Raphaël Glucksmann ? », se demande ainsi Antoine Oberdorff dans L’Opinion (27/04). Le bruit médiatique nourrissant le bruit médiatique, la co-construction d’une éventuelle candidature de Matthieu Pigasse bat son plein, lequel figure d’ailleurs dans les énumérations des « candidats potentiels à gauche ». Les spéculations sont aussi bien entretenues dans La Tribune Dimanche (03/05) que dans Regards (27/04) :

Catherine Tricot : Les socialistes ne manquent pas de prétendants mais aucun ne s’impose. Le flop du groupement Glucksmann/Jadot/Vallaud complique encore l’équation… alors que le temps presse. Un homme coche de nombreuses cases : le millionnaire Matthieu Pigasse. La fusée est sur le pas de tir.

Tristesse de la prose des journalistes politiques : la métaphore, à vocation performative, est identique à celle que mobilisait L’Obs en mars 2016 pour propulser à la Une… « la fusée Macron ».


« Deux faces d’une même pièce » : Bolloré vs Pigasse ?


Ceci dit, difficile de parler ici d’unanimisme. À force de mettre en avant son activisme éditorial et de se positionner en dernier rempart contre l’extrême droite prédatrice, le banquier d’affaires s’est en effet attiré les foudres de la presse conservatrice et réactionnaire, fachosphère incluse. Le 10 mai notamment, une « polémique » est lancée sur les réseaux après une chronique humoristique de Pierre-Emmanuel Barré dans l’émission « La Dernière » (Radio Nova). Le groupe Bolloré (CNews, Europe 1, Le JDD notamment), Le Figaro, Le Point, Géraldine Woessner, Sophia Aram, Eugénie Bastié… et bien plus largement [3] : toutes et tous y vont de leur petite chronique ou de leur petite indignation. Radio Nova, qui n’est pas une radio d’information générale, serait ainsi le « CNews inversé » (Caroline Fourest, X, 11/05) et Pigasse est campé en « Bolloré de gauche ». « Vous êtes comme les deux faces d’une pièce ? », demandait Yann Barthès à l’intéressé quelques semaines plus tôt (« Quotidien », 21/04).

Une question reprise dans Franc-Tireur (13/05) par Thierry Keller, qui livre du même coup sa réponse : « Quand Bolloré soutient l’union des droites, quitte à faire monter l’extrême droite raciste, le second soutient l’union des gauches, quitte à faire grimper l’extrême gauche antisémite. » L’hebdomadaire porte même Matthieu Pigasse à la Une, reconverti cette fois en « Bolloré de Mélenchon », tandis qu’en guise de consécration, le banquier d’affaires fait l’objet de la quasi-totalité de la chronique de Caroline Fourest dans « 24h Pujadas » (LCI, 12/05), où entre autres outrances, on entendra celle-ci : « Radio Nova, il en a fait Radio Gaza. »



Pluralisme oblige, c’est dans Les Échos (19/05) que la franc-tireuse Tristane Banon s’en va combattre « l’ultra-gauche décomplexée » sévissant au micro de Nova :

Tristane Banon : [S]i une démocratie peut survivre à des organes de presse engagés, comment s’assurer qu’elle tienne bon face à des médias transformés en artillerie partisane. D’autant que le « combat » de Matthieu Pigasse épouse les contours d’une gauche radicalisée, fascinée par le bruit, la conflictualité permanente et l’indignation sélective. Quand il ne cautionne pas l’antisémitisme pur et dur, sous couvert de gaudriole. C’est une croisade culturelle qui puise ses idées dans le « mélenchonisme », avec sa dramaturgie du peuple offensé, et son goût du tribunal moral. […] [L]e débat public devient un ring où des médias radicalisés ne cherchent plus à éclairer, mais à galvaniser. C’est ainsi que meurent les nuances : dans le vacarme incessant de guerres culturelles indignes.

Ainsi Pigasse se retrouve-t-il au milieu de la photo, au cœur des éditos et des envolées de plateaux. La situation est pour le moins incongrue : les éditorialistes qui lui reprochent son engagement politique travaillent pour des médias appartenant à des magnats (Kretinsky, Dassault, Pinault, Arnault, etc.) qui en font tout autant – si ce n’est bien plus –, et ne brillent pas spécialement par leur aptitude à la « nuance », ni par leur pondération. Ils sont donc ce qu’on appelle des « gatekeepers » : des acteurs opposés à ce que les participants du grand Monopoly de la presse prennent quelques libertés, mêmes infimes, avec les règles du jeu. Dans un paysage de l’information fonctionnant en circuit fermé – du « cercle de la raison » à l’extrême droite –, le « laisser-faire » de Matthieu Pigasse face à l’émission de « la bande à Meurice » lui attire par conséquent les rodomontades habituelles contre la gauche. Des cris d’orfraie qui nous rappellent d’ailleurs, s’il en était besoin, l’ADN autoritaire des commentateurs dominants, lesquels ne tolèrent pas la moindre existence d’expressions et de récits contestataires au sein des médias « légitimes ».


La triple ineptie d’un « Bolloré de gauche »


Dire cela ne revient pas, en revanche, à accepter le (faux) débat entre « pro » et « anti » Pigasse, ou à valider le portrait (absurde) de Matthieu Pigasse en « Bolloré de gauche ». D’abord, parce que nous laissons aux commentateurs « neutres », « impartiaux » et forcément « raisonnables » la rhétorique fallacieuse des « extrêmes qui se valent », qui met sur le même plan, d’une part, un empire médiatique reposant sur le business de la haine raciste et jouant un rôle central dans la fascisation du débat public, et, d’autre part, une émission radiophonique hebdomadaire faisant la part belle à la satire sociale, à la pensée critique et aux contre-courants minorisés. Ensuite, parce que le signe égal placé entre Pigasse et Bolloré n’est ni plus ni moins qu’un jeu de dupes : en quoi deux ou trois émissions politiques hebdomadaires diffusées sur Radio Nova [4] feraient-elles le poids face aux grilles quotidiennes de CNews et Europe 1 ? Les quelques pages généralistes des Inrocks – mensuel à dominante culturelle, par ailleurs assez peu connu pour ses inclinaisons communistes révolutionnaires – donnent-elles le « la » du débat public en France ? L’émission « La Dernière » influe-t-elle sur l’agenda médiatique au point de réussir à imposer certains de ses cadrages et invités dans le traitement mainstream de « l’actualité » ?

L’idée, ou même, plus modestement, l’expression « Bolloré de gauche » relève à nos yeux d’une triple erreur de perspective :

(1) Premièrement, parce que cela revient à entériner le statu quo en enfermant la question de la propriété des médias dans le cadre capitalistique. Pour véritablement contrer les empires des milliardaires de droite et d’extrême droite, un groupe « de gauche » a forcément vocation à… grossir. C’est précisément dans cette logique que s’abîme l’interview menée par « Quotidien » (21/04). Ainsi, après que le plateau s’est demandé si Matthieu Pigasse était en capacité de rivaliser avec Bolloré, Yann Barthès prolonge « naturellement » le questionnement : « Est-ce qu’il ne faudrait pas racheter d’autres marques ? » ; « Est-ce qu’il va falloir grossir ? » À la concentration capitalistique des médias de droite et d’extrême droite, il faudrait donc opposer une concentration capitalistique des médias « de gauche » – qui ne pourra, par principe, jamais exister dans des proportions similaires. Mais imaginons que ça soit le cas. Nous aboutirions alors, et de manière caricaturée, à un paysage du type : Bolloré pour l’extrême droite, Dassault et Bouygues pour la droite radicalisée, Kretinsky, Saadé et Niel pour le « cercle de la raison » en voie de droitisation accélérée… et Pigasse pour « la gauche ». Est-ce ainsi qu’il faudrait concevoir le pluralisme en France ? Et plus encore : à quel moment le pluralisme (sous toutes ses formes) pourrait-il être déployé à forces égales par des industriels milliardaires ? Le rapport de forces témoigne d’un déséquilibre structurel qui penchera toujours en faveur des intérêts capitalistes, et pour cause…

(2) L’expression « Bolloré de gauche » relève fondamentalement de l’oxymore. Car au-delà de l’idéologie véhiculée par tel ou tel groupe de presse, c’est bien la question centrale du pouvoir – et ici du pouvoir de l’argent – qui se pose... mais que les faux débats autour de ce prétendu « Bolloré de gauche » conduisent justement à évacuer. Peut-on se prétendre « de gauche » et souscrire à l’idée que détenir du capital serait une raison suffisante et légitime pour posséder des médias ? Que vient faire un banquier d’affaires dans le monde des médias et pourquoi peut-il en contrôler à sa guise ? De quelle légitimité peut-il se prévaloir pour avoir son mot à dire sur l’information et les conditions de sa production ? Autant de questions occultées, laissées dans l’angle mort des débats dépolitisés et polarisés par la guerre des titans milliardaires.

(3) Enfin, si une telle configuration du débat mène à l’impasse, c’est parce qu’elle revient à s’enfermer dans un paradigme strictement idéologique et à ne percevoir les médias que comme le marché de l’éditorialisme généralisé, en perdant de vue le combat pour la défense de l’information en tant que telle. Reprenant chez « Quotidien » le motif « tarte à la crème » de « la bataille culturelle », Matthieu Pigasse entendait définir cette dernière « juste en une phrase : c’est le fait de chercher à imposer ses thèmes, ses idées, ses expressions à travers les médias […] avec un objectif, qui est de gagner la bataille électorale ». Outre cette conception passablement réductrice et dévoyée du concept de Gramsci [5], cette déclaration transparente a au moins une utilité : elle nous rappelle encore une fois quel poids le capital entend faire peser sur le débat public en s’appropriant des médias – et les pouvoirs exorbitants qu’il prête à ces derniers. Ne vaudrait-il pas mieux, pour les forces « de gauche », poser la question des conditions matérielles qui permettraient de garantir l’exercice du journalisme en favorisant par exemple le reportage en bonne et due forme, l’enquête au long cours, la critique sociale, un véritable pluralisme, etc., plutôt que de réfléchir aux moyens d’égaler d’autres capitalistes dans le seul but de massifier un « commentariat de gauche » ?


***


Dans la conjoncture actuelle, marquée par une extrême droitisation, par le haut, des médias dominants, Matthieu Pigasse a beau jeu de présenter son groupe de presse comme un « village gaulois qui résiste à l’envahisseur » et « aux forces du mal » (« Quotidien », 21/04). Il existe assurément un espace suffisant pour qu’un entrepreneur occupe un tel rôle, et puisse par conséquent en récolter les fruits : une marque de distinction dans le champ symbolique des idées, à faire potentiellement fructifier sur le marché politique. Jusqu’au jour où cet entrepreneur changera son fusil d’épaule… Dès lors, que les « idées » promues par le groupe de presse de Pigasse soient à l’instant T plus progressistes que celles portées par les groupes Dassault ou Bolloré ne change rien à l’affaire, ni au fond de l’analyse quant aux effets néfastes d’un tel accaparement capitalistique de l’information, de l’édition et de la culture. Plutôt que des catégories morales comme le « bien » et le « mal », considérons des catégories matérielles : les « forces » dont il faut protéger la presse, ce sont « les puissances d’argent » [6]. Que Mathieu Pigasse incarne aussi bien que n’importe quel autre capitaliste de presse.


Jérémie Younes et Pauline Perrenot

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