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Macron candidat : journalisme de révérence à la Une

par Pauline Perrenot,

Le gratin des commentateurs politiques la scrutait depuis longtemps : l’officialisation de la candidature d’Emmanuel Macron est intervenue au soir du 3 mars, à travers l’annonce d’une « lettre aux Français » publiée le lendemain dans la presse quotidienne régionale (PQR). Qu’elle ait été ou non mise à la Une, qu’elle ait été ou non publiée in extenso ne change rien au problème central : la porosité – pour ne pas dire plus – entre journalisme et communication, qui aboutit à la co-fabrication d’un « événement » devenant dès lors indissociablement politique et… médiatique. Les rédactions parlent d’un texte tout en « sobriété » ? Elles en ont fait un cirque.

Pour la troisième fois depuis 2017 [1], la plupart des journaux régionaux se sont pliés (en grande pompe) à un exercice de communication décidé par l’Élysée : publier la « lettre aux Français » d’Emmanuel Macron. Commentée depuis déjà des mois, sa candidature fut néanmoins construite le « Jour J » comme un événement dans toute la presse.



Certaines rédactions ont choisi de ne pas publier le texte in extenso pour pouvoir le « commenter », revendiquant un acte de quasi insoumission ou d’intransigeance déontologique, faisant valoir, à l’instar de La Voix du Nord, un traitement équitable vis-à-vis des autres candidats. Ainsi, si l’on en croit la démarche que s’impose la rédaction, l’annonce d’Emmanuel Macron aurait dû être « analysé[e], disséqué[e], avant d’atterrir dans [ses] pages ». Dans les faits, ça donne ça :



Un titre tout en sobriété, un QR code permettant de retrouver l’intégralité de la missive sur le site (nuance…) de La Voix du Nord, et une « dissection » journalistique à faire trembler l’Élysée. Extrait :

Sobre à l’extrême, dépouillé de références littéraires, le texte emprunte aux codes de la Lettre à tous les Français envoyée par François Mitterrand. Mais aux 56 pages du défunt président, Emmanuel Macron a préféré une parole concise, rassemblée sur une seule feuille bordée d’un filet bleu, à peine rehaussée de l’écriture manuscrite présidentielle. Candidat de l’invention d’« une réponse française et européenne singulière » aux « défis du siècle », candidat de la défense des valeurs « que les dérèglements du monde menacent »… Le chef de l’État esquisse les lignes fortes : « Travailler plus », « poursuivre la baisse des impôts »… […] « Jupiter » rentré dans l’atmosphère, sa campagne reste à entreprendre.

L’occasion de rappeler aux journalistes politiques qu’épouser le récit présidentiel en insérant des citations ne fait pas une analyse, encore moins distanciée… mais un travail de communicant.

Et de quotidien en quotidien, c’est du pareil au même, certains lésinant encore moins que d’autres sur la mise en scène, alliant l’art de la titraille à la passion photo.

Ainsi du Parisien :



De La Provence :



Ou de La Dépêche :



Propagandistes à souhait, les titres se prolongent dans les « décryptages », éditos et interviews associés en double page. Dans La Provence, on apprend que « le fougueux n’efface pas "l’audace" bonapatriste qui le caractérise. Mais il a mûri. Les crises qui s’amoncellent lui ont appris l’humilité ». Encore ?

Il reste un caméléon, capable comme l’eau d’épouser les obstacles. En 2017, il avait anticipé les errements de ses concurrents tout en effaçant leurs vieux clivages. Cette fois, il a profité du surplomb de l’histoire pour se détacher des contingences politiques, laisser ses concurrents se débattre et devenir de moins en moins audibles.

Un lyrisme combiné au sens de l’à-propos chez l’auteur, qui n’hésite pas à qualifier de « guerre-éclair décisive » la campagne d’un Président « endoss[ant] des habits d’une austérité toute militaire pour se déclarer »

Chez les voisins de La Dépêche, c’est sensiblement le même ton, quitte à raconter n’importe quoi : « Il a déjà lui-même profondément changé, passant du social-libéral au social-démocrate, passant de la start-up nation parisienne sûre d’elle-même jusqu’à l’arrogance […] au très keynésien "quoi qu’il en coûte" solidaire, passant de l’encensement des premiers de cordée face à "ceux qui ne sont rien" à la mise à l’honneur de tous ceux qui ont été en première ligne pendant l’épidémie et ont fait tenir le pays. » La réécriture est un art. Celui de la psychologie également, que pratique le journaliste multicarte au moment de saluer un président ayant « évolué, mûri, bousculé par les circonstances, au point que ceux qui s’interrogent pour savoir ce qu’est le macronisme arrivent à la conclusion qu’il s’agit peut-être de l’art de gérer puis surmonter les crises, en étant particulièrement malléable et capable de s’adapter sans cesse à un monde qui change. » Avant de paraphraser plus encore les communicants de l’Élysée : « [Il] entend être, dans les cinq semaines de campagne à venir, plutôt qu’un habituel candidat-Président égrenant programme et promesses, un Président-candidat au service d’une "France unie" tournée vers l’avenir. »

Sud Ouest rivalise sans peine, analysant « une candidature qu’[Emmanuel Macron] place sous le double signe du président protecteur et du candidat regardant vers l’avenir. » Émouvant. Même sentiment du côté de L’Union de Reims, qui voit dans Emmanuel Macron le « candidat du changement dans la continuité, capable d’évoquer un avenir radieux pour le nucléaire dans une "grande Nation écologique", de cibler l’innovation et la recherche comme chantiers prioritaires tout en faisant la promotion de "notre singularité française". »

Au Progrès, le soir du 3 mars toujours, on revendique « l’avant-première » d’un « événement » déjà commenté partout ! Et là encore, le recul critique est à couper le souffle. Florilège :

- Dans sa lettre écrite dans un style direct, le président parle aux Français sans filtre. Et il parle d’eux. « Depuis cinq ans, nous avons traversé ensemble nombre d’épreuves », commence-t-il.

- À 38 jours du premier tour, le président de la République choisit les mots de façon à se mettre à la hauteur de ses compatriotes.

- Vieillesse, grand âge, handicap, modèle social, promesse républicaine : Emmanuel Macron parle de la vie quotidienne des Français et loue leur « inlassable envie de bâtir ».

- Il ne parle pas de son projet mais de « notre projet » et fait des Français des partenaires. « Ensemble, nous pouvons faire de ces temps de crises, le point de départ d’une nouvelle époque française et européenne ».


Des morceaux de bravoure signés Nathalie Mauret, fréquemment invitée sur les plateaux du service public, de « C dans l’air » sur France 5 aux « Informés » de France Info. Et c’est grâce à son statut de journaliste politique du groupe EBRA (propriété du Crédit Mutuel) que les lecteurs de tout l’est de la France pourront retrouver ce brillant compte-rendu à la ligne près, depuis les Dernières Nouvelles d’Alsace (DNA) jusqu’au Dauphiné Libéré, en passant par L’Est Républicain, Le Bien public et Le Journal de Saône-et-Loire.

D’autres voix discordantes ? L’Est Républicain justement, qui par la voix de son rédacteur en chef adjoint Luc Bourrianne, se fend d’un édito accablant pour le chef de l’État :

Pour l’engagement, le doute est interdit. Son quinquennat a été marqué par un activisme débordant. […] Il se voulait jupitérien, il a été pédagogue. Ce furent les grands débats en province ou les allocutions élyséennes durant la Covid-19. Le président va de crise en crise mais si les événements le servent, c’est surtout parce qu’ils sont surmontés. C’est son bilan en la matière qui lui offre le droit de se présenter en protecteur de la nation. Un statut électoralement enviable à un mois du premier tour.


La boucle est bouclée lorsque les commentateurs saluent le choix du Président de convoquer pour l’occasion la presse locale, entérinant de fait son rôle de passe-plat. « Le choix de la proximité et des régions […] n’est pas anodin pour un président de la République à qui l’on a souvent reproché une attitude jupitérienne, déconnecté du terrain », avance par exemple Nathalie Mauret (EBRA). « C’est simple, direct, il y a un écrit, chaque Français peut la lire et la relire, c’est au fond le meilleur compromis », commente encore l’inénarrable Arlette Chabot au 20h de TF1 (3/03). Et puisque les grands rendez-vous appellent les auspices des grands politologues, La Dépêche mobilise l’inamovible Roland Cayrol, qui loue « la méthode la plus respectueuse des usages et des délais, ayant en même temps une certaine efficacité et une certaine intensité. » Broder plus encore ? C’est possible : « Il a choisi une certaine dramatisation, le contact direct, et la reprise d’une lettre par la presse régionale, ce qui a beaucoup de sens. Cela mélange l’efficacité et la proximité. » Mais la meilleure porte-parole, c’est sur France Info qu’on la trouve :

Ça permet de casser son image de Président parisien, de Président des villes et de garder encore l’espoir de la campagne qu’il aimerait faire, cette campagne de terrain, au plus près des Français. Le journal de PQR, c’est le journal qu’on a sur la table. Il y a déjà des éléments de programme dans ce qu’écrit Emmanuel Macron. Par exemple, la grande priorité, c’est l’école, l’éducation. Voilà. Et ces éléments de programme, les Français les auront sous la main, sur la table de la cuisine ou du salon et donc pourront commencer à se familiariser à la fois avec le projet d’Emmanuel Macron et sa vision. (Julie Marie-Leconte, journaliste politique à France Info, « Les Informés », 3/03.)

Gloire au père de la Nation…


L’Opinion et Le Monde en grande forme


Mais ce serait une facilité de croire que c’est dans la PQR que l’on touche nécessairement le fond. Ce serait faire peu de cas de la presse nationale, où nous avons trouvé « la perle » de cette séquence. Un chef d’œuvre de L’Opinion, niché dans une double page consacrée à la candidature d’Emmanuel Macron et titré « Un maître des horloges à l’épreuve du temps ». L’angle de l’article ? « Vieillit-on plus vite à la tête d’un État qu’en étant employé de bureau, agriculteur, routier, journaliste ? » Ceux qui auraient le mauvais esprit de trouver la question indécente n’en apprécieront que davantage la réponse de la journaliste, dont la prose mérite d’être longuement citée : « Indubitablement, les Français ont remarqué ces dernières semaines chez l’hôte de l’Élysée les signes du temps qui passe. » Et la journaliste a recoupé ses sources :

« Usé », « fatigué », « vieilli », « les traits tirés ». Tous les spécialistes de l’âge interrogés par l’Opinion sont formels : l’exercice du pouvoir use. La guerre en Ukraine n’a rien arrangé. « Le visage de Macron est moins rond, plus anguleux, les zones graisseuses du visage se sont un peu atrophiées, on remarque de zones d’ombre et de squelettisation, qui laissent deviner les reliefs osseux sous-jacents […] », confirme le docteur Frédéric Lange, chirurgien plasticien qui s’est prêté au jeu de l’avant/après sur photos. Avec les limites qu’impose l’exercice : conditions d’éclairage, maquillage, retouches, etc.

Le petit plus « déontologie » ! Et ce n’est pas terminé :

Zone par zone, le médecin cartographie le passage implacable du temps sur le visage d’Emmanuel Macron. […] « Il porte sur le visage la fatigue de son quinquennat, qui n’était pas de tout repos ». […] Emmanuel Macron dort (très) peu, ne fume pas (hormis le cigare, rarement), apprécie la bonne chère tout en sachant se montrer raisonnable, s’adonne aux joies du vélo et du tennis (plus jeune, de la boxe). Une vie plutôt saine fatalement perturbée par la politique à haute dose de l’Élysée.

Ultime contribution au prix Albert-Londres :

Dans un article du British Medical Journal de 2015, une équipe de recherche a comparé l’espérance de vie de 279 dirigeants à celle de 261 candidats malheureux dans 17 pays et sur trois siècles. […] Résultat : un chef de l’État connaît un « risque de surmortalité en augmentation substantielle » comparé à un homme politique qui n’a pas connu les joies de la fonction. Dernier chiffre frappant : […] diriger un pays ampute de 2,7 années la durée de vie.

Donnée, précise la journaliste, « à prendre avec des pincettes ». On n’était plus à ça près…



Moins caricatural, Le Monde mérite toutefois la conclusion. Pour Alexandre Lemarié et Olivier Faye, « en charge du suivi de l’exécutif » et bien connus d’Acrimed, c’est la routine : verbaliser la stratégie du Président, quitte à se confondre, comme partout ailleurs, avec le candidat et ses communicants eux-mêmes.

Dans l’édition papier du 4 mars, déjà, l’allocution télévisée d’Emmanuel Macron faisait l’objet d’un service après-vente tout en retenue : « Macron promet de "protéger" les Français ». Des guillemets sont bien marqués, mais auraient pu tout aussi bien disparaître, tant le storytelling présidentiel s’impose sans le dire dans le récit d’Olivier Faye, tout en empathie avec le chef de l’État. Ce dernier y est presque repeint en victime sur laquelle, tout au long du quinquennat, « les circonstances n’auront cessé de s’imposer ». Le pauvre. Victime, mais néanmoins homme fort, capable de de « s’adapte[r] aux crises qui le frappent » et de « se projeter vers l’après ». Le ton ne variera pas le lendemain. 5 mars, et une double page qui aurait pu – à très peu de choses près – être rédigée, au choix, par les communicants de l’Élysée, « l’entourage de Macron », « le patron des sénateurs macronistes » ou encore un « producteur de théâtre ami et visiteur du soir du président » : ce sont là, de fait, les quatre sources principales d’Alexandre Lemarié et Olivier Faye. Pour un rendu qui ne trompe pas :

Acculé par la guerre aux portes de l’Europe, le locataire de l’Élysée a été contraint d’attendre le dernier moment pour se jeter dans l’arène […]. Le voilà avec, au bas mot, deux semaines de moins au compteur pour battre les estrades et courir les médias. Un mal pour un bien ; les Français n’ont pas la tête à la bagarre électorale. Maintenant que la formalité de sa candidature est accomplie, Emmanuel Macron peut remonter sur son Aventin de président de la République en proie au « tragique de l’histoire », selon ses mots. Là où ses concitoyens l’attendent, veulent croire ses soutiens. Là où il demeure inatteignable, soupirent ses opposants, dont les critiques s’émoussent sur le bouclier de l’union nationale. À ces hauteurs-là, les intentions de vote grimpent, elles aussi.

Sidérant.



***


«  Globalement, je crois que je ne vais pas me plaindre de vous » lançait Édouard Balladur à la presse le 10 janvier 1995. Des mots qu’Emmanuel Macron pourrait sans mal reprendre à son compte vingt-sept ans plus tard. Le Président veut un coup de comm’ partout dans la PQR ? La PQR le lui offre sur un plateau... et la presse nationale emboîte le pas ! Dominé par la communication, le journalisme politique largue les amarres et les professionnels jouent, à peu de chose près, la même petite musique propagandiste, campant Emmanuel Macron dans une posture de chef de guerre paternaliste, quasiment réélu. Vous avez dit « quatrième pouvoir » ?


Pauline Perrenot

 

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Notes

[1Voir les précédents épisodes : mai 2019 et juillet 2020.

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