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France Télévisions : la dépolitisation expliquée par les « dépolitisateurs »

par Jérémie Younes,

Manifestement interpellée par des téléspectateurs, France Télévisions a envoyé au charbon son directeur délégué de l’information, Pascal Doucet-Bon, qui s’est fendu d’une tribune sur le site de France Info : « Pourquoi la rédaction de France Télévisions décrit-elle Quentin Deranque comme un "militant nationaliste proche du collectif identitaire Némésis" ou un "militant identitaire" ? » (21/02). Ce qui nécessite en effet des explications – un peu de pédagogie. On ne sera pas déçu du voyage.

« La qualification politique d’une personne », nous explique M. Doucet-Bon, « est un exercice délicat ». Aussi, « dans un contexte électrique », le service public a-t-il choisi de faire œuvre de transparence. Comment les termes ont-ils été choisis ?


Uniformisation par le haut


La première phrase — et un bon tiers du papier – répond à une autre question : par qui ? Réponse : par « la direction de l’information ». C’est cette direction qui, sur la base de la « synthèse des enquêtes » de ses « reporters », sélectionne et décrète les mots à utiliser. Il s’agit là d’une « démarche collective » qui, nous précise-t-on, n’a rien d’un « oukaze ». L’objectif est d’éviter « une cacophonie » sur les différentes antennes du groupe et de répondre ainsi à une « exigence de cohérence ». Une « exigence de cohérence » qui ressemble à s’y méprendre à une exigence d’uniformisation : le fait que ces qualificatifs soient choisis par la direction et non par les reporters indique que cette uniformisation se fait par en haut, privant les travailleurs de l’information de l’une de leurs principales prérogatives. La « cacophonie » évitée, on se passera avec elle du « pluralisme » des analyses journalistiques, qui n’a donc pas droit de cité. Faisons confiance à la direction et à son art de la « synthèse » !


Dépolitisation, confusionnisme et journalisme technico-technique


En s’appuyant sur le Larousse, Doucet-Bon explique d’abord pourquoi Quentin Deranque peut être qualifié de « militant ». Il s’adresse ici manifestement aux auditeurs de droite(s) ayant protesté contre l’utilisation du terme sur le service public. Mais il ne va pas jusqu’à leur signaler que ce que de nombreux journaux de droite et d’extrême droite ont fait, c’est-à-dire se contenter de le qualifier d’« étudiant » ou de « jeune homme », relève de la désinformation par omission. Le terme « militant » est politiquement plus signifiant et contextuellement plus éclairant – mais Doucet-Bon préfère éviter toute évocation d’un choix éditorial : à France TV, on se fonde « sur des faits » (c’est l’intertitre).

Philippe Doucet-Bon en vient à sa méthode pour les mots « identitaires » et « nationalistes » que la rédaction a retenus, au détriment, par exemple, de « néofasciste », « néonazi » ou « d’extrême droite ». Un critère précède tous les autres, selon le directeur délégué de l’information : l’officialité, qu’il confond aussitôt avec « les faits » précédemment évoqués. Alors qu’il nous assurait se fonder sur le travail des reporters de terrain, Doucet-Bon le balaye sous nos yeux : certes, Quentin Deranque appartenait à un groupuscule néofasciste de Bourgoin ; certes, Quentin Deranque a participé à la marche néo-nazie du C9M à Paris, en mai 2025 ; certes, l’Action française a affirmé qu’il était l’un de ses militants. Mais certains de ces groupes n’ont pas vraiment « d’existence légale », explique-t-il en clôturant le dossier.
Alors, que retenir de tout cela ? La réponse à cette question pourtant cruciale tient en une phrase : « Cet adjectif, ["nationaliste"], comme l’adjectif "identitaire", sont les plus petits communs dénominateurs des philosophies des mouvements fréquentés par le jeune homme. » Le « plus petit dénominateur commun », vraiment ? Et si c’est la direction qui fait le calcul – en enlevant de l’équation les groupuscules fascisants, sous prétexte qu’ils n’ont pas de « caractère officiel » – on vous prie de croire au résultat ! Voilà une bien sommaire et curieuse méthode pour caractériser politiquement un individu, qui conduit inévitablement au concours d’euphémismes.

L’analyse historique, sociologique, idéologique ? Trop compliqué, d’ailleurs n’en parlons pas, mais faisons du journalisme « neutre » et « objectif » labellisé France Télé, grâce au « plus petit dénominateur commun » du parcours biographique officiel. Brandir un tel concept, manier de tels faux-fuyants est un véritable aveu d’incompétence, ou d’inconséquence – mais Doucet-Bon poursuit, imperturbable : « Un choix informé et en conscience, dans un contexte électrique. » Notons, avec un rien d’amusement, qu’un tel procédé devrait conduire France Télé à présenter Jean-Luc Mélenchon, ancien sénateur socialiste, comme un réformiste de centre gauche – ce qu’elle ne fait évidemment pas. Double standard ?


Le centrisme méthodologique du journalisme neutre et objectif


L’absence du moindre recours au savoir académique pour se donner les moyens de caractériser politiquement un individu éclate dans les sources que cite l’article en conclusion, comme dans un mauvais travail d’étudiant :



L’AFP, les fameuses « enquêtes », les réseaux sociaux, des articles de 5 titres de presse, dans un joyeux pluralisme : Le Monde, Le Figaro, le Huffington Post, Libération et Valeurs Actuelles. En piochant aussi bien dans le « journal de référence » que dans un magazine d’extrême droite, on obtient normalement un consensus raisonnable… Duquel ne participent pas, à l’évidence, les médias et journalistes (pour la plupart indépendants) ayant pourtant publié les informations les plus fournies dans cette affaire [1]. Et pour cause : rappelons que pour la rédaction de France Info, un média comme Basta est « clairement marqué à gauche […] donc pas neutre », au contraire visiblement de Valeurs actuelles, clairement marqué à l’extrême droite et donc suffisamment « neutre » pour être revendiqué et légitimé en tant que source première par France Info. Là encore, le « double standard » est un instrument de mesure de phénomènes plus larges : dépolitisation… et droitisation.

La direction de France Télé se conforte en tout cas dans son idée à la lecture des « commentaires contrastés » reçus sur ses choix : certains téléspectateurs ont trouvé que « nationalistes » et « identitaires » étaient de doux « euphémismes », quand d’autres étaient scandalisés que l’on salisse ainsi la mémoire de Quentin Deranque. C’est bien la preuve que nous sommes équilibrés, semble conclure M. Doucet-Bon, avant de répondre à une question que nul n’avait posée, à savoir que ces choix ne sauraient s’imposer aux invités. Fin de la séance pédagogique.


***


Et pourtant, « dans un contexte électrique », la séquence politico-médiatique, entre dépolitisation et blanchiment par euphémisme de groupuscules fascistes, aurait mérité mieux que ce laborieux exercice. Rappelons qu’on a pu entendre sur Franceinfo (15/02) l’Action Française présentée comme un simple « mouvement nationaliste et royaliste », sans qu’on ne daigne systématiquement rappeler son antisémitisme historique ou son appartenance à l’extrême droite ; le service public télévisuel est allé jusqu’à diffuser benoîtement les slogans de cette ligue fasciste du siècle dernier pendant toute une après-midi. L’ironie du sort a voulu que ceci advienne presque 90 ans jour pour jour après que la même Action Française a tabassé Léon Blum en plein Paris, le 13 février 1936. Mais ce fait-là n’intéressait pas France TV. Ce qui compte plus que la mise en perspective historique, pour « un choix informé et en conscience », c’est la logique du « plus petit dénominateur commun ». Au risque d’oublier les plus grands éléments de réponse.


Jérémie Younes

 
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Notes

[1Citons par exemple Ricardo Parreira (notamment pour Reflets), Streetpress, Mediapart, L’Humanité, etc.

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