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Gramsci, critique des médias ?

par Frédéric Lemaire, Yohann Douet,

Les références à la pensée d’Antonio Gramsci sont devenues courantes de la part de personnalités de tous horizons politiques. Elles se résument bien souvent à des appels à mener, dans les médias, la « bataille des idées » pour gagner le consentement des classes populaires. Les écrits du théoricien communiste sur le terrain des médias sont pourtant loin de se résumer à ce qui est devenu un simple cliché. Pour revenir sur la richesse et parfois l’actualité de ses analyses, nous nous sommes entretenus avec Yohann Douet, philosophe et spécialiste de Gramsci.

Repères biographiques :

Antonio Gramsci (1893-1937) est l’un des fondateurs du Parti communiste d’Italie (PCd’I [1]) en 1921, qu’il a ensuite dirigé entre 1924 et 1926. Il a été arrêté par le régime fasciste en 1926, et c’est en prison qu’il a mis sur le papier, à partir de 1929, ses réflexions les plus importantes, jusqu’à ce que sa santé le contraigne à interrompre ce travail en 1935. Ce sont ces notes que nous connaissons aujourd’hui comme les Cahiers de prison.

Avant son emprisonnement, le journalisme a été une activité centrale pour lui. C’est avec le journalisme qu’il a commencé la lutte politique en 1914. Et, au cours de son parcours politique, il a fondé et dirigé plusieurs journaux, dont l’Ordine nuovo, qui a eu un rôle décisif pour le mouvement des conseils d’usines de Turin en 1920, et l’Unità (1924), qui a été le quotidien du PCI tout au long de son histoire (et qui a fermé en 2017).


Acrimed : Dans ses Cahiers de prison, Antonio Gramsci s’intéresse au rôle politique de la presse dans l’Italie de l’entre-deux guerres. Il décrit notamment comment les grands journaux contribuent, de différentes manières, à la domination de la bourgeoisie. Pourriez-vous nous en dire plus sur cette analyse critique du rôle politique des médias ?


Yohann Douet : En prison, Gramsci analyse effectivement les médias, et principalement la presse, en lien avec l’idée d’hégémonie (politique et culturelle) bourgeoise, c’est-à-dire avec la manière dont la bourgeoisie suscite et organise un certain consentement au système social où elle est dominante. Le regretté André Tosel, brillant spécialiste de Gramsci, a écrit un article riche et complet sur « La presse comme appareil d’hégémonie selon Gramsci », et il emploie l’expression (qui ne se trouve pas telle quelle chez l’auteur des Cahiers) « d’appareil d’hégémonie médiatique ».

La presse peut exercer sa fonction hégémonique de plusieurs manières. Pour préciser cela, Gramsci établit une distinction entre deux idéaux-types : d’un côté, une presse d’opinion, lue par les membres des classes dominantes, et dont la ligne politique est en accord avec leurs intérêts ; de l’autre, les journaux d’information populaires, de mauvaise qualité, à destination des classes subalternes.

Je parlerai d’abord de la presse d’opinion. Elle est destinée à des individus éduqués et traite de questions directement politiques. Elle permet aux différentes positions en présence au sein de la classe capitaliste (et, dans une moindre mesure, des propriétaires terriens) de se confronter, et permet par là aux classes dominantes de s’unifier relativement d’un point de vue politique même si leurs intérêts économiques peuvent être en partie discordants.

Gramsci analyse longuement le cas du Corriere della Serra, quotidien qui est aujourd’hui le plus lu d’Italie. Sans être exclusivement un journal d’opinion, puisqu’il offre aussi une information de qualité, ce journal édité à Milan est, à l’époque de Gramsci, lié aux industriels du textile du Nord. Il défend ainsi des positions politiques qui correspondent aux intérêts de cette fraction de la bourgeoisie (notamment le libre-échangisme, contre le protectionnisme en vigueur à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle et qui favorisait plutôt l’industrie lourde). Mais il traite également de problèmes fondamentaux de la structure sociale italienne dans son ensemble, comme les problèmes du Mezzogiorno (le Sud pauvre et dominé par le Nord), que les rédacteurs du Corriere souhaitent voir résoudre dans le sens d’une plus grande intégration et d’un plus grand équilibre entre le Nord et le Mezzogiorno. Ce journal élabore bien une ligne politique (opposée en l’occurrence à celle du gouvernement). En organisant le débat en son sein, ou en polémiquant contre d’autres journaux voire contre le gouvernement lui-même, un tel journal d’opinion permet ainsi une confrontation politique entre différentes fractions des classes dominantes, à l’issue de laquelle certains compromis peuvent se dessiner.

Gramsci écrit en ce sens qu’« un journal, ou un groupe de journaux » peuvent jouer le rôle d’un « état-major du parti organique » (Cahier 17, §37, p. 286 [2]), c’est-à-dire traduire les intérêts communs d’un groupe social (intérêts communs qui définissent un « parti organique ») en ligne politique. Ce rôle de coordination et d’élaboration politique, ou si l’on veut cette fonction d’« intellectuel collectif [3] » de la bourgeoisie, revient tout particulièrement à la presse lorsqu’il n’existe pas de parti « formel » (c’est-à-dire de parti politique au sens courant) qui exprimerait ses intérêts : c’était précisément le cas en Italie à l’époque de Gramsci, où les hommes politiques représentant les classes dominantes étaient en général des notables locaux n’appartenant pas à de véritables organisations politiques dotées de programmes clairs.


Dans quelle mesure est-il possible de réactualiser cette analyse dans le contexte d’aujourd’hui ? Pourrait-on dire aujourd’hui qu’un grand quotidien comme Le Monde joue un rôle similaire, du moins « d’état-major » sinon de fabrique d’une ligne politique ? André Tosel semble abonder dans ce sens dans son article. Plus récemment, en 2018, Jean-Luc Mélenchon pointait du doigt le « parti médiatique » comme son principal adversaire, en citant Gramsci. Qu’en pensez-vous ?


S’agissant du Monde, cette suggestion est intéressante, mais je ne suivrais peut-être pas Tosel ici. Nous ne sommes pas dans la situation italienne du début du XXe siècle : les élus nationaux appartiennent presque tous à des partis politiques qui sont dotés de programmes formulés publiquement (même s’il est nécessaire de nuancer cela en rappelant qu’il n’y a plus véritablement de partis de masse en France, que les programmes ne soient pas fidèlement respectés et que les élus peuvent aussi être des notables locaux, etc.). Les différentes options politiques de la bourgeoisie peuvent donc être défendues par différents partis « formels » (allant au moins du PS au FN). Certes, Le Monde, grâce à la position centrale qu’il occupe dans le champ de la presse et à sa réputation de journal de référence fournissant une information de qualité, suscite un relatif consensus au sein du lectorat aisé des journaux quotidiens. Mais je pense qu’aucun journal, ni même groupe de journaux, ne joue, par les positions qu’il défend ou les débats qu’il ouvre, de rôle fondamental dans l’élaboration des lignes politico-idéologiques correspondant aux intérêts les plus généraux des classes dominantes ; ce sont plutôt des relais de conceptions dont la source est ailleurs. Par exemple, et si on laisse de côté les partis, c’est plutôt au sein des cabinets ministériels ou dans différents think-tanks que des analyses et projets néo-libéraux poussés sont produits.

En ce qui concerne le « parti médiatique », par cette expression Jean-Luc Mélenchon désigne la ligne politique que défendraient la quasi-totalité des médias : une ligne qui serait notamment favorable au néo-libéralisme austéritaire et à l’Union européenne telle qu’elle existe. Le fait que la quasi-unanimité des éditorialistes se soient déclarés en faveur du oui au référendum de 2005 sur la Constitution européenne est un exemple frappant, qui semble donner raison à Jean-Luc Mélenchon.

D’un point de vue gramscien, l’idée de « parti des médias » doit cependant être critiquée. D’abord, il s’agit moins des médias en tant que tels (et donc des simples journalistes qui font surtout un travail d’information) que de leur frange la plus dominante, à savoir les éditorialistes, chroniqueurs, experts, présentateurs, etc. Ensuite, parler de « parti des médias » suggère que les médias en tant que tels seraient une force politique autonome et défendant une ligne propre – force qu’il conviendrait de combattre. Or pour Gramsci ils doivent être pensés dans leur lien à des classes ou fractions de classe : il faudrait peut-être donc plutôt parler, non d’un parti des médias, mais d’une expression médiatique (éditorialiste) de la bourgeoisie néolibérale.

Il est bien entendu nécessaire de critiquer les idéologies diffusées par les médias dominants, ainsi que les biais induits par la manière dont l’information ou les débats sont traités : mais cela signifie qu’il faut transformer le monde médiatique, voire le révolutionner, non que « les médias » seraient d’une force politique qui devrait être vaincue comme dans le cas de partis racistes, réactionnaires ou pro-capitalistes. Enfin, comme on l’a dit, la presse d’opinion au sens où l’entendait Gramsci, c’est-à-dire capable de jouer le rôle d’intellectuel collectif (ou « d’état-major ») pour les classes dominantes, n’existe pas véritablement aujourd’hui. Les médias, même s’ils servent les intérêts des classes dominantes, sont moins un lieu d’élaboration de conceptions politiques que le moyen de diffusion d’idéologies élaborées ailleurs.


Vous l’évoquiez, Gramsci ne s’en tient pas à analyser la presse d’opinion, destinée à un lectorat bourgeois. Il se penche également sur le rôle de la presse populaire…


Oui et c’est sans doute son analyse des journaux d’information ou populaires – le second idéal-type distingué par Gramsci – qui est la plus utile pour penser les médias aujourd’hui. Contrairement à la presse d’opinion dont le rôle est d’homogénéiser politiquement et idéologiquement les bourgeois, la presse d’information est différente, destinée à un lectorat populaire, et ne défend pas ouvertement des positions politiques. Il s’agit surtout de donner un contenu simple aux groupes subalternes, dans un but d’abord commercial, mais avec pour effet de les maintenir dans leur situation de subalternité.

Le journal d’information type, s’il est facile à lire, est généralement de mauvaise qualité, et il met l’accent sur les faits divers, les chroniques locales, les romans feuilletons, etc. Il « offre quotidiennement à ses lecteurs les jugements sur les évènements en cours en les ordonnant et les rangeant sous diverses rubriques » (Cahier 8, §110, p. 310), c’est-à-dire cadre l’information d’une manière biaisée. Plus encore, il communique de nombreux clichés et préjugés, en particulier nationalistes.

Ce type de presse favorise l’hégémonie des classes dominantes à plusieurs égards. Elle constitue une diversion (faits divers violents, etc.), qui détourne les subalternes d’une réflexion sur leur situation socio-économique concrète. Elle donne une image distordue de la réalité sociale dans son ensemble, qui empêche d’identifier et de combattre les sources véritables de l’exploitation et de la domination. Et elle contribue à diffuser au sein des classes populaires des idéologies nationalistes, racistes, etc., ainsi qu’un sentiment fataliste faisant penser qu’il est impossible de modifier l’état de chose existant.

Même s’il faut en général éviter de plaquer les analyses de Gramsci sur la situation contemporaine, le parallèle avec les chaînes d’information saute ici aux yeux ! Non seulement en raison du traitement biaisé et sans recul des événements et du jeu sur l’émotion (ce qui dans le cas de la télévision est accentué par le rôle de l’image), mais aussi parce que les discours d’extrême-droite, racistes et en particulier islamophobes y ont de plus en plus cours [4].


Un autre aspect de son analyse ne manque pas d’évoquer la situation actuelle. Gramsci se penche sur la question de la crise médiatique en lien avec la crise politique. Ou comment la « crise d’hégémonie » que traverse l’Italie dans l’entre-deux guerres – contestation ouvrière, montée du fascisme – s’articule avec des bouleversements dans le système médiatique, confrontés à une défiance sans précédent.


Effectivement, ce qui est intéressant chez Gramsci c’est qu’il ne voit jamais le système de domination comme une réalité monolithique contre laquelle il serait vain de lutter. Il met toujours en lumière les failles, les luttes, les contradictions, les crises, etc.

Tout en soulignant comme on vient de le rappeler les effets négatifs de la presse dominante destinée aux subalternes, pour Gramsci le public populaire n’est pas dupe de tout cela, et peut recevoir avec une certaine distance critique le contenu idéologique auquel il est exposé. On sait d’ailleurs que Gramsci a beaucoup influencé les travaux de pionniers des « Cultural studies » comme Stuart Hall ou Richard Hoggart, qui ont montré que les publics populaires ne pouvaient pas être vus comme de simples récepteurs passifs manipulés par les médias dominants.

À ses yeux, le fait que les masses subalternes manifestent de plus en plus de défiance envers les médias traditionnels est – tout comme leur détachement du système de représentation politique – le signe d’une crise de l’hégémonie des classes dominantes. Et cette crise peut s’accompagner de l’apparition de nouveaux outils médiatiques.

Ainsi, Gramsci est attentif aux effets politiques de la radio dans les années 1920 et 1930, et il analyse en particulier son utilisation par le régime fasciste, sachant que le fascisme s’efforce précisément de créer une nouvelle hégémonie des classes dominantes alors que la forme classique de l’hégémonie bourgeoise (le régime parlementaire et le libéralisme) a connu une crise aiguë après la Première Guerre mondiale. En jouant de la peur et de l’émotion, la radio permet plus facilement que la presse de « provoquer soudainement des explosions fictives de panique ou d’enthousiasme qui permettent d’atteindre des objectifs donnés, électoraux, par exemple » (C7, §103, p. 242).

Plus généralement, pour Gramsci, « la communication parlée est un moyen de diffusion idéologique qui a une rapidité, un champ d’action et une simultanéité émotive infiniment plus vaste que la communication écrite (le théâtre, le cinématographe et la radio, avec la diffusion par haut-parleurs sur les places, battent toutes les formes de communication écrite, du livre à la revue, au journal, au journal mural) – mais en surface, non en profondeur » (C16, §21, p. 239).

Les nouvelles techniques de communication favorisent donc la diffusion simultanée de son idéologie par un régime centralisé comme le fascisme. Mais la crise des médias traditionnels (la presse écrite dans ce cas) n’implique pas pour autant qu’ils soient dépassés : ils restent au contraire les moyens par lesquels une conviction plus stable et profonde peut être gagnée, même si cela demande plus de temps et touchera un public moins large que les médias oraux. Par ailleurs, et c’est décisif pour un dirigeant révolutionnaire comme Gramsci, ils peuvent plus facilement être utilisés par les opposants au régime.

On pourrait établir une comparaison avec la situation contemporaine. D’une manière analogue avec les années 1930, on à d’un côté la défiance des masses populaires envers les médias dominants (presse, télévision, etc.), et de l’autre l’apparition de nouvelles techniques de communication (réseaux sociaux, boucles Whatsapp, etc.). Les deux se conjuguent et conduisent à la diffusion à très larges échelles de divers types de discours complotistes, qui dans le meilleur des cas sont des critiques « anti-système » inadéquates, d’autres fois sont des théories complètement délirantes, et souvent sont une forme nouvelle prise par l’antisémitisme ou le racisme. De tels discours peuvent être instrumentalisés voire directement mis en circulation par l’extrême-droite, qu’elle soit au pouvoir ou non : pensons à l’usage de Twitter par Trump, ou des boucles Whatsapp par les partisans de Bolsonaro.

Mais l’analogie avec l’analyse gramscienne des médias dans les années 1930 est limitée. Car c’était en raison de la simultanéité de la réception par les masses d’un message identique émis par le régime que la radio servait le fascisme. Alors que c’est la prolifération de différents discours (en particulier complotistes), et leur diffusion moins centralisée que capillaire (transmission par une multiplicité de comptes, de boucles, etc.), qui est aujourd’hui le signe de la crise d’hégémonie. Ainsi, les nouvelles formes de communication comme les réseaux sociaux (mais aussi Youtube, les podcasts, etc.) constituent un terrain que les individus et organisations qui luttent contre l’exploitation et les oppressions peuvent beaucoup plus facilement investir que la radio à l’époque de Gramsci (ou la télévision aujourd’hui).


Pour revenir sur les usages (et mésusages) de la pensée de Gramsci ces dernières années, il est étonnant de voir que des personnalités politiques des tous horizons politiques revendiquent l’héritage du théoricien communiste. En lui prêtant l’idée que, pour conquérir le pouvoir, il faudrait gagner le consentement des classes populaires – y compris en investissant au maximum les grands médias et les plateaux télévisés. Que vous inspirent ces interprétations ?


Il est fréquent que des intellectuels, et des hommes et femmes politiques se revendiquent de Gramsci. Aurore Bergé et d’autres l’ont fait très récemment, pour défendre Jean-Michel Blanquer, et qualifier les personnes qui le critiquent de fascistes... Le plus souvent, c’est à propos de la « bataille des idées » que l’on cite le nom de Gramsci : l’extrême-droite le fait depuis au moins les années 1970 (Alain de Benoist), et Marion Maréchal-Le Pen l’a fait à nouveau en 2018 pour justifier la fondation de son « académie politique ». Il suffit de rappeler que Gramsci était un révolutionnaire communiste pour comprendre que si l’extrême droite ou l’extrême centre le citent, c’est d’abord pour créer de la confusion.

D’autres emprunts sont évidemment plus légitimes, comme le petit livre de François Ruffin, « Remporter la bataille des idées ». Entretien [fictif] avec Antonio Gramsci. Mais si l’on peut parler de « bataille des idées » en référence à Gramsci [5], il faut préciser que cette bataille n’est que l’une des multiples dimensions de la lutte des classes pour l’hégémonie, dont il ne faut pas la couper.

Pour Gramsci, la lutte d’hégémonie et la guerre de position consistent à accroître autant que possible l’autonomie et la capacité d’agir collective des classes subalternes, ce qui implique à la fois d’intensifier et de coordonner leurs luttes (économiques et politiques), et de construire des organisations qui défendent leurs intérêts (associations populaires, syndicats, partis anticapitalistes, etc.), jusqu’à ce qu’ils soient en mesure du diriger la société dans son ensemble. C’est dans cette perspective qu’il faut créer des médias autonomes et liés étroitement à un public subalterne et/ou militant.

Gramsci ne considèrerait donc pas qu’il faille « mener la bataille des idées » principalement en débattant sur le terrain des médias dominants : seuls les représentants des classes dominantes peuvent se contenter de ce terrain, précisément car il les favorise très largement, tout comme – et les deux sont liées – ils peuvent se contenter du terrain électoral. D’ailleurs, la question se posait différemment à l’époque de Gramsci lui-même, puisque les possibilités d’exprimer des idées communistes dans la presse bourgeoise étaient presque nulles à son époque (même avant le fascisme).


À ce propos, dans une émission récente d’Arrêt sur Images, l’eurodéputée Aurore Lalucq affirmait ceci :

La gauche gagnerait au lieu de critiquer en permanence le business-model des plateaux télés, les journalistes, etc., à réfléchir à une stratégie de bataille culturelle […] Ayons une stratégie à la Gramsci comme le fait le Rassemblement national, comme le fait Valeurs Actuelles. Moi j’aimerais qu’on ait partout, sur les plateaux télé, des gens aussi structurés idéologiquement que les jeunes de Valeurs Actuelles, qui bossent leurs plateaux télé et qui présentent bien […] Quand je vois Jean-Yves Le Gallou être en capacité de faire des notes, douze points pour faire du « Gramsci technologique », quand est-ce qu’on a une note comme ça à gauche, quand est-ce qu’on fait du « Gramsci technologique [6] » ?

Les forces de gauche devraient-elles s’inspirer des stratégies médiatiques de l’extrême droite pour lui disputer le terrain des médias ?


Il est indéniable que les courants politiques et intellectuels au service des exploité-e-s et des opprimé-e-s doivent avoir une stratégie médiatique. Et cela signifie en particulier réfléchir collectivement (déjà au sein des organisations existantes, mais si possible plus largement) à la manière d’intervenir le plus efficacement dans les médias pour diffuser un message politique. Ces propos d’Aurore Lalucq semblent cependant occulter – même si elle ne le fait pas toujours dans cette émission – un fait fondamental, que Gramsci, parmi bien d’autres, a mis en lumière : le fait que le terrain et la forme médiatiques ne sont pas neutres. Une fois que l’on a dit cela, il reste évidemment à déterminer selon quelles modalités et quels mécanismes précis les médias favorisent les classes dominantes – tâche que réalise notamment Acrimed – et le faire pour les différents médias, afin de contrer le mieux possible ces mécanismes. Mais le constat général de la non-neutralité des médias suffit à comprendre que les forces progressistes ne sont pas dans une situation symétrique par rapport aux forces pro-capitalistes, réactionnaires ou racistes, et que l’on ne saurait donc simplement les imiter.

Par ailleurs, l’idée qu’il faudrait faire du « gramscisme technologique » demande à être précisée. Elle a été utilisée à l’origine par l’essayiste d’extrême droite Jean-Yves Le Gallou pour affirmer l’importance d’Internet pour la fameuse bataille des idées menée par l’extrême droite, au prétexte que les médias traditionnels lui seraient hostiles. Cette justification est évidemment fausse, et ne fait que répéter la complainte de l’extrême droite « victime du système » et exclue des médias. Mais là où Le Gallou a raison, c’est qu’Internet offre aux discours fascisants, racistes, sexistes, homophobes, etc. la possibilité de s’exprimer, et de se développer, « sans filtre » et sans conséquence. Or il serait bien évidemment absurde pour une politique émancipatrice de chercher à se réapproprier les formes d’expression de l’extrême droite sur Internet (commentaires délirants, trolls haineux, discours complotistes, etc.) pour leur donner un contenu « de gauche ».

En revanche, d’autres formes, comme les podcasts, sont bien plus adaptées à un discours progressiste et construit. De même, les chaînes Youtube politiques de gauche rencontrent un certain succès, ce qui semble, aujourd’hui, être moins être le cas de celles d’extrême droite (celle d’Alain Soral, autrefois très suivie, a même été supprimée en juillet 2020). Quant à l’espace d’expression directe que constituent les réseaux sociaux, il est également favorable à des discours progressistes spontanés – d’émancipation (pensons au mouvement #MeToo) et de lutte (comme dans le cas des Gilets jaunes en France ; mais aussi avec les révolutions du Printemps arabe par exemple). « La gauche » (politique, syndicale, associative, intellectuelle, etc.) doit s’en faire le relai et les soutenir, sans évidemment renoncer à s’opposer à certains aspects lorsqu’il y a lieu, par exemple en luttant contre les éléments d’extrême droite qui ont tenté de récupérer le mouvement des Gilets jaunes.


Quelles sont les pistes proposées par Gramsci pour mener la lutte hégémonique sur le terrain médiatique ?


Pour Gramsci, il faut développer, en lien avec les organisations progressistes (associations culturelles, syndicats et, surtout, parti révolutionnaire), des médias qui servent l’autonomie (politique et intellectuelle) du prolétariat et des subalternes en général, pour leur permettre, à terme, d’établir une nouvelle hégémonie et de renverser le système capitaliste. Ces médias doivent exprimer les situations d’exploitation et de domination que vivent les subalternes, faire écho à leurs luttes, diffuser une conception du monde (le marxisme) leur permettant de mieux comprendre la société et leur offrir des perspectives d’actions communes. Ce sont de tels journaux (l’Ordine nuovo et l’Unità) que Gramsci a fondés et dirigés au cours de sa vie.

Dans le Cahier 24, « petit manuel de journalisme » comme dit Tosel, Gramsci parle de « journalisme intégral » (Cahier 24, §1, p. 285) pour désigner un journalisme qui ne cherche pas uniquement à répondre aux besoins préalables du public (même ses besoins d’une information de qualité), mais qui veut « créer » son public c’est-à-dire transformer ses lecteurs. Dans ce cahier, Gramsci réfléchit par exemple à une revue capable d’élever le niveau culturel et d’éduquer à des analyses et conceptions socio-politiques complexes un public de militants communistes actifs, afin qu’ils puissent transmettre à leur tour ces éléments et guider les luttes collectives des autres subalternes, c’est-à-dire jouer le rôle d’intellectuels organiques.

Bien qu’une telle revue ait un objectif de formation, il ne sera pas unilatéral : la rédaction devra elle-même apprendre de son public, afin précisément de lui être plus utile, tout comme Gramsci et les autres membres de la rédaction de l’Ordine nuovo, en 1919 et 1920, avaient élaboré leurs conceptions en lien avec les ouvriers des conseils d’usine, à l’école de la lutte. L’objectif est par ailleurs que le public initial d’une telle revue, d’abord restreint, s’élargisse peu à peu. Et, plus généralement, l’horizon ultime du journalisme intégral de Gramsci est que l’écart culturel entre les rédacteurs et le lectorat disparaisse, tout comme dans la société dans son ensemble l’écart entre dirigeants et dirigés devrait être aboli.

À plus court terme, il s’agit pour Gramsci de créer différents médias autonomes (journaux, revues), toujours de qualité même si certains seront plus exigeants et d’autres plus accessibles. Ces médias seront liés aux organisations ouvrières et subalternes et, en définitive, au parti communiste.

Bien entendu, ses conceptions sont liées à son époque, et elles ne peuvent être plaquées sur la nôtre. Les possibilités de s’exprimer dans certains médias dominants, pour limitées qu’elles soient, sont bien plus larges de nos jours – cela d’ailleurs davantage dans la presse qu’à la radio ou à la télévision. Il est donc nécessaire d’intervenir stratégiquement sur le terrain des médias dominants pour y exprimer des idées critiques, subversives ou révolutionnaires, lorsque l’occasion s’en présente et que cela est à même de faire évoluer favorablement les rapports de forces politico-idéologiques.

De plus, on peut revendiquer publiquement nombre de mesures pour rendre les médias dominants moins biaisés politiquement (égalité du temps de parole, parité des positions politiques représentées, parité des genres des invités, exclusion des chroniqueurs racistes à la Zemmour, neutralité des présentateurs, interdiction des publicités sexistes, etc.) c’est-à-dire modifier en partie le terrain de la lutte idéologique. Et l’on peut également émettre des revendications plus radicales (expropriation des médias aux mains des capitalistes ; abolition de la publicité en général, etc.) qui, même si elles ne pourraient pas être satisfaites sans bouleversement politique majeur, mettent en lumière les liens entre les médias et le capitalisme.

Une autre différence entre notre époque et celle de Gramsci est que l’on sait aujourd’hui à quel point l’instrumentalisation des médias par les forces politiques (les premiers étant vus comme des courroies de transmission ou des « organes » des secondes), a posé problème pour le mouvement ouvrier, en particulier dans le cas des partis communistes stalinisés. S’il est nécessaire d’établir un lien étroit entre organisations et médias œuvrant à l’émancipation des subalternes, ce lien doit être souple et dialectique, et les médias doivent conserver une autonomie relative et ne pas sacrifier la qualité et la rigueur intellectuelles aux prises de parti ; cela est en accord avec l’esprit des réflexions de Gramsci, mais lui-même n’a pas pu prendre en son temps toute la mesure du danger posé par l’autoritarisme stalinien. Du reste, il n’y a pas en France, à l’heure actuelle, de parti révolutionnaire qui serait capable de constituer le centre de gravité des organisations et des médias subalternes (comme pouvait prétendre l’être le PCd’I de Gramsci) : construire un tel parti révolutionnaire de masse, dynamique et démocratique, reste une tâche à accomplir.


Propos recueillis par Frédéric Lemaire.

 

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Notes

[1Le PCd’I se renomme PCI (Partito comunista italiano) en 1943.

[2Je renvoie à l’édition française Gallimard des Cahiers de prison (1978-1996). J’indique le numéro du cahier (C), le numéro de la note (§) puis la pagination dans le volume concerné.

[3Pour employer une expression souvent attribuée à Gramsci, mais qui vient en réalité de son ancien camarade et de son successeur à la tête du PCd’I (1926-1964), Palmiro Togliatti (1893-1964).

[4Sur ce sujet, lire « Chaînes d’info : l’extrême droite en croisière » sur le site d’Acrimed.

[5La « bataille des idées » est d’ailleurs le nom de l’une des rubriques de l’Ordine nuovo, journal fondé par Gramsci.

[6Jean-Yves Le Gallou, ancien cadre du FN et du MNR de Bruno Mégret, théorisait en 2008 un « cyberactivisme » d’extrême droite en 2008 dans un texte intitulé : « Douze thèses pour un gramscisme technologique ».

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