Partis pris systématiques, désinformation par omission, obsessions stratégiques aux relents islamophobes... : dans le cadre des élections européennes, le quotidien Le Monde a fait campagne contre La France insoumise. Le quotidien aura en effet réservé un traitement de choix au seul parti institutionnel, dans le champ politique français, attaché à maintenir la question palestinienne à l’agenda et à relayer les revendications du mouvement de protestation contre la guerre génocidaire de l’État israélien en Palestine.
Au cours des derniers mois, nous n’avons cessé de souligner l’incroyable fossé qui sépare, d’un côté, les reportages parfois de très bonne facture que peut publier Le Monde sur la situation à Gaza, et, de l’autre, l’insondable médiocrité du quotidien dès lors qu’il s’agit de traiter de ses répercussions dans le champ politique français [1].
Certes, et nous en avons rendu compte, l’information internationale du Monde n’échappe pas aux biais, aux angles morts, aux euphémisations et aux formules réductionnistes qui caractérisent le traitement des médias dominants en France de la situation en Palestine [2]. Mais contrairement à tant d’autres, le quotidien publie des reportages, donne à voir et à entendre l’ampleur du carnage. Une couverture qui ne semble, en revanche, nullement freiner l’acharnement de son service politique à l’égard de La France insoumise, dont la campagne en soutien du peuple palestinien, en France, est jour après jour salie.
La criminalisation des pensĂ©es hĂ©tĂ©rodoxes Ă laquelle se livre actuellement l’État français – dont LFI n’est que l’une des (nombreuses) cibles – ne semble d’abord pas alarmer Le Monde outre-mesure. La rĂ©daction n’a par exemple pas jugĂ© utile de consacrer un article de son cru Ă la convocation pour « apologie du terrorisme » de Mathilde Panot (dĂ©putĂ©e, prĂ©sidente du groupe Ă l’AssemblĂ©e nationale) : totalement banalisĂ©, ce fait politique est simplement relayĂ© sur le site par le biais de deux dĂ©pĂŞches AFP (23/04 et 30/04). Comme si de rien n’était. La convocation pour le mĂŞme motif de Rima Hassan, juriste et candidate Ă l’élection europĂ©enne sur la liste LFI, se voit appliquer le mĂŞme traitement minimaliste (19/04). En dehors de trois citations – deux extraites d’un texte transmis par la juriste au quotidien et une dernière, de son avocat –, l’analyse de fond est absente. Rendre compte du positionnement de Rima Hassan ? Le journalisme politique a l’art et la manière : reproduire deux de ses tweets... et rapporter aux lecteurs qu’elle « concentre les critiques des adversaires politiques de LFI, qui lui reprochent d’attiser la haine d’IsraĂ«l ». Sans se donner la peine, bien sĂ»r, d’adjoindre Ă cette mention le dĂ©but du commencement d’une contradiction. Un mois plus tĂ´t (18/03), la mĂŞme journaliste relayait dĂ©jĂ l’existence d’« accusations de lĂ©gitimation du Hamas visant Rima Hassan »... sans en dire davantage [3]. Favoriser la libre-circulation de la dĂ©sinformation et entretenir le discrĂ©dit : un nouveau champ d’expertise au Monde ?
« Instrumentaliser le vote des quartiers populaires »
Une chose est sĂ»re : l’heure n’est plus Ă la dĂ©fense des libertĂ©s publiques. Le 24 avril, un Ă©ditorial daigne qualifier l’interdiction de confĂ©rences de La France Insoumise de « prĂ©occupante » et « problĂ©matique », mais ne renonce pas Ă sa ligne « raisonnable » et finalement très ambiguĂ« pour souhaiter un « nĂ©cessaire Ă©quilibre » entre « les libertĂ©s de rĂ©union et d’expression » et… « la prĂ©servation de l’ordre public ». On a connu positionnements moins timides dans les pages du Monde, a fortiori quand le quotidien semble incapable de rĂ©primer sa dĂ©testation viscĂ©rale de LFI. D’une part, en affirmant que « la rĂ©pĂ©tition d’interdictions nourrit la posture de victime du système et de dĂ©tenteur des vĂ©ritĂ©s que l’on cherche Ă bâillonner dont se dĂ©lecte Jean-Luc MĂ©lenchon ». Une rĂ©pression dont on ne critique pas le principe mĂŞme, mais dont on redoute les effets contre-productifs... D’autre part, en martelant la pensĂ©e automatique ressassĂ©e par l’ensemble des chefferies mĂ©diatiques de ce pays : la campagne de La France insoumise en soutien du peuple palestinien « revient Ă instrumentaliser le vote des quartiers populaires et Ă inciter les Ă©lecteurs français Ă s’identifier aux protagonistes de la guerre que mène IsraĂ«l dans le territoire palestinien en reprĂ©sailles aux attaques du Hamas du 7 octobre 2023 ».
Ceci mĂ©rite un temps d’arrĂŞt. Outre le fait qu’il ne devrait plus ĂŞtre permis de qualifier de « reprĂ©sailles » la guerre gĂ©nocidaire menĂ©e par l’État d’IsraĂ«l, ni de laisser penser aux lecteurs que Gaza est le seul territoire palestinien ciblĂ©, l’argumentation laisse pantois. Totalement dĂ©connectĂ©e de la gravitĂ© de la conjoncture – en Palestine en premier lieu –, cette basse rĂ©duction politicienne de la vie politique recycle les Ă©ternels mĂŞmes postulats islamophobes, dĂ©peignant les habitants des quartiers populaires (alternative : les « Arabes de France » et les « voix musulmanes », cf. plus bas) comme une masse informe dĂ©nuĂ©e de raison propre : des sujets-objets, manipulables Ă merci, omniprĂ©sents dans les rĂ©cits journalistiques sans pour autant y avoir jamais la parole. RĂ©activĂ©e Ă l’envi dans la sĂ©quence en cours, la formule « sĂ©duire l’électorat des quartiers » est en effet devenue un automatisme journalistique depuis l’élection prĂ©sidentielle de 2017. Sans qu’aucune enquĂŞte sociologique qualitative ne soit jamais avancĂ©e, l’argument revient comme un leitmotiv mobilisĂ© Ă charge.
Cet Ă©ditorial du Monde n’est pas le simple point de vue de l’éditocrate qui l’a rĂ©digĂ©, il donne le ton et fixe la ligne. Au cours des mois Ă©tudiĂ©s (mars - dĂ©but mai 2024), contre une poignĂ©e de plumes invitĂ©es (en tribune) Ă alerter sur le durcissement autoritaire de l’État français, Le Monde aura au contraire usĂ© des litres d’encre Ă tancer LFI et « une campagne [...] parlant peu d’Europe » (16/03) Ă©voluant « dans l’ombre de Jean-Luc MĂ©lenchon et de Rima Hassan » (9/05) ; Ă divaguer autour d’une « stratĂ©gie Ă©lectorale Ă double tranchant » (18/03) ; Ă disserter sur « la question de la succession de MĂ©lenchon en 2027 » et des « dĂ©clarations ambiguĂ«s, rĂ©activant le procès en antisĂ©mitisme qui lui est fait » (15/04) ; Ă titrer sur « les outrances de Jean-Luc MĂ©lenchon » (19/04), qui « tente de se justifier après les polĂ©miques » (23/04) ; Ă reprocher Ă ce dernier de « lance[r] les hostilitĂ©s pour prendre de court ses concurrents » (22/03), d’avoir « radicalisĂ© ses positions Ă mesure que le conflit se durcissait » (28/04), de « [jeter] de l’huile sur une question inflammable » et mĂŞme d’« exploite[r] la faiblesse des rĂ©actions Ă la tragĂ©die de Gaza » (3/05). Le bouc-Ă©missaire par excellence, auquel des journalistes d’un titre « de rĂ©fĂ©rence » vont donc jusqu’à reprocher « la faiblesse des rĂ©actions » du reste de la classe politique, sans jamais jeter sur cette dernière – ses revirements cyniques, ses silences assourdissants, ses outrances, ses soutiens Ă un gouvernement d’extrĂŞme droite et criminel – le centième d’un tel opprobre.
« Fracturer la RĂ©publique »
Jusqu’à l’apothĂ©ose, le 5 mai. Fidèle Ă la ligne de son journal, l’éditorialiste Philippe Bernard met en Ă©quivalence LFI et l’extrĂŞme droite afin de mieux dĂ©noncer un « dramatique chassĂ©-croisĂ© » : une « instrumentalisation, par Marine Le Pen et Jean-Luc MĂ©lenchon, des peurs des Juifs et des Arabes de France ». Qui est outrancier ? « La gauche radicale de Jean-Luc MĂ©lenchon croit conquĂ©rir les voix musulmanes en faisant de la tragĂ©die de Gaza le centre de sa campagne [...], quitte Ă s’aliĂ©ner de nombreux juifs en confondant "juifs", "IsraĂ©liens", "sionistes" et "colonialistes", l’hostilitĂ© Ă l’égard du gouvernement d’IsraĂ«l et la nĂ©gation de l’existence de ce pays ». En roue libre, l’éditorialiste se dispense de toute argumentation. D’insinuations en procès d’intention, les prises de position et les communiquĂ©s des Insoumis doivent ĂŞtre considĂ©rĂ©s comme confus et ambigus dès lors que les journalistes le dĂ©crètent. Et tant pis s’ils ne disposent d’aucune dĂ©claration Ă mĂŞme d’étayer leurs propos. Un pouvoir de nuisance performatif que Philippe Bernard entend bien user jusqu’à la corde :
[La France insoumise] popularise des slogans plus qu’ambigus sur IsraĂ«l, comme celui qui rĂ©clame la libertĂ© pour la Palestine « du fleuve Ă la mer ». Et appuie la vision simpliste d’un IsraĂ«l perpĂ©tuateur du colonialisme, dont les discriminations envers les musulmans de France seraient Ă©galement hĂ©ritĂ©es. Cette stratĂ©gie d’exacerbation des ressentiments et de tension, qui semble miser sur la mobilisation conjointe des Ă©tudiants politisĂ©s et des Français issus de l’immigration, ne semble guère porter ses fruits : les « banlieues » ne s’enflamment pas pour Gaza, et les intentions de vote dans les sondages pour la liste LFI [...] plafonnent Ă 7%.
DiscrĂ©diter un slogan en passant sous silence l’explication qu’en donnent les acteurs mobilisĂ©s [4] ; minimiser, si ce n’est nier l’oppression coloniale israĂ©lienne au moment oĂą cette dernière s’impose dans sa forme la plus brutale ; s’agissant des discriminations racistes et islamophobes en France, faire dire au parti politique ce qu’il ne dit pas pour mieux disqualifier au passage des dĂ©cennies de recherches universitaires dĂ©montrant le poids de l’hĂ©ritage colonial français en la matière ; assimiler la lutte pour les droits d’un peuple Ă l’autodĂ©termination Ă une stratĂ©gie identitaire et Ă©lectoraliste ; n’adresser que mĂ©pris et dĂ©dain aux Ă©tudiants mobilisĂ©s pour un cessez-le-feu... L’éditorialiste du Monde coche toutes les cases. Paroxystique d’une ligne Ă©ditoriale indigente attachĂ©e Ă combattre « les-extrĂŞmes », ce pamphlet ne cesse d’entretenir le confusionnisme ambiant et s’ajoute Ă l’interminable liste des procès intentĂ©s par l’ensemble des mĂ©dias dominants au parti de gauche. Lequel, mis sur le mĂŞme plan que l’extrĂŞme droite, est accusĂ© dans un coup de grâce de « marginaliser les discours sensĂ©s », d’« attiser les tensions entre juifs et musulmans », de « menace[r] la paix civile et fracture[r] la RĂ©publique ». Et pas d’encourager le cannibalisme ?
« Une campagne dans l’ombre »... des journalistes
Un dernier anathème, robotique, envahit les articles des services politiques en gĂ©nĂ©ral, et ceux du Monde en particulier : reprocher Ă La France insoumise de « [faire] de Gaza l’axe principal de sa campagne pour les europĂ©ennes » (28/04). DĂ©rivĂ© du procès consistant Ă accuser LFI de vouloir « importer le conflit », ce grief est lui aussi adressĂ© systĂ©matiquement Ă sens unique : jamais des journalistes du Monde n’ont par exemple reprochĂ© Ă Emmanuel Macron d’avoir « fait de l’Ukraine l’axe principal de sa campagne pour la prĂ©sidentielle » en 2022. Dans les pages du quotidien – comme partout ailleurs –, le candidat d’alors fut mĂŞme encensĂ© en boucle pour cela : « capitaine TempĂŞte » et « protecteur de la Nation » Ă©crivait notamment sa groupie Françoise Fressoz, Ă©ditorialiste au Monde. OmniprĂ©sent, l’argument dĂ©gainĂ© Ă l’encontre de LFI maquille en vĂ©ritĂ© de fait ce qui relève du parti pris et de l’interprĂ©tation politiques. Si les journalistes en ont parfaitement le droit, le fait que toutes les chefferies Ă©ditoriales en fassent autant, proposent des analyses interchangeables et prennent toujours parti dans le mĂŞme sens interroge ! Une atteinte flagrante au pluralisme au service... d’une cabale mĂ©diatique.
Quoi qu’il en soit, au Monde comme ailleurs, c’est le règne du journalisme de prescription et de commentaire : on consacre infiniment plus de surface éditoriale à critiquer le choix de LFI de porter la cause palestinienne tout au long de sa campagne, qu’à simplement informer sur cette campagne en rendant compte des meetings, des déplacements des candidates et des candidats, des arguments mobilisés et des revendications portées. Une manière, parmi tant d’autres, d’invisibiliser la guerre génocidaire à Gaza, mais aussi de peser sur la vie publique en circonscrivant le périmètre du débat politique acceptable.
CaractĂ©ristique du journalisme politique, cette dĂ©marche est Ă l’origine d’un modèle du genre au Monde : un article flamboyant d’originalitĂ© intitulĂ© « Manon Aubry, une campagne pour les Ă©lections europĂ©ennes dans l’ombre de Jean-Luc MĂ©lenchon et de Rima Hassan » (9/05). DĂ©goulinant d’arrogance, le principe de l’article consiste Ă exposer aux lecteurs combien Le Monde sait plus (et mieux) qu’elle-mĂŞme ce que pense Manon Aubry. Prenant comme point de dĂ©part la venue de la tĂŞte de liste dans un cinĂ©ma parisien, les journalistes lancent d’emblĂ©e :
La salle est pleine de journalistes autour de celle qui est la tête de liste de La France insoumise (LFI) aux élections européennes du 9 juin. Et, pour une fois, c’est elle la star de la soirée, et non Rima Hassan, numéro sept de sa liste, qui semble l’éclipser depuis le début de la campagne.
Au-delĂ des rĂ©flexes de starification dignes de commentaires de bac Ă sable, les deux questions que ne se posent pas les deux autrices sont les suivantes : quand bien mĂŞme Manon Aubry serait « Ă©clipsĂ©e », de quelle scène le serait-elle ? Et Ă qui reviendrait « la faute », puisque les journalistes semblent l’identifier comme telle ? Le Monde fournit un Ă©lĂ©ment de rĂ©ponse : avant cet article – publiĂ© le 9 mai –, il faut remonter au 14 avril dans la rubrique « La France insoumise » pour trouver la trace d’une couverture d’un meeting de Manon Aubry, dont les activitĂ©s de campagne sont pourtant quotidiennes. Une « trace », car ce meeting tenu Ă Montpellier est Ă©voquĂ© sur une quinzaine de lignes et le discours de Manon Aubry... rĂ©sumĂ© en six mots de citation [5]. Qui est obnubilĂ© par Jean-Luc MĂ©lenchon et Rima Hassan ? Qui Ă©clipse qui ?
Une chose est sûre : les angles morts des journalistes du Monde n’entachent nullement leur panache.
Depuis mars, les combats de Manon Aubry contre les traités de libre-échange ou la vie chère passent au second plan, masqués par le conflit israélo-palestinien [...]
Venant d’un quotidien ayant régulièrement vanté les traités en question (et invisibilisé leurs détracteurs), fait de l’économie de marché l’alpha et l’oméga du débat autorisé (et de ses critiques de dangereux utopistes), promu les réformes antisociales des quatre dernières décennies (en houspillant ceux qui se mobilisaient pour s’y opposer) et porté aux nues, par temps de campagne électorale, les néolibéraux qui promettaient de les mettre en œuvre, la remarque ne manque pas de sel. Mais il faut croire que Le Monde peut tout se permettre : mettre des sujets en concurrence et déplorer une prétendue relégation de la question sociale, dont le quotidien est pourtant un acteur coutumier.
La preuve par trois : les journalistes en profitent-elles pour rectifier le tir dans leur article ? Interroger Manon Aubry sur cette question sociale apparemment si chère aux cĹ“urs du Monde ? Perdu. On apprend dans le reste de ce (long) papier que la tĂŞte de liste « devient, malgrĂ© elle, comptable des dernières polĂ©miques orchestrĂ©es par le fondateur de LFI », « fait mine de ne pas avoir lu sa dernière tribune », « rĂ©pète les Ă©lĂ©ments de langage de son mouvement ». Le portrait d’un pantin qui s’ignore, parsemĂ© de futilitĂ©s politiciennes sans le moindre rapport avec... la campagne Ă©lectorale, dont il Ă©tait initialement question. Une « campagne dans l’ombre » : Ă croire que le titre du Monde Ă©tait finalement le bon !
Car face Ă une telle mĂ©diocritĂ©, on ne cessera en effet de (re)poser les questions qui s’imposent : qui confond le journalisme avec le commentaire et le parti pris ? Qui sĂ©lectionne telle actualitĂ© au dĂ©triment de telle autre dans la vie d’un parti ? Qui s’attache Ă co-construire des « polĂ©miques » en s’indignant théâtralement des propos de Jean-Luc MĂ©lenchon quand le reste du personnel politico-mĂ©diatique spĂ©cule sur le marchĂ© de l’outrance depuis dix mois ? Qui choisit d’inviter Rima Hassan ? Et d’inviter Rima Hassan plutĂ´t que Manon Aubry alors que rien n’exclut une rĂ©partition Ă©galitaire et complĂ©mentaire du temps de parole... si ce ne sont les mĂ©dias ? Alors que les intervieweurs ne manquent jamais de rappeler qu’ils sont maĂ®tres de leurs dispositifs et qu’eux – et eux seuls – posent les questions, qui dĂ©cide d’exclure la question sociale de l’agenda ?
Post-scriptum : « On peut pas tout suivre ! »
Si cet article prend Le Monde en exemple, les partis pris et les angles morts prĂ©cĂ©demment dĂ©crits sont partagĂ©s et appliquĂ©s par l’ensemble des journalistes politiques. Difficile, en ce sens, de ne pas dire un mot des prouesses de LibĂ©ration en la matière, et notamment du billet politique de Thomas Legrand du 2 mai. OĂą l’on peut lire, parmi moult âneries, celle-ci, Ă©voquant les « dĂ©rapages » de Jean-Luc MĂ©lenchon :
Thomas Legrand : La façon de faire des insoumis [...] conduit à l’invisibilisation de la pauvre Manon Aubry, tête de liste de son mouvement pour les européennes, largement occultée et dont le temps de parole dans les médias est obéré par sa 7e tête de liste, Rima Hassan, championne actuelle des plateaux de télé. La thématique de l’Europe sociale qu’avait choisie Manon Aubry pour sa campagne ne peut pas se déployer.
C’est bel et bien une constante : silencieux sur leur corporation – dès lors que les mĂ©dias BollorĂ© ne sont pas concernĂ©s –, acritiques quant Ă leurs pratiques et totalement aveugles (ou feignant de l’être) quant Ă leur rĂ´le dans le dĂ©bat public, les journalistes reprochent Ă des tiers l’incurie de leurs propres choix Ă©ditoriaux. Une rĂ©alitĂ© parallèle. La mauvaise nouvelle, c’est que rien ne semble pouvoir les en extirper. Pas mĂŞme le surgissement d’une Ă©vidence. Celle, par exemple, que mit Manon Aubry sur la table Ă l’occasion d’un Ă©change Ă©difiant avec une journaliste politique de LibĂ©ration, pendant le « Grand Oral » de Backseat, le 2 mai dernier [6] :
- Charlotte Balaïch : Vous parlez de la Palestine [mais] il y a quelques semaines, [...] vous disiez que vous vouliez faire une campagne complétement axée sur le social et notamment sur le retour des règles austéritaires qui allaient, disiez-vous, provoquer un désastre social. On ne vous entend aujourd’hui plus du tout parler de ça. Est-ce que vous êtes à l’aise avec le changement de ton de la campagne ?
- Manon Aubry : Charlotte et Libération... est-ce que vous avez assisté à un seul de nos meetings ?
- Charlotte Balaïch : On a assisté à vos meetings, oui.
- Manon Aubry : Non.
- Charlotte BalaĂŻch : Si... les premiers... le meeting de lancement [le 16 mars, NDLR].
- Manon Aubry : Je suis la tête de liste. Vous avez assisté à mon meeting de lancement, où j’ai parlé beaucoup d’austérité, j’ai dit très clairement que le 9 juin devait être un référendum contre les règles d’austérité qui vont imposer une casse des services publics, une casse de l’université [...].
- Charlotte Balaïch : Mais vous avez bien conscience que si on ne peut pas venir à tous les meetings, c’est parce qu’en fait, quatre jours avant, y a Mélenchon qui fait des trucs tous les jours et qu’on doit le suivre aussi et qu’on ne peut pas se démultiplier. À un moment, on peut pas tout suivre ! Donc nous, on suit ce que vous créez en fait ! [Tonnerre d’applaudissements dans la salle.]
Tout en aveuglement et en contradictions, le journalisme politique est, dĂ©cidĂ©ment, irrĂ©cupĂ©rable. Mediapart n’y Ă©chappe pas, oĂą malgrĂ© des critiques lĂ©gitimes et argumentĂ©es, le recul critique minimal Ă l’égard de la co-construction journalistique de l’« actualitĂ© » ne semble pas de mise non plus...
