« Guerre des 12 jours », soulèvement du peuple iranien contre la dictature au pouvoir, menaces états-uniennes d’intervention militaire : même avant les attaques israélo-américaines du 28 février, la question iranienne occupait régulièrement l’agenda médiatique. À chaque fois, c’était l’occasion pour une poignée d’entrepreneurs de cause de battre campagne pour Reza Pahlavi, fils du dernier chah d’Iran. S’ils n’ont pas le monopole de la critique du régime iranien, absolument consensuelle dans le débat public français, ils sont hégémoniques pour traiter de l’alternative politique en Iran : l’autodétermination du peuple iranien n’est quasiment pas un sujet médiatique. C’est que les défenseurs de Reza Pahlavi ont tout des bons clients : soutiens des gouvernements états-unien et israélien, adversaires revendiqués de la gauche française, ils s’inscrivent parfaitement dans l’air du temps médiatique.
Des réseaux à la manœuvre
La campagne pro-Pahlavi dans les médias français s’appuie sur des relais bien insérés dans le milieu politico-médiatique : d’après Intelligence Online, c’est l’ancien conseiller en communication de Bruno Retailleau, Jean-Baptiste Doat, qui a permis à Reza Pahlavi d’être invité tout récemment au 20h de TF1 (16/02). De quoi donner un coup d’accélérateur à sa tournée : dix jours plus tard, il trônait en majesté en couverture du Point (26/02).

Comme aux États-Unis, Reza Pahlavi bénéficie de l’appui de groupes de pression pro-israéliens : le 9 février, l’organisation à Paris d’une soirée spéciale « Iran, silence on tue » par Agir Ensemble, une émanation du lobby Elnet France, réunissait des figures médiatiques bien connues (Raphaël Enthoven, Rachel Khan, Jean Quatremer, Arthur etc.) derrière le drapeau français et le drapeau iranien de la dynastie Pahlavi, réunis côte à côte. À l’origine destiné à soutenir les manifestations durement réprimées par le régime iranien, l’événement a pris une tournure politique, fustigeant tour à tour la gauche et LFI – « ce que la politique a produit de pire au XXIe siècle » dixit Raphaël Enthoven.
Entrepreneurs de cause : Mona Jafarian comme figure de proue
Parmi les soutiens de Reza Pahlavi, on trouve notamment Mona Jafarian. Proche de la galaxie printaniste, ardente défenseuse d’Israël, elle est une habituée des plateaux télévisés, sur lesquels elle martèle ses éléments de langage contre le droit international et « la gauche qui est dans le déni » (TV5 Monde, 19/01). L’« influenceuse monarchiste », comme la décrit Blast (24/01), qui tweete frénétiquement au nom du collectif Femme Azadi, a droit à des portraits complaisants dans Le Figaro (27/09/24) ou Marianne (8/01) et fréquente régulièrement le plateau de Franceinfo – l’occasion à chaque fois de promouvoir Reza Pahlavi (10/01 et 1/03).
Dans la même veine, Mahnaz Shirali est régulièrement invitée par CNews, Franceinfo ou Sud Radio. Elle aussi colle à un narratif faisant de l’Iran un pays acclamant le retour de Reza Pahlavi. Elle aussi fustige la gauche française et ses intellectuels. Au micro de Jean-François Achilli (Sud Radio, 12/01), ça donne ceci : « La situation iranienne sort des cases préétablies de la gauche française qui domine les médias. [Comme] les Iraniens sont anti-musulmans, anti-islam et qu’ils brûlent les mosquées, ça ne plaît pas à la gauche mélenchoniste et à la gauche française, parce qu’ils sont devenus des pro-islamistes maintenant et ils défendent bec et ongles les islamistes sur le sol français. » Tout en finesse.
L’extrême droite médiatique en campagne
Quelques jours plus tôt, Mahnaz Shirali était déjà invitée sur les ondes de Sud Radio (9/01), cette fois aux côtés de Sahand Saber, porte-parole d’un collectif d’avocats franco-iraniens pro-monarchie. Face à eux, la présentatrice Céline Alonzo verse dans la propagande : « Partout en Iran, le peuple appelle au retour de Reza Pahlavi, prince héritier d’Iran. » Sahand Saber, qui est par ailleurs présenté comme ex-collaborateur de Reza Pahlavi, aura ensuite tout loisir de dérouler : portrait laudateur de Pahlavi, minimisation des crimes de son père, réécriture de l’histoire favorable au chah.
Ce n’est pas tout, puisque Sud Radio invitera aussi Arash Derambarsh (15/01), adjoint au maire de Courbevoie qui défend les attaques israéliennes de juin 2025 et fustige les « gauchistes et les islamistes » en France qui avaient protesté contre. Lui aussi défend le retour du chah et affirme qu’une « très grande majorité des Iraniens veulent le retour du chah et de la royauté et dans la très grande majorité, ils veulent une intervention du président Trump qui est très populaire en Iran ».
Quant à la galaxie Bolloré, elle semble tout particulièrement apprécier la famille Pahlavi. En juin, Europe 1 (18/06/25) donnait la parole à Christian Pahlavi, neveu du dernier chah, et à Pierre, son fils, dans une émission tout simplement titrée « L’Iran a besoin d’une monarchie, c’est la meilleure solution pour faire rayonner ce pays ». Déjà l’an dernier (6/02/25), lors de son passage en France, Reza Pahlavi était interviewé sur le plateau de CNews par Laurence Ferrari. Sobrement présenté comme « le prince héritier d’Iran », il avait pu dérouler son programme en toute tranquillité.
L’omniprésent Emmanuel Razavi
Paris Match aussi s’est montré particulièrement actif pour faire la promotion de Reza Pahlavi. Dans une interview publiée le 17 mai 2024, c’est un certain Emmanuel Razavi, dont nous avons déjà croisé la route, qui pose les questions. La toute première d’entre elles, commençant par « Votre altesse impériale », donne le ton. Paris Match publiera d’autres papiers dans le même registre, notamment un « Royal Blog » sur Farah Pahlavi, femme de l’ancien chah, intitulé « L’histoire en images d’une impératrice sans royaume » (23/02).
Emmanuel Razavi met à profit son entregent : il publie une autre interview de Reza Pahlavi dans Le Figaro Magazine (13/01) et une recension laudative des mémoires de sa mère dans Atlantico (15/02). Un papier sentimental, écrit à la première personne, qui laisse peu de doutes sur son parti pris : « Comme beaucoup d’Iraniens, j’aime résolument l’impératrice Farah. Pas en raison de ce qu’elle incarne, mais plutôt en raison de ce qu’elle est sur le plan personnel. […] Elle ne s’est jamais montrée abattue, et jamais elle ne s’est posée en victime. Ceux qui la connaissent de près le savent : alors qu’elle aurait pu vivre une vie "facile", elle a choisi de se consacrer au peuple iranien. » Ou encore : « Visionnaire, elle a toujours eu l’intelligence de considérer que chaque destin est important. Elle sait ainsi combien les Iraniens de l’intérieur souffrent, s’en inquiétant et s’interdisant de se plaindre d’une vie qui ne l’a pourtant pas épargnée. »
Emmanuel Razavi multiplie aussi les entretiens sur LCI ou Valeurs actuelles pour encenser Reza Pahlavi… et dénoncer une pseudo-connivence entre LFI et la République islamique d’Iran. « La réalité, c’est qu’on [les Iraniens] est contre l’islamisme et contre le communautarisme. On considère que l’Iran, débarrassé des mollahs, devrait être à nouveau allié à Israël. Donc on ne correspond pas du tout à l’image clichée que l’extrême gauche véhicule sur les gens d’origine orientale, pour ne pas dire sur les musulmans », explique-t-il (Valeurs actuelles, 25/01) avant de tacler les chroniqueurs plus prudents sur une potentielle intervention militaire des États-Unis. Bref, avec des accents de « guerre des civilisations », Emmanuel Razavi prend la défense de son « altesse impériale », qualifiée au passage « de solution qui rassure tout le monde » et de « libéral progressiste ».
Sur ce sujet comme sur bien d’autres, l’agenda médiatique est travaillé par des entrepreneurs de cause et d’authentiques lobbyistes. Les journalistes n’y sont pas toujours sensibles, et les campagnes n’ont pas toujours autant de succès. On constatera néanmoins que soutenir les impérialismes occidentaux et s’attaquer à la gauche sont des atouts pour être relayé dans les médias dominants… même quand il s’agit de défendre le rétablissement d’une monarchie autoritaire.
Quentin Müller


