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Venezuela : « Il y a une richesse et une complexité politique dont la presse ne rend pas du tout compte »

par Jérémie Younes,

Entretien.

Pablo Aiquel est secrétaire général du Syndicat national des journalistes CGT (SNJ-CGT) et vice-président de la Fédération Européenne des journalistes (EFJ). Il est aussi franco-vénézuélien et ancien correspondant à Caracas de nombreux médias francophones au moment de la révolution chaviste, en 1998. Pourtant, il n’a pas été sollicité par les grands médias au moment de l’agression impérialiste des États-Unis au Venezuela, le 3 janvier 2026, qui lui ont préféré les toutologues de la géopolitique. Pablo Aiquel répond à quelques questions sur le traitement journalistique de cet événement, et sur les angles morts habituels inhérents à la fonction de correspondant à Caracas.


Acrimed : Pouvez-vous nous parler de votre expérience en tant que correspondant au Venezuela ?

Pablo Aiquel : Je suis Vénézuélien, et j’ai fait mes études en France. J’ai été diplômé de l’école de journalisme de Lille en 1997. Et j’avais vocation à rentrer au Venezuela pour y travailler. C’est ce que j’ai fait. Je suis arrivé au Venezuela fin 1997, en gros, un an avant la première élection de Chávez. Mais j’étais un correspondant particulier, parce que contrairement à d’autres correspondants français ou francophones à l’étranger, la correspondance était pour moi un complément de salaire et pas mon travail à temps plein. J’étais journaliste dans des médias importants au Venezuela, j’ai passé un an à El Universal – qui est l’équivalent en gros du Figaro ici. Et j’ai passé deux ans au Nacional – qui est en gros l’équivalent du Monde ici. J’ai eu aussi une émission de radio en français, parrainée par l’ambassade de France. Ils m’ont embauché pour animer une émission de radio pendant des années pour la communauté francophone du Venezuela. Donc j’avais aussi plusieurs points d’observation de la société vénézuélienne, et je gardais toujours un lien avec la France ou avec la langue française.

En tant que correspondant, principalement, j’ai travaillé pour Radio France Internationale en espagnol, mais aussi de temps en temps en français. Parfois pour la Radio Suisse Romande ou pour Radio-Canada. Et en presse écrite, j’ai surtout travaillé pour Libération. Mais aussi ponctuellement pour Le Point, pour 24h.ch en Suisse, et je ne me souviens même plus combien d’autres journaux. J’ai aussi beaucoup travaillé comme « fixeur » francophone, quand des journalistes télés venaient au Venezuela. France 2, France 5… Je suis rentré en France en 2003, pour plein de raisons, et en 2006, j’y suis retourné avec France 2 pour « Un œil sur la planète », au moment des élections, avec Arnauld Miguet et Édouard Perrin, parce que mes réseaux, notamment dans les milieux chavistes, étaient encore très bons. Nous avons d’ailleurs interviewé les parents de Chávez pour faire un portrait de Chávez sans Chávez.


Sur quels sujets étiez-vous sollicité par la presse française, pour parler du Venezuela ?

Je dirais que mon boulot comme correspondant a commencé par le sommet ibéro-américain de Margarita. C’était en 1997, donc avant que Chávez ne soit élu, avec Aznar, Fidel Castro et plein d’autres présidents de l’époque. Globalement, avant que Chávez ne soit élu, le Venezuela intéressait relativement peu en France. Et donc je n’avais pas énormément de boulot comme correspondant. Ensuite, une fois que Chávez a été élu, forcément, ça a mis le Venezuela sous le feu des projecteurs. Mon travail en tant que correspondant était très rythmé par l’actualité et les montées de tensions, que ce soit entre États ou quand il y avait des manifestations anti-chavistes. Je me souviens, par exemple, des tensions et des rencontres entre Chávez et Álvaro Uribe Vélez, qui était le président de droite colombien à l’époque. J’ai couvert ce type de rencontres bilatérales. On était une flopée de correspondants étrangers à suivre ce type de rencontres avec Chávez et Álvaro Uribe. Ils s’invitaient, ils se faisaient des étreintes – un peu à la Macron-Trump – et à d’autres moments, ils s’engueulaient à distance, ils s’insultaient presque. Donc ce type de rapport avec la droite colombienne était relativement suivi. C’est ça qui intéressait les journaux et non pas les enquêtes de terrain qui faisaient comprendre pourquoi les quartiers populaires avaient un attachement profond au chavisme naissant.

Et puis, il y a eu le moment où les manifestations de Chávez face à l’opposition ont vraiment pris de l’ampleur, en 2001-2002. Et notamment le coup d’État manqué, ou plutôt réussi mais éphémère, d’avril 2002, qui a été un peu le climax de mon travail au Venezuela. Je faisais beaucoup de radio à l’époque, et ces journées du 11, 12 et 13 avril, j’ai eu l’impression d’avoir travaillé presque 24 heures sur 24 et d’avoir témoigné pour de très nombreux médias de la francophonie.


Pouvez-vous développer sur le manque d’intérêt des rédactions pour les reportages de terrain que vous proposiez, au profit des rencontres diplomatiques ?

C’est pour cela que je disais que j’étais un peu un correspondant particulier. Dans la dernière partie de mon travail au Venezuela, j’ai travaillé pour El Nacional, entre 2001 et 2003, d’abord au service enquête puis au service politique. Et le Nacional avait été un journal qui, jusqu’à début 2000 disons, jusqu’à la première élection présidentielle sur la base de la nouvelle constitution, avait été plutôt favorable au mouvement bolivarien. Le directeur du journal, Alfredo Peña, a été un élu du Mouvement pour la Cinquième République de Chávez (Movimiento Quinta República). Mais assez rapidement, après la première élection de 2000 et avec les premières décisions de Chávez, comme la réforme agraire, des choses peut-être un peu basiques mais qui n’allaient pas nécessairement en faveur des intérêts du capital, ils avaient retourné assez vite le journal contre Chávez. On se retrouvait dans une situation dans laquelle il y avait une guerre entre les médias privés qui essayaient de dézinguer le gouvernement, et les médias publics qui essayaient de le défendre. Cette polarisation est arrivée assez vite et d’une manière assez impressionnante pour certains alliés de 1999-2000 qui assez vite, en 2001-2002, étaient devenus des opposants. Le travail qu’on m’a fait faire, quand on m’a embauché au Nacional, c’était justement d’aller couvrir les secteurs populaires du chavisme naissant et d’essayer de comprendre pourquoi, dans les quartiers populaires, on pouvait à un moment donné en avoir ras-le-bol du maire chaviste, du député chaviste. Et éventuellement, quand est-ce que l’état de grâce avec Chávez allait se terminer ? C’est la commande qui m’était faite.

Mais ces reportages de terrain m’ont permis de cerner assez vite que l’identification des quartiers populaires avec Chávez était viscérale et que même s’ils étaient plutôt déçus de tel maire ou de tel député, le lien avec Chávez était extrêmement fort et qu’il n’allait pas s’éteindre si rapidement. Je proposais donc des reportages pour expliquer cela, mais ce n’était pas ce qui intéressait les rédactions étrangères.


Est-ce que cette polarisation qui est arrivée très vite a eu des effets sur votre travail de correspondant, sur le type de sujets que l’on vous commandait ?

Oui. Avec, comme je le disais plus tôt, une focalisation sur les moments de « montée de tension ». Parfois je proposais des sujets plus froids, sur des situations qui me paraissaient intéressantes. On me disait « non, on ne va pas prendre, personne n’en parle ». En revanche, si quelques jours plus tard, il y avait des montées de tensions en manifestation, et que l’AFP faisait une dépêche, à ce moment-là, on m’appelait pour que je fasse le papier. J’avais envie de dire « mais je te l’ai dit il y a 5 jours, on aurait pu devancer l’AFP ». Donc un fort intérêt pour cette mise en scène entre, d’un côté, les manifestations chavistes, de l’autre côté, les manifestations anti-chavistes. Mais relativement peu sur du reportage, du terrain, qui permettent de faire un pas de côté, d’essayer de comprendre vraiment le pays.


Pour préparer cette interview, vous nous avez parlé de « l’isolement sociologique » des correspondants au Venezuela – qui n’aide pas pour comprendre la société. Pouvez-vous développer ce point ?

Oui, c’est l’autre témoignage que je peux apporter comme ancien correspondant. Je ne voyais aucun inconvénient à ce que, quand il y avait des temps forts, les médias pour lesquels je travaille envoient quelqu’un, un envoyé spécial. Mon expérience comme fixeur télé m’avait fait voir que c’était aussi intéressant qu’un journaliste canadien, un journaliste suisse, un journaliste français vienne voir de lui-même et fasse lui-même le travail, même si je peux l’aider en lui donnant quelques contacts, des sources. J’avais notamment – ça peut surprendre – des sources francophones dans les quartiers populaires chavistes. Mais j’ai été souvent surpris que certains journalistes veuillent à tout prix rester dans les quartiers huppés de Caracas, dans l’hôtel qui est tenu par un Français, à rendre compte de la vision de cette famille, disons des Français de Caracas et de leur entourage. Ils n’allaient pas dans les quartiers populaires, ils n’allaient pas interroger des intellectuels favorables au mouvement bolivarien, etc., ce qui revenait de fait à privilégier un narratif « anti-chaviste ». Et à la limite, quand ils tendaient le micro à des partisans du chavisme c’était sous la forme du micro-trottoir – ce qui ne permet que d’évoquer des positions simples. Il y a une richesse et une complexité politique dans ce pays dont la presse ne rend pas du tout compte.


De même, en lisant la presse française et même internationale, on a l’impression qu’il n’existe qu’une seule opposition au Venezuela et que c’est celle de María Corina Machado. Il n’existe pas de gauche anti-Maduro, de droite modérée, de centristes, etc. ?

C’est vrai que c’est important. Il existe cette autre opposition et ce sont des gens à qui il faudrait donner la parole. Je pense par exemple à Claudio Fermín d’Action démocratique qui, en décembre, disait qu’on ne pouvait pas, tout en étant dans l’opposition, accepter les menaces d’un pays étranger sur son propre pays. Ou à Henrique Capriles, qui a quand même pris ses distances avec l’extrême droite. María Corina Machado au contraire est l’une des principales personnalités vénézuéliennes qui demandait une invasion américaine, depuis des années. Et c’est une faute assez importante, je pense, du journalisme français et européen que de ne pas avoir produit de grandes enquêtes sur ce que faisait María Corina Machado dans les années 2000. Pour rappel, en avril 2002, des militaires ont réalisé un coup d’État, ont enlevé Chávez et ont désigné le patron de l’équivalent du MEDEF, Pedro Carmona, comme nouveau président. La première décision de Carmona a été de dissoudre tous les pouvoirs constitués. D’autres militaires ont utilisé cela comme preuve que le fil constitutionnel était rompu et ont fait sortir ces gens-là du palais de Miraflores, ramenant Chávez au pouvoir le lendemain. Donc ce coup d’État a duré 48 heures. María Corina Machado est l’une des signataires du décret qui a dissous tous les pouvoirs constitués le 12 avril 2002. Donc pour les Vénézuéliens, elle fait partie des putschistes depuis plus de 20 ans.


Pour revenir à la façon dont est traitée l’agression militaire du 3 janvier et ses suites dans les médias français, nous avons remarqué une focalisation sur les témoignages de Vénézueliens expatriés – qui sont bien sûr à entendre mais qui constituent notre seul « accès » à la parole du peuple vénézuelien dans la presse française. Est-ce que vous, avec votre casquette de secrétaire général du SNJ-CGT, de vice-président de la Fédération européenne des journalistes, d’ancien correspondant à Caracas, et de Vénézuélien, vous avez été sollicité par les médias français ces dernières semaines ?

Non, je n’ai pas été beaucoup sollicité. Mais je viens de donner une interview à un média tchèque. Les médias français préfèrent sans doute des gens qui travaillent encore actuellement sur le sujet. Les citoyens vénézuéliens qui sont sollicités sont ceux qui, comme vous le disiez, sont en exil et qui ont un témoignage de vécu à apporter.

Cela rejoint le thème de la polarisation que j’évoquais tout à l’heure, et qui n’a fait que s’approfondir au cours des années. Cela amène à avoir chacun ses médias, chacun ses canaux. En France, nous entendons très souvent la parole des exilés et très rarement celle du « peuple chaviste », mais l’inverse est également vrai. Aujourd’hui, le Venezuela a aussi les médias de ses alliés. Sur les chaînes hertziennes au Venezuela, on a des canaux iraniens en espagnol, des chaînes chinoises, russes…

J’ai envie de reprendre les mots de la politologue espagnole, Arantxa Tirado Sánchez, qui est une chercheuse ouvriériste qui a vécu à Caracas, et qui a dit : « Le journalisme est mort au Venezuela ». Je suis assez d’accord avec elle. Les médias ont beaucoup joué le rôle d’être vecteur d’une certaine propagande, et pas du tout celui qu’on attend vraiment d’eux : informer de façon impartiale et équilibrée.


Propos recueillis par Jérémie Younes

 
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