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« Radicaliser » : retour sur la campagne du Monde contre LFI

« La France insoumise s’abĂ®me », « s’est extrĂŞmisĂ©e » et « suscite un très fort rejet » : tels sont les arbitrages assĂ©nĂ©s dans Le Monde (30/08) sous la plume du sondologue mĂ©diatique en chef, Brice Teinturier. La source ? Une enquĂŞte Ă©lectorale de l’institut qu’il dirige (Ipsos), rĂ©alisĂ©e pour le compte du quotidien, Sciences Po, l’Institut Montaigne et la Fondation Jean Jaurès. L’objet n’est pas ici d’exposer les insondables biais, malfaçons et angles morts de cette « enquĂŞte ». Il s’agit, en revanche, de revenir sur le rĂ´le quotidien – et acharnĂ© – du Monde dans la diabolisation de La France insoumise. L’article que nous reproduisons est paru dans le numĂ©ro 51 de notre revue MĂ©diacritiques (juillet-septembre 2024) et revient spĂ©cifiquement sur la couverture de LFI par le quotidien au moment des Ă©lections europĂ©ennes (mars-dĂ©but mai 2024).

Partis pris systĂ©matiques, dĂ©sinformation par omission, obsessions stratĂ©giques aux relents islamophobes... : dans le cadre des Ă©lections europĂ©ennes, le quotidien Le Monde a fait campagne contre La France insoumise. Le quotidien aura en effet rĂ©servĂ© un traitement de choix au seul parti institutionnel, dans le champ politique français, attachĂ© Ă  maintenir la question palestinienne Ă  l’agenda et Ă  relayer les revendications du mouvement de protestation contre la guerre gĂ©nocidaire de l’État israĂ©lien en Palestine.

Au cours des derniers mois, nous n’avons cessĂ© de souligner l’incroyable fossĂ© qui sĂ©pare, d’un cĂ´tĂ©, les reportages parfois de très bonne facture que peut publier Le Monde sur la situation Ă  Gaza, et, de l’autre, l’insondable mĂ©diocritĂ© du quotidien dès lors qu’il s’agit de traiter de ses rĂ©percussions dans le champ politique français [1].

Certes, et nous en avons rendu compte, l’information internationale du Monde n’échappe pas aux biais, aux angles morts, aux euphĂ©misations et aux formules rĂ©ductionnistes qui caractĂ©risent le traitement des mĂ©dias dominants en France de la situation en Palestine [2]. Mais contrairement Ă  tant d’autres, le quotidien publie des reportages, donne Ă  voir et Ă  entendre l’ampleur du carnage. Une couverture qui ne semble, en revanche, nullement freiner l’acharnement de son service politique Ă  l’égard de La France insoumise, dont la campagne en soutien du peuple palestinien, en France, est jour après jour salie.

La criminalisation des pensĂ©es hĂ©tĂ©rodoxes Ă  laquelle se livre actuellement l’État français – dont LFI n’est que l’une des (nombreuses) cibles – ne semble d’abord pas alarmer Le Monde outre-mesure. La rĂ©daction n’a par exemple pas jugĂ© utile de consacrer un article de son cru Ă  la convocation pour « apologie du terrorisme » de Mathilde Panot (dĂ©putĂ©e, prĂ©sidente du groupe Ă  l’AssemblĂ©e nationale) : totalement banalisĂ©, ce fait politique est simplement relayĂ© sur le site par le biais de deux dĂ©pĂŞches AFP (23/04 et 30/04). Comme si de rien n’était. La convocation pour le mĂŞme motif de Rima Hassan, juriste et candidate Ă  l’élection europĂ©enne sur la liste LFI, se voit appliquer le mĂŞme traitement minimaliste (19/04). En dehors de trois citations – deux extraites d’un texte transmis par la juriste au quotidien et une dernière, de son avocat –, l’analyse de fond est absente. Rendre compte du positionnement de Rima Hassan ? Le journalisme politique a l’art et la manière : reproduire deux de ses tweets... et rapporter aux lecteurs qu’elle « concentre les critiques des adversaires politiques de LFI, qui lui reprochent d’attiser la haine d’IsraĂ«l ». Sans se donner la peine, bien sĂ»r, d’adjoindre Ă  cette mention le dĂ©but du commencement d’une contradiction. Un mois plus tĂ´t (18/03), la mĂŞme journaliste relayait dĂ©jĂ  l’existence d’« accusations de lĂ©gitimation du Hamas visant Rima Hassan »... sans en dire davantage [3]. Favoriser la libre-circulation de la dĂ©sinformation et entretenir le discrĂ©dit : un nouveau champ d’expertise au Monde ?


« Instrumentaliser le vote des quartiers populaires »


Une chose est sĂ»re : l’heure n’est plus Ă  la dĂ©fense des libertĂ©s publiques. Le 24 avril, un Ă©ditorial daigne qualifier l’interdiction de confĂ©rences de La France Insoumise de « prĂ©occupante » et « problĂ©matique », mais ne renonce pas Ă  sa ligne « raisonnable » et finalement très ambiguĂ« pour souhaiter un « nĂ©cessaire Ă©quilibre » entre « les libertĂ©s de rĂ©union et d’expression » et… « la prĂ©servation de l’ordre public ». On a connu positionnements moins timides dans les pages du Monde, a fortiori quand le quotidien semble incapable de rĂ©primer sa dĂ©testation viscĂ©rale de LFI. D’une part, en affirmant que « la rĂ©pĂ©tition d’interdictions nourrit la posture de victime du système et de dĂ©tenteur des vĂ©ritĂ©s que l’on cherche Ă  bâillonner dont se dĂ©lecte Jean-Luc MĂ©lenchon ». Une rĂ©pression dont on ne critique pas le principe mĂŞme, mais dont on redoute les effets contre-productifs... D’autre part, en martelant la pensĂ©e automatique ressassĂ©e par l’ensemble des chefferies mĂ©diatiques de ce pays : la campagne de La France insoumise en soutien du peuple palestinien « revient Ă  instrumentaliser le vote des quartiers populaires et Ă  inciter les Ă©lecteurs français Ă  s’identifier aux protagonistes de la guerre que mène IsraĂ«l dans le territoire palestinien en reprĂ©sailles aux attaques du Hamas du 7 octobre 2023 ».

Ceci mĂ©rite un temps d’arrĂŞt. Outre le fait qu’il ne devrait plus ĂŞtre permis de qualifier de « reprĂ©sailles » la guerre gĂ©nocidaire menĂ©e par l’État d’IsraĂ«l, ni de laisser penser aux lecteurs que Gaza est le seul territoire palestinien ciblĂ©, l’argumentation laisse pantois. Totalement dĂ©connectĂ©e de la gravitĂ© de la conjoncture – en Palestine en premier lieu –, cette basse rĂ©duction politicienne de la vie politique recycle les Ă©ternels mĂŞmes postulats islamophobes, dĂ©peignant les habitants des quartiers populaires (alternative : les « Arabes de France » et les « voix musulmanes », cf. plus bas) comme une masse informe dĂ©nuĂ©e de raison propre : des sujets-objets, manipulables Ă  merci, omniprĂ©sents dans les rĂ©cits journalistiques sans pour autant y avoir jamais la parole. RĂ©activĂ©e Ă  l’envi dans la sĂ©quence en cours, la formule « sĂ©duire l’électorat des quartiers » est en effet devenue un automatisme journalistique depuis l’élection prĂ©sidentielle de 2017. Sans qu’aucune enquĂŞte sociologique qualitative ne soit jamais avancĂ©e, l’argument revient comme un leitmotiv mobilisĂ© Ă  charge.

Cet Ă©ditorial du Monde n’est pas le simple point de vue de l’éditocrate qui l’a rĂ©digĂ©, il donne le ton et fixe la ligne. Au cours des mois Ă©tudiĂ©s (mars - dĂ©but mai 2024), contre une poignĂ©e de plumes invitĂ©es (en tribune) Ă  alerter sur le durcissement autoritaire de l’État français, Le Monde aura au contraire usĂ© des litres d’encre Ă  tancer LFI et « une campagne [...] parlant peu d’Europe » (16/03) Ă©voluant « dans l’ombre de Jean-Luc MĂ©lenchon et de Rima Hassan » (9/05) ; Ă  divaguer autour d’une « stratĂ©gie Ă©lectorale Ă  double tranchant » (18/03) ; Ă  disserter sur « la question de la succession de MĂ©lenchon en 2027 » et des « dĂ©clarations ambiguĂ«s, rĂ©activant le procès en antisĂ©mitisme qui lui est fait » (15/04) ; Ă  titrer sur « les outrances de Jean-Luc MĂ©lenchon » (19/04), qui « tente de se justifier après les polĂ©miques » (23/04) ; Ă  reprocher Ă  ce dernier de « lance[r] les hostilitĂ©s pour prendre de court ses concurrents » (22/03), d’avoir « radicalisĂ© ses positions Ă  mesure que le conflit se durcissait » (28/04), de « [jeter] de l’huile sur une question inflammable » et mĂŞme d’« exploite[r] la faiblesse des rĂ©actions Ă  la tragĂ©die de Gaza » (3/05). Le bouc-Ă©missaire par excellence, auquel des journalistes d’un titre « de rĂ©fĂ©rence » vont donc jusqu’à reprocher « la faiblesse des rĂ©actions » du reste de la classe politique, sans jamais jeter sur cette dernière – ses revirements cyniques, ses silences assourdissants, ses outrances, ses soutiens Ă  un gouvernement d’extrĂŞme droite et criminel – le centième d’un tel opprobre.


« Fracturer la RĂ©publique »


Jusqu’à l’apothĂ©ose, le 5 mai. Fidèle Ă  la ligne de son journal, l’éditorialiste Philippe Bernard met en Ă©quivalence LFI et l’extrĂŞme droite afin de mieux dĂ©noncer un « dramatique chassĂ©-croisĂ© » : une « instrumentalisation, par Marine Le Pen et Jean-Luc MĂ©lenchon, des peurs des Juifs et des Arabes de France ». Qui est outrancier ? « La gauche radicale de Jean-Luc MĂ©lenchon croit conquĂ©rir les voix musulmanes en faisant de la tragĂ©die de Gaza le centre de sa campagne [...], quitte Ă  s’aliĂ©ner de nombreux juifs en confondant "juifs", "IsraĂ©liens", "sionistes" et "colonialistes", l’hostilitĂ© Ă  l’égard du gouvernement d’IsraĂ«l et la nĂ©gation de l’existence de ce pays ». En roue libre, l’éditorialiste se dispense de toute argumentation. D’insinuations en procès d’intention, les prises de position et les communiquĂ©s des Insoumis doivent ĂŞtre considĂ©rĂ©s comme confus et ambigus dès lors que les journalistes le dĂ©crètent. Et tant pis s’ils ne disposent d’aucune dĂ©claration Ă  mĂŞme d’étayer leurs propos. Un pouvoir de nuisance performatif que Philippe Bernard entend bien user jusqu’à la corde :

[La France insoumise] popularise des slogans plus qu’ambigus sur IsraĂ«l, comme celui qui rĂ©clame la libertĂ© pour la Palestine « du fleuve Ă  la mer ». Et appuie la vision simpliste d’un IsraĂ«l perpĂ©tuateur du colonialisme, dont les discriminations envers les musulmans de France seraient Ă©galement hĂ©ritĂ©es. Cette stratĂ©gie d’exacerbation des ressentiments et de tension, qui semble miser sur la mobilisation conjointe des Ă©tudiants politisĂ©s et des Français issus de l’immigration, ne semble guère porter ses fruits : les « banlieues » ne s’enflamment pas pour Gaza, et les intentions de vote dans les sondages pour la liste LFI [...] plafonnent Ă  7%.

DiscrĂ©diter un slogan en passant sous silence l’explication qu’en donnent les acteurs mobilisĂ©s [4] ; minimiser, si ce n’est nier l’oppression coloniale israĂ©lienne au moment oĂą cette dernière s’impose dans sa forme la plus brutale ; s’agissant des discriminations racistes et islamophobes en France, faire dire au parti politique ce qu’il ne dit pas pour mieux disqualifier au passage des dĂ©cennies de recherches universitaires dĂ©montrant le poids de l’hĂ©ritage colonial français en la matière ; assimiler la lutte pour les droits d’un peuple Ă  l’autodĂ©termination Ă  une stratĂ©gie identitaire et Ă©lectoraliste ; n’adresser que mĂ©pris et dĂ©dain aux Ă©tudiants mobilisĂ©s pour un cessez-le-feu... L’éditorialiste du Monde coche toutes les cases. Paroxystique d’une ligne Ă©ditoriale indigente attachĂ©e Ă  combattre « les-extrĂŞmes », ce pamphlet ne cesse d’entretenir le confusionnisme ambiant et s’ajoute Ă  l’interminable liste des procès intentĂ©s par l’ensemble des mĂ©dias dominants au parti de gauche. Lequel, mis sur le mĂŞme plan que l’extrĂŞme droite, est accusĂ© dans un coup de grâce de « marginaliser les discours sensĂ©s », d’« attiser les tensions entre juifs et musulmans », de « menace[r] la paix civile et fracture[r] la RĂ©publique ». Et pas d’encourager le cannibalisme ?


« Une campagne dans l’ombre »... des journalistes


Un dernier anathème, robotique, envahit les articles des services politiques en gĂ©nĂ©ral, et ceux du Monde en particulier : reprocher Ă  La France insoumise de « [faire] de Gaza l’axe principal de sa campagne pour les europĂ©ennes » (28/04). DĂ©rivĂ© du procès consistant Ă  accuser LFI de vouloir « importer le conflit », ce grief est lui aussi adressĂ© systĂ©matiquement Ă  sens unique : jamais des journalistes du Monde n’ont par exemple reprochĂ© Ă  Emmanuel Macron d’avoir « fait de l’Ukraine l’axe principal de sa campagne pour la prĂ©sidentielle » en 2022. Dans les pages du quotidien – comme partout ailleurs –, le candidat d’alors fut mĂŞme encensĂ© en boucle pour cela : « capitaine TempĂŞte » et « protecteur de la Nation » Ă©crivait notamment sa groupie Françoise Fressoz, Ă©ditorialiste au Monde. OmniprĂ©sent, l’argument dĂ©gainĂ© Ă  l’encontre de LFI maquille en vĂ©ritĂ© de fait ce qui relève du parti pris et de l’interprĂ©tation politiques. Si les journalistes en ont parfaitement le droit, le fait que toutes les chefferies Ă©ditoriales en fassent autant, proposent des analyses interchangeables et prennent toujours parti dans le mĂŞme sens interroge ! Une atteinte flagrante au pluralisme au service... d’une cabale mĂ©diatique.

Quoi qu’il en soit, au Monde comme ailleurs, c’est le règne du journalisme de prescription et de commentaire : on consacre infiniment plus de surface Ă©ditoriale Ă  critiquer le choix de LFI de porter la cause palestinienne tout au long de sa campagne, qu’à simplement informer sur cette campagne en rendant compte des meetings, des dĂ©placements des candidates et des candidats, des arguments mobilisĂ©s et des revendications portĂ©es. Une manière, parmi tant d’autres, d’invisibiliser la guerre gĂ©nocidaire Ă  Gaza, mais aussi de peser sur la vie publique en circonscrivant le pĂ©rimètre du dĂ©bat politique acceptable.

CaractĂ©ristique du journalisme politique, cette dĂ©marche est Ă  l’origine d’un modèle du genre au Monde : un article flamboyant d’originalitĂ© intitulĂ© « Manon Aubry, une campagne pour les Ă©lections europĂ©ennes dans l’ombre de Jean-Luc MĂ©lenchon et de Rima Hassan » (9/05). DĂ©goulinant d’arrogance, le principe de l’article consiste Ă  exposer aux lecteurs combien Le Monde sait plus (et mieux) qu’elle-mĂŞme ce que pense Manon Aubry. Prenant comme point de dĂ©part la venue de la tĂŞte de liste dans un cinĂ©ma parisien, les journalistes lancent d’emblĂ©e :

La salle est pleine de journalistes autour de celle qui est la tête de liste de La France insoumise (LFI) aux élections européennes du 9 juin. Et, pour une fois, c’est elle la star de la soirée, et non Rima Hassan, numéro sept de sa liste, qui semble l’éclipser depuis le début de la campagne.

Au-delĂ  des rĂ©flexes de starification dignes de commentaires de bac Ă  sable, les deux questions que ne se posent pas les deux autrices sont les suivantes : quand bien mĂŞme Manon Aubry serait « Ă©clipsĂ©e », de quelle scène le serait-elle ? Et Ă  qui reviendrait « la faute », puisque les journalistes semblent l’identifier comme telle ? Le Monde fournit un Ă©lĂ©ment de rĂ©ponse : avant cet article – publiĂ© le 9 mai –, il faut remonter au 14 avril dans la rubrique « La France insoumise » pour trouver la trace d’une couverture d’un meeting de Manon Aubry, dont les activitĂ©s de campagne sont pourtant quotidiennes. Une « trace », car ce meeting tenu Ă  Montpellier est Ă©voquĂ© sur une quinzaine de lignes et le discours de Manon Aubry... rĂ©sumĂ© en six mots de citation [5]. Qui est obnubilĂ© par Jean-Luc MĂ©lenchon et Rima Hassan ? Qui Ă©clipse qui ?

Une chose est sĂ»re : les angles morts des journalistes du Monde n’entachent nullement leur panache.

Depuis mars, les combats de Manon Aubry contre les traités de libre-échange ou la vie chère passent au second plan, masqués par le conflit israélo-palestinien [...]

Venant d’un quotidien ayant rĂ©gulièrement vantĂ© les traitĂ©s en question (et invisibilisĂ© leurs dĂ©tracteurs), fait de l’économie de marchĂ© l’alpha et l’omĂ©ga du dĂ©bat autorisĂ© (et de ses critiques de dangereux utopistes), promu les rĂ©formes antisociales des quatre dernières dĂ©cennies (en houspillant ceux qui se mobilisaient pour s’y opposer) et portĂ© aux nues, par temps de campagne Ă©lectorale, les nĂ©olibĂ©raux qui promettaient de les mettre en Ĺ“uvre, la remarque ne manque pas de sel. Mais il faut croire que Le Monde peut tout se permettre : mettre des sujets en concurrence et dĂ©plorer une prĂ©tendue relĂ©gation de la question sociale, dont le quotidien est pourtant un acteur coutumier.

La preuve par trois : les journalistes en profitent-elles pour rectifier le tir dans leur article ? Interroger Manon Aubry sur cette question sociale apparemment si chère aux cĹ“urs du Monde ? Perdu. On apprend dans le reste de ce (long) papier que la tĂŞte de liste « devient, malgrĂ© elle, comptable des dernières polĂ©miques orchestrĂ©es par le fondateur de LFI », « fait mine de ne pas avoir lu sa dernière tribune », « rĂ©pète les Ă©lĂ©ments de langage de son mouvement ». Le portrait d’un pantin qui s’ignore, parsemĂ© de futilitĂ©s politiciennes sans le moindre rapport avec... la campagne Ă©lectorale, dont il Ă©tait initialement question. Une « campagne dans l’ombre » : Ă  croire que le titre du Monde Ă©tait finalement le bon !

Car face Ă  une telle mĂ©diocritĂ©, on ne cessera en effet de (re)poser les questions qui s’imposent : qui confond le journalisme avec le commentaire et le parti pris ? Qui sĂ©lectionne telle actualitĂ© au dĂ©triment de telle autre dans la vie d’un parti ? Qui s’attache Ă  co-construire des « polĂ©miques » en s’indignant théâtralement des propos de Jean-Luc MĂ©lenchon quand le reste du personnel politico-mĂ©diatique spĂ©cule sur le marchĂ© de l’outrance depuis dix mois ? Qui choisit d’inviter Rima Hassan ? Et d’inviter Rima Hassan plutĂ´t que Manon Aubry alors que rien n’exclut une rĂ©partition Ă©galitaire et complĂ©mentaire du temps de parole... si ce ne sont les mĂ©dias ? Alors que les intervieweurs ne manquent jamais de rappeler qu’ils sont maĂ®tres de leurs dispositifs et qu’eux – et eux seuls – posent les questions, qui dĂ©cide d’exclure la question sociale de l’agenda ?


***


Post-scriptum : « On peut pas tout suivre ! »

Si cet article prend Le Monde en exemple, les partis pris et les angles morts prĂ©cĂ©demment dĂ©crits sont partagĂ©s et appliquĂ©s par l’ensemble des journalistes politiques. Difficile, en ce sens, de ne pas dire un mot des prouesses de LibĂ©ration en la matière, et notamment du billet politique de Thomas Legrand du 2 mai. OĂą l’on peut lire, parmi moult âneries, celle-ci, Ă©voquant les « dĂ©rapages » de Jean-Luc MĂ©lenchon :

Thomas Legrand : La façon de faire des insoumis [...] conduit Ă  l’invisibilisation de la pauvre Manon Aubry, tĂŞte de liste de son mouvement pour les europĂ©ennes, largement occultĂ©e et dont le temps de parole dans les mĂ©dias est obĂ©rĂ© par sa 7e tĂŞte de liste, Rima Hassan, championne actuelle des plateaux de tĂ©lĂ©. La thĂ©matique de l’Europe sociale qu’avait choisie Manon Aubry pour sa campagne ne peut pas se dĂ©ployer.

C’est bel et bien une constante : silencieux sur leur corporation – dès lors que les mĂ©dias BollorĂ© ne sont pas concernĂ©s –, acritiques quant Ă  leurs pratiques et totalement aveugles (ou feignant de l’être) quant Ă  leur rĂ´le dans le dĂ©bat public, les journalistes reprochent Ă  des tiers l’incurie de leurs propres choix Ă©ditoriaux. Une rĂ©alitĂ© parallèle. La mauvaise nouvelle, c’est que rien ne semble pouvoir les en extirper. Pas mĂŞme le surgissement d’une Ă©vidence. Celle, par exemple, que mit Manon Aubry sur la table Ă  l’occasion d’un Ă©change Ă©difiant avec une journaliste politique de LibĂ©ration, pendant le « Grand Oral » de Backseat, le 2 mai dernier [6] :

- Charlotte BalaĂŻch : Vous parlez de la Palestine [mais] il y a quelques semaines, [...] vous disiez que vous vouliez faire une campagne complĂ©tement axĂ©e sur le social et notamment sur le retour des règles austĂ©ritaires qui allaient, disiez-vous, provoquer un dĂ©sastre social. On ne vous entend aujourd’hui plus du tout parler de ça. Est-ce que vous ĂŞtes Ă  l’aise avec le changement de ton de la campagne ?

- Manon Aubry : Charlotte et LibĂ©ration... est-ce que vous avez assistĂ© Ă  un seul de nos meetings ?

- Charlotte BalaĂŻch : On a assistĂ© Ă  vos meetings, oui.

- Manon Aubry : Non.

- Charlotte BalaĂŻch : Si... les premiers... le meeting de lancement [le 16 mars, NDLR].

- Manon Aubry : Je suis la tĂŞte de liste. Vous avez assistĂ© Ă  mon meeting de lancement, oĂą j’ai parlĂ© beaucoup d’austĂ©ritĂ©, j’ai dit très clairement que le 9 juin devait ĂŞtre un rĂ©fĂ©rendum contre les règles d’austĂ©ritĂ© qui vont imposer une casse des services publics, une casse de l’universitĂ© [...].

- Charlotte BalaĂŻch : Mais vous avez bien conscience que si on ne peut pas venir Ă  tous les meetings, c’est parce qu’en fait, quatre jours avant, y a MĂ©lenchon qui fait des trucs tous les jours et qu’on doit le suivre aussi et qu’on ne peut pas se dĂ©multiplier. Ă€ un moment, on peut pas tout suivre ! Donc nous, on suit ce que vous crĂ©ez en fait ! [Tonnerre d’applaudissements dans la salle.]

Tout en aveuglement et en contradictions, le journalisme politique est, dĂ©cidĂ©ment, irrĂ©cupĂ©rable. Mediapart n’y Ă©chappe pas, oĂą malgrĂ© des critiques lĂ©gitimes et argumentĂ©es, le recul critique minimal Ă  l’égard de la co-construction journalistique de l’« actualitĂ© » ne semble pas de mise non plus...


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