Journalisme de préfecture (américaine)
Samedi 24 janvier, 19h05, alerte info. L’Agence France Presse rapporte sur ses réseaux sociaux le meurtre d’un homme à Minneapolis dans des termes pour le moins vagues : « Un homme est mort samedi à la suite de tirs par des agents fédéraux à Minneapolis. » Cet homme, Alex Pretti, a en réalité été abattu au sol de 10 balles dans le dos, et au moment où l’AFP formule son alerte info, plusieurs vidéos qui cumulent des centaines de milliers de vues sur les réseaux sociaux le montrent sans équivoque possible. Les seules précisions que l’agence de presse consent à apporter sont les suivantes : « Le ministère américain de la Sécurité intérieure a affirmé que l’homme était armé d’un pistolet semi-automatique et avait "violemment résisté" avant qu’un agent "craignant pour sa vie" ne tire sur lui. » Le cadrage de l’AFP produit son effet : la « version officielle » devient l’intertitre de la dépêche, reprise partout. Les réflexes du journalisme de préfecture sont bien incrustés, même face à une administration Trump rodée aux intox : avant toute enquête, l’AFP se sent donc l’obligation de mettre en avant la version policière – même si elle dément le réel que le monde entier a sous les yeux.
Les effets de l’officialité se font aussi sentir au Parisien, le lendemain matin (25/01) : « La mort par balle de cet Américain a déclenché de vives protestations hier dans diverses villes ». Le meurtre est devenu une « mort par balle », et l’information principale n’est pas la mort d’Alex Pretti, mais les « vives protestations » que celle-ci a entraînées. Le Figaro (25/01) prend le même angle, avec un choix de mot encore plus curieux en titraille : « Après une nouvelle fusillade mortelle impliquant la police de l’immigration, Minneapolis au bord de l’insurrection ». Si la « mort par balle » relevait de l’euphémisme, la « fusillade », qui laisse entendre des échanges de tirs, confine à la désinformation. Le Parisien décrit cette exécution comme une « altercation » : « Cet infirmier est décédé après une altercation avec des agents fédéraux. » « L’administration Trump a affirmé que l’homme s’apprêtait à mettre [les agents] en danger », ajoute le journal. Tant pis pour le réel.
« Faut-il une police de l’immigration en France ? »
Ces éléments de cadrage mensongers ne vont toutefois pas résister longtemps à la brutalité des images, décortiquées dans l’heure par les médias américains, qui prouvent qu’Alex Pretti ne s’est jamais montré menaçant et a été abattu alors qu’il était au sol et désarmé. Les titres s’adaptent, Le Parisien, l’AFP, Le Figaro, et en réalité la quasi-totalité de la presse parlent finalement d’un homme « tué par la police », d’un « assassinat », « d’un meurtre », ou d’une « exécution », deux semaines après celle de Renee Good, déjà à Minneapolis. Pas de quoi troubler BFM-TV qui, le lendemain (25/01), reçoit Éric Zemmour et ouvre son entretien par une question sur ICE et le meurtre d’Alex Pretti : « Qu’est-ce que vous avez ressenti quand vous avez vu ces images ? », lui demande, la voix tremblante, le présentateur Guillaume Daret. Zemmour répond que « les opposants de Donald Trump » essayent de « profiter de cette affaire […] pour arrêter la politique d’immigration qui est un immense succès », ce qui amène Guillaume Daret à sa question principale : « C’est un modèle pour vous, cette police de l’immigration ? » Au lendemain d’un crime policier diffusé en mondovision, voici la question qui taraude le présentateur, qui la réitère quatre fois ! Il finit par obtenir une réponse : « Il faudra adapter à la France et aux structures françaises, mais il faudra être impitoyables, oui ! »
L’extrait manifestement recherché et obtenu par le présentateur est multi-diffusé sur l’antenne au cours de la journée. Le soir, dans une autre émission, BFM-TV y revient. L’invité est cette fois le député RN Laurent Jacobelli, et la présentatrice Émilie Broussouloux lui présente l’extrait de Zemmour. En plateau, l’un des principaux « contradicteurs » est le directeur de la rédaction de Valeurs Actuelles, Tugdual Denis. Toutes les nuances de l’extrême droite sont représentées pour discuter de la question que BFM-TV met à l’ordre du jour : faut-il une police de l’immigration en France ?

Sud Radio se pose la même question (27/01) : « Et si la méthode Trump marchait en France ? ». Pour en parler, Périco Légasse reçoit Nicolas Conquer, un obscur lobbyiste pro-Trump, ancien candidat soutenu par le RN aux législatives, que la presse réactionnaire adore. Pour commenter cette actualité, France Inter s’entoure elle de Marion Maréchal, qui qualifie les meurtres « d’accidents malheureux » (26/01). Le Figaro (26/01) parle lui de « méthodes contestées » et évoque les « excès qui sont reprochés » à ICE. « Nous on a la culture inverse, commente Tugdual Denis (BFM-TV, 26/01), trop restrictive sur le plan juridique et qui empêche à peu près de faire quoi que ce soit contre l’immigration ». Atlantico se demande alors : « Lutte contre l’immigration illégale : jusqu’où les Français seraient-ils prêts à aller après la tempête ICE ? » (27/01) Arno Klarsfeld en a une idée, qu’il avait exprimée sur CNews le soir même du meurtre de Pretti (24/01) : organiser, « comme Trump », « des rafles un peu partout » en France pour « se débarrasser des OQTF » et des « asociaux » :
C’est compliqué de se débarrasser de tous les asociaux qui sont OQTF. Regardez ce que fait Trump aux États-Unis, il le fait, c’est-à-dire qu’il a décidé une politique et une politique dure, d’envoyer des forces qui sont dures aussi, et qui commettent parfois des erreurs. Si on veut se débarrasser des OQTF, il faut organiser, comme fait Trump avec ICE, des sortes de grandes rafles un peu partout. Mais en organisant des grandes rafles, c’est-à-dire en essayant d’attraper le plus d’étrangers en situation irrégulière on commet aussi des injustices. On ne peut pas faire ça sans commettre parfois des injustices, on a bien vu la dame qui s’est fait tirer dessus […] dans le Minnesota. Donc c’est compliqué, ça nécessite une stratégie politique, avec l’intention même de commettre parfois des injustices, donc c’est pour le bien de l’État…
Pour une fois, les horreurs proférées sur CNews ne passent pas inaperçues et provoquent un tollé, jusqu’au Conseil d’État. L’AFP fait une dépêche, les articles fusent et Klarsfeld est de retour le lendemain sur l’antenne pour expliquer qu’il n’a pas dit ce qu’il a dit. « Je ne vous ai pas repris [sur le mot rafle], lui explique le présentateur, en vertu de l’histoire de votre famille ».
La presse contre les violences policières ?
Si ces dérapages et ces usages médiatiques opportunistes ont bel et bien existé, il faut reconnaître qu’ils n’étaient pas majoritaires dans le traitement de la séquence. Depuis des mois d’ailleurs, la presse française faisait la chronique des violences de l’ICE : « Les moyens colossaux et les méthodes brutales de l’ICE, la police de l’immigration déployée par Donald Trump » (Le Monde, 9/07/25) ; « La police de l’immigration continue de semer la terreur à Los Angeles » (Ouest-France, 14/07/25) ; « "Ils veulent intimider les gens" : les inquiétantes dérives de l’ICE » (L’Express, 16/07/25) ; « Los Angeles : une juge ordonne à l’Administration Trump de stopper les contrôles au faciès » (Le Figaro, 12/07/25) ; « Nombre record de décès dans les cellules de la police de l’immigration américaine » (Courrier international, 2/07/25). À côté de ces approches critiques existaient bien sûr des biais habituels de l’information policière, spectacularisation et dépolitisation : comme lorsque la presse dans sa quasi-totalité a titré sur le recrutement du « superman des années 1990 » par l’ICE : « Dean Cain, le Superman des années 1990, rejoint la police de l’immigration américaine » (Le Figaro, 3/07/25) : « l’ancien Clark Kent veut "apporter sa pierre à l’édifice" »…
L’intérêt de la presse française pour les agissements de l’ICE ne fut pas constant, mais l’on remarque deux pics d’intérêts (avant les assassinats de Good et de Pretti), en juillet puis en octobre 2025 [1]. On pouvait lire à cette occasion des choses inédites, comme un reportage du Figaro… du côté des immigrés mexicains qui se cachent de la police (6/10/25). De même, dans L’Opinion, ce titre sans concession : « Aux Etats-Unis, la répression migratoire en roue libre » (16/10/25). Ou encore dans Le Parisien (28/10/25) : « "On devrait chasser ICE hors de nos villes" : ces Américains qui se mobilisent contre la police de l’immigration ». Autant d’angles qui dénotent franchement avec la ligne éditoriale habituelle de ces journaux. Il est manifestement plus facile de dénoncer les violences et les meurtres policiers quand un océan sépare les éditorialistes des meurtriers. Ou quand les syndicats policiers n’ont pas envahi les plateaux dans la demi-heure…
De façon tout aussi surprenante, on a pu voir du véritable journalisme… au 20h de France 2. S’appuyant sur des informations de l’Observatoire des multinationales, « l’Œil du 20h » va en effet révéler lundi 26 janvier qu’un fleuron du CAC 40, l’entreprise Capgemini, bénéficie de juteux contrats avec l’ICE, qu’elle aide grâce à ses logiciels pour identifier et localiser des personnes étrangères à pourchasser – comble du cynisme : les contrats prévoient une prime à la performance. Ces informations vont être reprises par toute la presse, faire l’objet de questions politiques dans les matinales, et les journaux vont tenir la chronique jour après jour des réactions, jusqu’à l’annonce par Capgemini de la vente de sa filiale.
« Oui, c’est du fascisme »
Une partie de la presse ne va pas s’en tenir à la dénonciation des crimes policiers ou aux révélations sur les bonnes affaires des fleurons français de la surveillance. Dans la foulée du meurtre d’Alex Pretti, de nombreux titres qualifient cette police fédérale de l’immigration américaine de « milice » : « milice assassine », « milice trumpienne », « milice Maga ». Or, une milice d’État, c’est le propre du fascisme, croit savoir l’éditocratie. Le mot « tabou » est lâché une première fois par le très modéré journal américain The Atlantic, qui répond à la question dès le titre : « Oui, c’est du fascisme » (25/01). Par des effets de recopiages journalistiques bien connus, David Pujadas s’autorise donc à poser explicitement la question dans son émission du 26 janvier sur LCI : « Sommes-nous dans le pré-fascisme […] ? » Le présentateur va plus loin dans son cadrage de la question : « C’est clair et net qu’il y a eu une sorte de meurtre d’État. »
Si la question du fascisme est posée franchement, la réponse du plateau est « plutôt non », nous sommes tout de même sur LCI : « Non, je trouve le mot trop fort, enfin en tout cas je ne le reprendrais pas à mon compte », modère Jean-Dominique Merchet. Quelques jours plus tôt, France 24 se posait la même question après le meurtre de Renee Good : « Le trumpisme est-il un fascisme ? » (20/01). Le Figaro Vox résiste à moitié à la tentation, en interrogeant le journaliste américain Fareed Zakaria (28/01) : « Je ne veux pas faire de comparaisons faciles avec les années 1930, ce serait injuste et simplificateur. Mais il existe une similitude […]. » Le Point quant à lui fait le tour du « trumpisme honteux » qui traverse toute la droite française après ces deux meurtres de l’ICE, en singularisant Édouard Philippe, seul à parler de « proto-fascisme » selon le magazine. Mais le journal qui, à la suite de ces deux meurtres filmés, s’est montré le plus affirmatif sur la nature du régime trumpien est sans conteste Libération. Le journal a fait assaut éditorial sur la question du fascisme : d’abord avec un « billet » du journaliste Adrien Collin, dont le titre donne la substance : « Cessons de tergiverser, le trumpisme est un fascisme » (26/01) : « Trop longtemps, de peur de jouer les Cassandre, on a rivalisé de prudence en voyant sauter les digues une à une. […] Mais il faut se rendre à l’évidence : le pouvoir en place à Washington […] est de nature fasciste. Le mot doit désormais être utilisé. » Puis par un papier du correspondant européen Jean Quatremer (28/01) : « Une brochure américaine de 1945 prédictive du fascisme trumpien ». Le lendemain par un éditorial de Thomas Legrand (29/01) : « Depuis quelques années, le débat politique relativise le fascisme qui vient », écrit Legrand, comme s’il n’était pas lui-même, depuis sa position d’éditorialiste politique, un éminent acteur dudit débat politique. Enfin par un reportage à Londres au sein de « l’ICE list », un collectif qui identifie et dénonce en ligne les agents masqués de cette police fédérale de l’immigration (1/02) : « Combattre le fascisme a toujours été un effort collectif ». Reste maintenant à savoir si la rédaction de Libération en tirera toutes les conséquences quant à sa couverture des États-Unis...
Comment expliquer ce qui ressemble, selon de nombreux commentaires d’internautes sous ces publications, à un réveil tardif ? Sont-ce des effets cumulatifs, un an après le retour de Trump au pouvoir ? Est-ce le choc des images qui, coup sur coup, a produit ses effets ? Une dépendance moins directe au pouvoir politique et aux sources policières américaines ? Sans doute un peu de tout cela, mais aussi les identités inhabituelles de ces deux victimes de crimes policiers, une « mère de famille », « militante pacifiste », et un « infirmier », soignant de vétérans de l’armée. Tous deux américains, blancs, et âgés de 37 ans. On ne peut que remarquer que les précédents crimes de cette police de l’immigration, qui concernaient tous des immigrés latinos, noirs ou asiatiques, n’avaient pas provoqué le même enflammement éditorial, ni ici ni ailleurs. En juin 2025 par exemple, Le Figaro informe de la mort d’un homme détenu dans les geôles de l’ICE : les circonstances sont « indéterminées », et l’homme n’a pas de nom ni de visage : « États-Unis : décès d’un Mexicain dans un centre de détention pour immigrants » (13/06/2025). Idem en juillet, quand une dépêche de l’AFP nous apprend la « mort d’un ouvrier à la suite d’un raid anti-immigration dans des fermes de cannabis » (13/07/25). Nous pourrions égréner ainsi les exemples [2], jusqu’au meurtre de Keith Porter, citoyen américain, noir, abattu par un policier de l’ICE le soir du nouvel an. « États-Unis : Keith Porter, la victime non médiatisée de l’ICE », écrit Politis dans un édito (14/01) : « Ce deux poids deux mesures révèle une vérité dérangeante : face à la violence de l’ICE, toutes les vies ne comptent pas de la même manière. »
De la même façon, et plus proche de nous, comment ne pas voir que la mort d’El Hacen Diarra dans un commissariat du 20e arrondissement de Paris, dans la nuit du 14 au 15 janvier, n’a pas provoqué la même série de questionnements éditoriaux – c’est le moins que l’on puisse dire – ni sur le rôle de la police, ni sur ses violences racistes et systémiques, ni sur la nature du régime qui les tolère. Arrêt sur images a consacré une émission entière à cette question de la réception différenciée des violences policières, en fonction de la victime et du lieu. Ce ne sont pourtant pas les similitudes avec les deux cas américains qui manquent dans différentes affaires retentissantes en France. On pense par exemple à la mort de Souheil El Khalfaoui à Marseille en 2019 : comme Renee Good, il a été tué par un policier, à bord de son véhicule ; comme pour Renee Good, les autorités ont organisé l’impunité en plaidant la légitime défense, puis en dissimulant des preuves ; comme pour Renee Good, la presse s’est largement fait le relais de cette version policière. Mais imagine-t-on David Pujadas parler à ce moment-là de « meurtre d’État » ?
Il est donc peu probable, nonobstant le choc que semble avoir produit ces deux meurtres filmés, que la presse française en tire des conséquences dans son traitement général des violences policières. Il suffit de voir qu’à la faveur d’une proposition de loi LR, la sempiternelle question d’une « présomption de légitime défense » pour les policiers a pu tranquillement se réinstaller dans le débat public quelques jours après ces meurtres. « D’un côté, la conviction d’un enjeu réel pour les forces de l’ordre, écrit le site de BFM-TV (31/01), faisant la retape de son interview complaisante du ministre de l’Intérieur. De l’autre, la crainte d’un "sentiment d’impunité policière" ». Un sentiment…

Jérémie Younes




