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La « saga » Mulliez et le journalisme béat

par Jérémie Younes,

Le patriarche de la famille Mulliez – Gérard, 94 ans, héritier d’une famille d’industriels roubaisiens du textile, fondateur du groupe Auchan, milliardaire –, n’a pas besoin de posséder un groupe de presse pour que la parution de sa biographie soit un « événement » médiatique. Complaisance partout, journalisme (presque) nulle part : la peopolisation des grands industriels bat son plein, et avec elle, l’hagiographie médiatique du capital.

C’est un « événement » : Gérard Mulliez, l’un des grands patrons les plus « secrets » de France, se raconte pour la première fois dans une biographie signée par sa petite fille, Margaux Mulliez. Le « patriarche » et sa descendante ont pu compter sur Grasset (groupe Hachette, Bolloré) pour l’édition – par pur intérêt éditorial, cela va de soi –, et sur la presse dominante pour la promotion – au nom de l’information, cela va de soi aussi. Tous disposés à recevoir le récit que cette grande famille fait d’elle-même, les grands médias ont déroulé le tapis rouge : pleine page dans Le Figaro, portrait dégoulinant dans Libération, grands entretiens dans Ouest-France et La Voix du Nord, recensions dans Le Monde et Les Échos, passage dans la matinale de TF1…


Le Figaro (2/02)

Le journal quotidien du groupe Dassault y consacre donc une pleine page. Le titre de l’article anticipe les critiques en népotisme et en copinage : « Margaux Mulliez, libre et fière de son nom ». Le Figaro narre l’épiphanie de la petite Margaux qui, à 14 ans, voit son « Daddy » Gérard sur la couverture du magazine Challenges et comprend qu’elle appartient à une famille très riche : « Oui, mais tu sais, ce n’est pas sur le compte de Daddy, c’est sur ceux des entreprises », lui explique alors sa mère, nous rapporte Le Figaro. Une distinction opérationnelle de la plus haute importance – du point de vue fiscalité – qui s’inculque manifestement très tôt chez les Mulliez.

« Figure du capitalisme humanisé » (sic), « entrepreneur audacieux » qui a « révolutionné la grande distribution » : la journaliste Manon Malhère a sorti sa plus belle brosse à reluire pour Gérard Mulliez. Il ne reste pas une tache ! Aussi, Margaux Mulliez, auparavant honteuse de cet « héritage pesant », peut désormais assumer : « Les riches sont très critiqués. La famille Mulliez moins que les autres. Ce livre m’a appris que je pouvais être fière de ce que portait mon grand-père. Aujourd’hui, j’assume entièrement mon nom. » Son « Daddy », raconte le journal, « fondra en larmes lorsqu’elle lui offrira des épreuves du livre, à Noël dernier ». Touchant comme un film américain…


Libération (4/02)

Pour croquer l’héritière Mulliez, Libération a choisi l’inénarrable Luc Le Vaillant. Le portrait de dernière page regorge d’« informations » cruciales, propres au format : « Si l’œil est couleur châtaigne, le cheveu n’a rien de foncé. Surtout, elle est allante et enjouée, ne semble pas se compliquer la vie, ni trop se priver. » Mais encore : « A Margaux, on dit souvent : "Tu es extravertie, tu aimes parler." Et on ajoute : "Tu es sociable, tu n’as pas de problèmes pour rencontrer des gens." » Journalisme total.

Décidément mal à l’aise avec l’héritage et le piston, comme le montre la tournée promo qu’elle effectue dans la presse des milliardaires, Margaux Mulliez rompt un moment avec « ces falbalas dynastiques qui l’entravent », nous raconte Le Vaillant. C’est vrai qu’un héritage en milliards, ça entrave. « Sac au dos, elle met les bouts neuf mois durant, dormant en auberge de jeunesse », l’aventurière. Bien sûr, Margaux possède des actions Auchan – et ne veut pas dire combien. Mais l’héritière est comme nous, rassure Libé : « Margaux fait ses courses dans un magasin Auchan […]. Elle est habillée d’un pantalon Kiabi, enseigne du groupe, mais aussi d’un chemisier Sézane. » Margaux est écolo et partage avec son papi, « héros des trente glorieuses » (sic), une passion pour la numérologie : « S’il s’est confié à Margaux qui roule à vélo et considère l’écologie comme une évidence, c’est peut-être parce qu’ils ont en commun le chiffre 5. Lequel représenterait "le changement permanent, le goût du risque et l’indépendance". » Du très grand Le Vaillant !


Les Échos (3/02)

Le journal économique du groupe LVMH n’est pas en reste : « Remonter la vie de Gérard Mulliez grâce à la biographie écrite par sa petite-fille Margaux, c’est parcourir l’aventure Auchan et entrer dans les coulisses de l’une des familles les plus puissantes – et secrètes – de France. » Argent, secrets et aventure : ce n’est pas la biographie d’un capitaliste français qui s’est enrichi grâce à l’exploitation des salariés du groupe, mais une saga d’action ! Dont il faut humaniser le héros : « C’est "Daddy". Pour Margaux Mulliez, 36 ans, Gérard Mulliez est "un grand-père qui mangeait lentement en se faisant gronder par sa femme". Un nonagénaire qui espère vivre jusqu’à 120 ans, avec son petit verre de porto, sa passion pour l’astrologie et son antique Mercedes. » Le titre de ce panégyrique ? « "Mulliez, avec tes yeux bleus, tu vas réussir" : la saga de l’empire Auchan racontée de l’intérieur ».


TF1 (5/02)

La chaîne amirale du groupe Bouygues ne pouvait perdre le peloton. Le 5 février, dans la matinale présentée par Bruce Toussaint, c’est le journaliste Karim Bennani qui y consacre sa chronique, « le point K » : « M comme Mulliez. Margaux et Gérard Mulliez […], ce nom, vous le connaissez forcément, vous qui nous regardez ce matin, vous êtes à coup sûr au moins une fois dans votre vie allé faire vos courses dans un hypermarché Auchan ! […] Mais vous allez voir que le nom Mulliez a été difficile à assumer pour Margaux. » Margaux Mulliez est effectivement en duplex, dans une vidéo enregistrée avec laquelle Bennani dialogue en faux direct. Dans celle-ci, l’anecdote au cours de laquelle elle découvre qu’elle est riche sur la couverture du magazine Challenges ne se passe plus à 14 ans… mais « à 16-17 ans ». Erreur du Figaro, variation d’une légende qui n’est pas encore fixée ? Quoi qu’il en soit, Bruce Toussaint est touché par ce « malaise » : « C’est intéressant, parce que ce nom en effet est associé au succès »…


Ouest-France (1/02)

Dimanche 1er février, Margaux Mulliez est interviewée en majesté dans Ouest-France : « La saga Gérard Mulliez contée par sa petite-fille ». L’héritière est confrontée à des questions sans concession, telles que : « Étiez-vous consciente de l’importance de la saga Auchan ? » ; « Vous saviez qu’il avait inventé les centres commerciaux en France ? » ; ou encore « Pourquoi ce livre ? » Nous serions tentés de retourner la question à Ouest-France : pourquoi cette interview ?


La Voix du Nord (1/02)
Le plan com’ de la dernière Mulliez quadrille la France : après l’ouest, voici La Voix du Nord. Le journal n’a pas lésiné sur les formats et c’est la cheffe du service économie, Valérie Sauvage, qui s’y colle : recension de l’ouvrage, grand entretien en binôme avec Margaux Mulliez et son « Daddy » Gérard, et même un podcast : « Les coulisses de notre rencontre exclusive avec Gérard Mulliez, fondateur d’Auchan » (5/02). On trouve dans la recension de La Voix du Nord d’autres informations de la plus haute importance, comme celle-ci : « Pour préparer son livre, Margaux Mulliez a lu des biographies, comme celle de Steve Jobs. » C’est bon à savoir. « Ni révélations indiscrètes, ni voix dissonantes », remarque quand même Valérie Sauvage : « L’histoire d’un homme qui a bâti un empire commercial. Un grand-père. Un homme d’affaires. » Un héros ?



Le Monde (4/02)

L’ouvrage ne passe pas non plus sous les radars du Monde, où il bénéficie d’une recension plutôt positive signée de Cécile Prudhomme. « Le livre parcourt […] un demi-siècle d’histoire économique et sociale » – un livre d’analyse, en somme –, et « plonge le lecteur dans l’univers de cette famille, des industriels devenus des commerçants. » Le papier évoque tout de même les « difficultés du groupe Auchan », et indique que « l’autrice ne s’[y] attarde pas ». Le Monde non plus…


Challenges (5/01)

En revanche, le magazine Challenges, lui, s’y attarde : « "Il porte la responsabilité de cet échec" : enquête sur l’impossible succession de Gérard Mulliez à la tête d’Auchan ». Noyé dans les produits médiatiques dérivés de cette biographie, le magazine est le seul à faire un tant soit peu de journalisme : « A l’heure où sa petite-fille publie sa biographie, le fondateur d’Auchan, pionnier en France de la grande distribution, voit chanceler le vaisseau amiral. Son clan, mal préparé, est aussi écarté des affaires de la famille. » Mais comme l’indique le chapô (et la raison d’être) de Challenges, l’angle porte sur les intrigues financières ou capitalistiques, et concentre donc la critique… sur les « mauvais gestionnaires ». Il s’agit là de la seule et unique approche critique qu’on puisse trouver dans la presse française, laquelle laisse évidemment dans l’ombre l’essentiel : la grande distribution, le récit de l’exploitation, les grèves, les morts au travail à Decathlon – et autres sujets déplaisants qui concernent le groupe Auchan. Ainsi, si le papier a le mérite de ne pas plonger à pieds joints dans le plan com’ de la famille Mulliez, il n’en demeure pas moins dans les clous du périmètre médiatique autorisé.


***


Chaque semaine, des centaines de nouveaux livres sont publiés en France et la très grande majorité n’ont même pas le droit à un entrefilet dans la presse locale. Il en va autrement pour l’hagiographie signée de l’héritière Mulliez. La publication de cette biographie est une nouvelle occasion de constater la bienveillance médiatique pour les grands capitalistes. Ainsi que ses effets : dépolitisation de l’économie, glorification de la figure de l’entrepreneur, mythification de leurs récits… et ce faisant, dissimulation de l’exploitation.


Jérémie Younes

 
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