Accueil > Critiques > (...) > 2023-... : Israël-Palestine, le 7 octobre et après

Francesca Albanese : itinéraire et succès d’une fake news

par Jérémie Younes,

Une députée propage une fake news, un ministre embraye… et les médias se font caisse de résonance.

Le 7 février, la rapporteuse spéciale des Nations unies dans les territoires occupés palestiniens, Francesca Albanese, participe en vidéo à un forum de la chaîne qatarie Al Jazeera. Le lendemain, la députée Caroline Yadan reprend sur ses réseaux sociaux un visuel publié sur Instagram et X par une ancienne responsable de l’American Jewish Committee (AJC), qui met en exergue une (prétendue) citation de la rapporteuse lors de son intervention :



La députée agrémente le visuel d’une « demande [officielle] au Ministre des affaires étrangères de réagir en sollicitant la révocation immédiate d’Albanese de ses fonctions officielles à l’ONU » (X, 8/02). Le 10 février, la députée relaie un montage vidéo diffusé l’avant-veille par la chaîne Youtube de l’ONG UN Watch, décrite par Die Welt comme un « groupe de pression pro-israélien ». Celui-ci contient une coupe de 46 secondes, qui tronque de la même façon que le visuel les propos de Francesca Albanese : elle n’a pas prononcé « Israël est l’ennemi commun de l’humanité ».

Au départ, la manipulation (grossière) n’est reprise et endossée que par des titres marginaux. Causeur, le 9 février : « Scandale : lors d’un forum organisé par la chaîne arabe Al Jazeera, la Rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens a déclaré […] que "l’humanité a un ennemi commun : Israël" ». Ou Atlantico, le 10 : « Obsédées résiduelles : Francesca Albanese désigne Israël comme "ennemi commun de l’humanité" ».

À compter du 10 février, la « polémique » prend une autre dimension, après que Caroline Yadan parvient à convaincre une cinquantaine de députés, la plupart de son groupe (Renaissance), d’adresser un courrier à Jean-Noël Barrot, ministre des Affaires étrangères, pour réclamer la démission de Francesca Albanese, sur la base de cette déclaration qu’elle n’a pas tenue. Atlantico, encore, publie une interview de Caroline Yadan (11/02), opportunité pour recycler une nouvelle fois, et dès la première question, la fake news sur « Israël ennemi de l’humanité » : « Quelle est votre réaction à chaud quand vous voyez une chaîne financée par les Français presque glorifier Francesca Albanese, alors qu’au même moment elle s’affiche avec le Hamas pour désigner Israël comme "ennemi de l’humanité" ? » Il est frappant de constater que tout est faux dans cette question : Francesca Albanese n’a pas désigné Israël comme « ennemi de l’humanité » ; elle ne s’affichait pas avec le Hamas pour ce faire ; le documentaire d’Arte sur lequel portait l’entretien, factuel lui, ne glorifiait en rien Albanese.

Nonobstant, l’opération politico-médiatique de Caroline Yadan est un succès : le jour-même, lors des questions au gouvernement, diffusées sur LCP, la députée obtient que le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot condamne les propos imaginaires de Francesca Albanese et réclame sa démission [1]. Les effets de l’officialité se font immédiatement sentir : une dépêche AFP tombe en fin d’après-midi et se retrouve partout. « Des "propos outranciers et coupables" : la France réclame la démission de la rapporteure spéciale de l’ONU pour les territoires palestiniens après des déclarations visant Israël » (11/02), reprennent par exemple France Info ou Libération. Le fait que la dépêche contienne le verbatim exact de Francesca Albanese, qui montre clairement qu’elle n’a pas prononcé la phrase qu’on lui prête, n’empêche visiblement pas les rédactions de titrer sur « des déclarations visant Israël ».

CNews en fait l’un de ses débats du soir et le présentateur Gauthier Le Bret cadre la discussion sur la fake news : « La rapporteure spéciale de l’ONU pour les territoires palestiniens accusée – c’est plus que des accusations parce qu’elle les a tenus ces propos, vous allez le voir dans le sujet – d’avoir tenu des propos plus qu’hostiles à Israël […]. » Dans le sujet en question, la chaîne ne va pas jusqu’à diffuser le montage trompeur, et relaie même les dénégations de Francesca Albanese. Peu importe ! Erik Tegnér (Frontières) en profite pour monter en généralité : « Ce n’est pas juste cette femme qui doit démissionner, c’est l’ONU qu’on doit démissionner ! »



Jean Quatremer (Libération) partage l’analyse, sur LCI le même jour : « Quand on écoute ce qu’elle a dit juste avant, cet ennemi commun, c’est Israël », affirme-t-il après avoir diffusé un nouveau montage des propos de Francesca Albanese qui, justement… coupe ce qu’elle dit « juste avant ». Quatremer fait lui aussi part des dénégations immédiates d’Albanese sur les interprétations malveillantes de sa phrase, mais n’y croit pas beaucoup, lui non plus : « Évidemment qu’elle visait Israël. Et en fait ce qu’elle nous ressort madame Albanese c’est le vieux cliché du complot juif mondial qui a été popularisé par les nazis, mais qui a été revu à la sauce progressiste en complot sioniste mondial. » Choqué, David Pujadas estime « qu’on peut comprendre » certaines critiques portées par Francesca Albanese, « mais c’est autre chose de dire [qu’] Israël est l’ennemi commun de l’humanité ». À ce stade, rappelons que Francesca Albanese n’a jamais prononcé ces mots. Et notons qu’à la suite de sa chronique, Jean Quatremer va recevoir les félicitations publiques de Caroline Yadan sur X : « Merci à Jean Quatremer pour cette démonstration implacable. » (11/02)



Le lendemain, certains titres commencent (enfin) à démonter la fausse information. C’est le cas par exemple du Parisien : « La rapporteuse de l’ONU pour les territoires palestiniens a-t-elle vraiment dit qu’Israël était "l’ennemi commun de l’humanité" ? » (12/02). De 20 minutes : « Non, Francesca Albanese n’a pas dit qu’Israël était "l’ennemi commun de l’humanité" » (12/02). Ou de France 24, qui y consacre sa chronique « Info ou Intox » : « "Israel est l’ennemi commun de l’humanité" : comment cette phrase a été attribuée à tort à Francesca Albanese » (12/02)


(visuel produit par France 24 pour ses réseaux sociaux)


De façon beaucoup moins claire, Le Monde glisse une information importante au détour d’un article consacré à la déclaration de Jean-Noël Barrot : « Les autorités françaises n’ignorent pas que les accusations portées par Mme Yadan reposent sur un montage qui déforme à dessein l’intervention de Mme Albanese. » Peu importe ! Le Monde semble ne pas faire grand cas de cette « révélation », mais d’autres s’en saisissent, comme l’association des Juristes pour le respect du droit international (Jurdi), qui dépose un signalement pour « délit de diffusion de fausse nouvelle » auprès de la procureure de la République de Paris. Le Figaro rapporte ce signalement et en profite pour réemployer la fausse citation dans son titre : « "Israël est l’ennemi commun de l’humanité" : la justice saisie après des accusations de propos antisémites contre une rapporteuse de l’ONU » (12/02).

Le 12 février, alors que la fausse information est donc déjà « débunkée », Franceinfo invite sur son plateau l’ambassadeur d’Israël en France, Joshua Zarka, afin de commenter la fausse citation ! Nathalie Saint-Cricq tentera tout de même un semblant de contradictoire : « Elle se défend en disant que ses propos ont été tronqués… » Joshua Zarka l’interrompt et réitère qu’il est évident selon lui qu’elle « veut dire […] Israël ».


***


Au cours de ces quelques jours de propagation d’une fausse nouvelle forgée par le pouvoir politique, Francesca Albanese a fait deux apparitions dans la presse française, une première sur France 24 (11/02) et une seconde sur le site de L’Humanité (12/02). Les deux fois, elle a fermement démenti les propos qu’on lui prêtait, vidéo et verbatim à l’appui. Peu importe ! Nous en sommes désormais au stade où un faux grossier peut prospérer dans les champs journalistique et politique, en toute connaissance de cause, pourvu qu’il permette de poursuivre une campagne de dénigrement. L’Allemagne, l’Autriche et l’Italie ont d’ailleurs embrayé dans la roue de la France, et demanderont officiellement la démission de Francesca Albanese le 23 février, lors du Conseil des droits de l’homme des Nations unies. La fake news a produit ses effets…


Jérémie Younes

 
Acrimed est une association qui tient à son indépendance. Nous ne recourons ni à la publicité ni aux subventions. Vous pouvez nous soutenir en faisant un don ou en adhérant à l’association.

Notes

[1« La France condamne sans aucune réserve les propos outranciers et coupables de Mme Francesca Albanese qui visent, non pas le gouvernement israélien dont il est permis de critiquer la politique, mais Israël en tant que peuple et en tant que nation, ce qui est absolument inacceptable. »

A la une

La « saga » Mulliez et le journalisme béat

Tournée promo.