I. Grands entretiens
Interview scientifique
A distance de la politique polĂ©mique et des tensions sociales, l’actualitĂ© heureuse, glorieuse et valeureuse : un Français co-laurĂ©at du prix Nobel de Physique. Sur France 5, la chaĂ®ne du secteur public consacrĂ©e Ă « la diffusion et au partage des connaissances », la venue d’Albert Fret, le 9 octobre 2007, sur le plateau de l’émission « C Ă dire » pouvait laisser augurer d’un Ă©change de haute volĂ©e au centre duquel la recherche et les questions scientifiques occuperaient logiquement une place de choix et seraient traitĂ©es avec rigueur et hauteur. Las, il n’en sera rien. Redoutable maĂ®tre de cĂ©rĂ©monies [1], Thierry Guerrier prĂ©fère expĂ©dier les questions relatives Ă la recherche et Ă ses applications pour apprĂ©cier le point de vue de son invitĂ© sur « la fuite des cerveaux » ou le rugby.
Transcription [avec Amir]
- « Est-ce qu’un jour on peut imaginer qu’on ait une toute petite puce qui soit un mobile qui serait greffĂ©e sur soi ? » br>
- « AAAAAEH d’accord ! mais ça (en montrant un lecteur MP3) vous imaginez qu’il y a trente ans, on n’aurait pas osĂ© l’imaginer !! Grâce Ă vos dĂ©couvertes… ça existe... RĂŞvez-nous, faites-nous rĂŞver un petit peu !!! » br>
- « Alors, vos dĂ©couvertes est-ce qu’elles vous ont permis par exemple de dĂ©poser un brevet ? Est-ce que ça vous a fait gagner de l’argent ? Vous ĂŞtes riche ? » br>
- « On parle de la fuite des cerveaux, est-ce que votre prix Nobel aujourd’hui est la preuve que la science française va bien ou qu’au contraire euuuh.. ça se.....? » br>
- « Cette fuite elle existe, vous ĂŞtes fascinĂ© par le Japon et vous dites vous-mĂŞme que les doctorants s’en vont au Japon. » br>
- « Qu’est-ce qu’ils (les Japonais) ont de plus que nous puisque.. puisque ça va bien et puisqu’on est capables d’inventer des choses comme ça ? » br>
- « Qu’est-ce qu’ils ont de plus dans leur organisation qui fait...? » br>
- « Vous avez fait du rugby pendant vingt ans. Est-ce qu’aujourd’hui vous avez le temps de suivre les bleus ? » br>
- « Vous allez aller au Stade de France ? »
Interview branchée
Il y a les questions ouvertes, il y a les questions fermĂ©es. Et puis il y a les questions verrouillĂ©es Ă double tour. Celles d’Arnaud LiĂ©vin, journaliste « branchĂ© » de Technikart, par exemple. Dans l’édition d’octobre 2007, il interviewe BenoĂ®t Hamon, porte-parole du Parti socialiste. Pour parler comme Technikart, si la forme se veut « cool », le fond des questions est « mainstream ». En français, dans l’air du temps. Echantillon :
- « Le rapport au militantisme est en train de changer, avec l’explosion d’Internet puisqu’on passe d’un rapport vertical Ă un rapport horizontal aux partis. Or, le PS semble encore rĂ©sonner [sic] sur de vieux schĂ©mas … » br>
- « (…) il serait peut-ĂŞtre temps que la gauche sorte d’une approche postmarxiste du monde selon laquelle hors des classes sociales, point de salut ? » br>
- « Vous nous faites du bourdieusisme primaire … » br>
- « Quand on est de gauche, doit-on pour autant mĂ©priser le monde de l’entreprise en opposant sans cesse capital et travail ? »
Inviter les socialistes Ă se dĂ©barrasser de leurs oripeaux « archaĂŻques » est aujourd’hui un rĂ©flexe pavlovien pour l’interviewer confrontĂ© Ă un cadre du PS. Les questions en forme d’exhortations se renouvellent indĂ©finiment, de mĂ©dias en mĂ©dias [2].
Interview intelligente
De France Culture Ă Technikart, par exemple. L’Ă©mission « Les matins » de France Culture du 19 juillet dernier illustrait dĂ©jĂ cette entreprise interrogative de dĂ©limitation mĂ©diatique du « politiquement pensable ». Pour dĂ©battre de « la reconstruction du parti socialiste », Delphine Batho, dĂ©putĂ©e PS, et BenoĂ®t Hamon, encore, Ă©taient ce jour-lĂ , les invitĂ©s. Les journalistes et chroniqueurs de l’Ă©mission, Olivier Duhamel, HervĂ© Gardette et Olivier PastrĂ© prendront une large part Ă la discussion.
De rĂ©novation du parti socialiste et de la gauche en gĂ©nĂ©ral, il ne sera rĂ©ellement question que cinq minutes et huit secondes sur les trois-quarts d’heure de dĂ©bat. Juste ce qu’il faut pour dresser le seul projet mĂ©diatiquement audible en la matière : celui d’un alignement toujours plus grand sur la vulgate nĂ©o-libĂ©rale. Cet escamotage du fond du dĂ©bat est largement facilitĂ© par le primat de la personnalisation dans la reprĂ©sentation mĂ©diatique de la vie politique. Evoquant la participation d’Olivier Duhamel en tant qu’ « ancien dĂ©putĂ© socialiste » au comitĂ© de rĂ©flexion sur la rĂ©forme des institutions rĂ©cemment installĂ© par le chef de l’Etat, HervĂ© Gardette demande ainsi aux invitĂ©s s’ « il a eu raison d’y aller ». Ali Baddou leur oppose la « belle Ă©poque » d’un « parti […] très attractif » oĂą s’illustraient des personnalitĂ©s aussi « brillantes » que « Laurent Fabius, Jacques Delors, Michel Rocard, Jacques Atali »â€¦ « Vous avez beaucoup critiquĂ© Jack Lang […] ; Dominique Strauss Khan […], vous en pensez quoi, sa promotion future et probable au FMI », renchĂ©rit Olivier PastrĂ© ; « ça vous concerne, c’est un socialiste », insiste Ali Baddou devant la lassitude de ses invitĂ©s.
Faut-il s’étonner que ce ne soit que dans les cinq dernières secondes de l’émission qu’Ali Baddou observe « l’amorce d’un dĂ©bat […] sur des questions de fond », quand la seule question de la participation de personnalitĂ©s « de gauche » au comitĂ© de rĂ©flexions sur les institutions retient les intervenants huit minutes et vingt-six secondes ? Dans la portion congrue laissĂ©e au fond du dĂ©bat, ne reste alors de place que pour une rĂ©novation du parti socialiste comprise dans le sens univoque oĂą l’entendent les mĂ©dias dominants. « On dit que le PS doit changer de logiciel », qu’il doit tirer les leçons « de la chute du mur de Berlin […] de la fin de l’espĂ©rance collectiviste », explique ainsi Ali Baddou. Sollicitant l’avis des invitĂ©s sur les notions de « lutte des classes », de « baisse tendancielle du taux de profit » et de « baisse de la durĂ©e du travail », Olivier PastrĂ© demande, par ailleurs, aux invitĂ©s de dĂ©terminer lesquels de ces concepts leur « paraissent ringards ». On imagine aisĂ©ment quelle image ce type de catĂ©gorisation projette mĂ©caniquement sur le responsable politique qui ose se rĂ©clamer de telles thĂ©ories… [Avec Damien Loup]
Interview « claire, simple, insusceptible d’interprĂ©tation »
Ă€ l’image de celle que nous a offert Olivier PastrĂ©, la dimension Ă©ditorialisante des questions posĂ©es par les grands journalistes est le plus souvent explicite. Mais, au besoin, l’explication de texte est fournie par ailleurs. Sur le blog de Jean-Michel Aphatie, par exemple. Le 10 septembre, l’interviewer politique de RTL encense ainsi Manuel Valls en ces termes : « En prĂ©parant l’interview de ce matin, Ă 7h 50, sur RTL, je pensais que le dĂ©putĂ©-maire socialiste d’Evry, Manuel Valls, tournerait autour du pot Ă propos de la rĂ©forme des rĂ©gimes spĂ©ciaux de retraites ». Mais, quel soulagement : « (…) Au contraire, sitĂ´t la première question posĂ©e, la rĂ©ponse est venue, claire, simple, insusceptible d’interprĂ©tation. Oui, il faut rĂ©former les rĂ©gimes spĂ©ciaux, le pays attend cette mesure d’Ă©galitĂ©. VoilĂ qui tranche avec le salmigondis habituel de la pensĂ©e socialiste ». Le salmigondis de la pensĂ©e journalistique, lui, n’est jamais politique.
Interview de combat
Ainsi, la nĂ©cessaire « modernisation » du PS n’est pas la seule obsession des grands journalistes comme Jean-Michel Aphatie. La rĂ©forme des rĂ©gimes spĂ©ciaux, « mesure d’égalitĂ© », est aussi au centre de leurs prĂ©occupations. Et le comportement des salariĂ©s en lutte suscite chez eux des rĂ©actions « insusceptibles d’interprĂ©tation ». Le 23 octobre, par exemple, Christian Mahieux, secrĂ©taire fĂ©dĂ©ral de Sud-Rail subit le feu de Christophe Hondelatte sur RTL. Un florilège de questions oĂą l’agressivitĂ© des commentaires le dispute Ă la grossièretĂ© des insinuations :
- « Alors pour que les choses soient bien claires, Sud, votre syndicat, est avec Force Ouvrière, l’un des deux syndicats qui appelle encore ce matin Ă faire grève dans les transports publics et notamment Ă la SNCF d’Ile-de-France. Ca va durer jusqu’Ă quand ? » br>
- « Je voudrais vous faire Ă©couter ceci. C’est un extrait d’un reportage diffusĂ©, hier matin, sur l’antenne de RTL : “Je suis gardienne d’immeuble. Et donc lĂ , je travaille en IntĂ©rim en ce moment. Donc, je ne suis pas logĂ©e sur place. Je dois me rendre Ă mon lieu de travail Ă Aulnay-sous-Bois et ça fait deux jours que je ne travaille pas. Comme je suis en IntĂ©rim, eh bien je ne serai pas payĂ©e. Et lĂ , ce matin, je suis levĂ©e depuis 5 heures. Sur la ligne RER B, c’est très, très compliquĂ©... Et lĂ , je ne suis pas encore arrivĂ©e, quoi !" VoilĂ , elle n’est pas payĂ©e. Elle risque de perdre son job. Je me dis que l’homme de Gauche, pour ne pas dire le Gauchiste que vous ĂŞtes ...[Christian Mahieux prĂ©cise qu’il est syndicaliste] Oui, comment pouvez-vous vous satisfaire de ça, de ce que vous entendez lĂ ? » br>
- « Est-ce que vous ne craignez pas de passer pour de supers extrĂ©mistes absolument ingĂ©rables , au moment oĂą une fenĂŞtre s’ouvre pour vous puisque le ministre du Travail a dit qu’il Ă©tait prĂŞt Ă travailler sur une loi en faveur de la reprĂ©sentativitĂ© des syndicats ? Sud ne fait pas partie du club très fermĂ© des grands syndicats en France. Donc, vous n’ĂŞtes pas habilitĂ© Ă signer les grandes conventions nationales, hormis dans le secteur de la Fonction publique. Donc, lĂ , il y a quelque chose qui s’ouvre pour vous. Mais alors, du coup, vous apparaissez un peu comme des irresponsables . Moi si j’Ă©tais lui , je remettrais la rĂ©forme Ă plus tard. » br>
- « On ne peut pas dire : le ministre ne veut pas me recevoir et se comporter de manière, parfois, un peu irresponsable dans la nĂ©gociation ? » br>
- « A Sud-Rail, on n’a jamais vu la couleur d’une enveloppe pour arrĂŞter un mouvement ? J’ai l’impression que la rĂ©ponse est dĂ©jĂ non ? »
On a surtout l’impression que l’insinuation dans la question est lourde sinon insultante pour le syndicat, ses adhérents et les militants syndicaux, en général [3].
II. Petits journalismes
Amnésie éditoriale
Ă€ l’occasion de la diffusion par France 2 du tĂ©lĂ©film Notable donc coupable, inspirĂ© de l’« affaire Alègre », Marianne (6 octobre 2007) reproche au Monde de « flagelle[r] l’ensemble des mĂ©dias » quant Ă la mise en cause de Dominique Baudis. Le Monde a Ă©crit : « Le journalisme est tombĂ© bien bas cet Ă©tĂ© lĂ . Tous les mĂ©dias sont tombĂ©s dans la surenchère. » Non, rĂ©plique l’hebdomadaire, « Marianne et le Canard enchaĂ®nĂ© ont refusĂ© de participer au lynchage. Notre diffĂ©rence n’Ă©tait pourtant pas passĂ©e, Ă l’Ă©poque, inaperçue. » Ce n’est pas en rĂ©pĂ©tant un mensonge qu’il devient une vĂ©rité… Il suffit de lire ici mĂŞme… un article datĂ© d’octobre 2004 : « Affaire Alègre » : un trou de mĂ©moire de J.-F. Kahn
Flagornerie éditoriale
Il n’est pas encore Prix Nobel. Mais « Il y a un style Sarkozy, aussi reconnaissable que le phrasĂ© de Miles Davis ou la voix de Sacha Guitry. Le style Sarko, c’est le sens du mouvement portĂ© Ă un tel degrĂ© de frĂ©nĂ©sie qu’il lui confère le don d’ubiquitĂ©. Le “Sarko’s touch”, c’est cette manière de vous laisser discuter du plat sur la table alors qu’il est dĂ©jĂ en train de servir l’apĂ©ro sur le zinc du bistro d’Ă -cĂ´tĂ©. La griffe Sarko, c’est aussi cette façon de n’ĂŞtre jamais meilleur que lorsque tout va mal. » Philippe Waucampt, dans son Ă©ditorial du RĂ©publicain Lorrain, le 27 octobre 2007, porte la flagornerie Ă©ditoriale Ă un degrĂ© de frĂ©nĂ©sie admirative rarement atteint.
La faute au public (1)
Toutefois, Ă l’évidence, « Nicolas [Sarkozy] ne tient pas les mĂ©dias ». C’est le mensuel Medias proche de Reporters sans frontière, qui l’affirme dans son Ă©ditorial de l’édition de septembre. Pourquoi alors une telle saturation de l’espace mĂ©diatique ? Par la faute des tĂ©lĂ©spectateurs, toujours d’après MĂ©dias : « son omniprĂ©sence [de Sarkozy] fait sens et satisfait notre goĂ»t du spectacle ». Conclusion : « pour comprendre les mĂ©dias, Debord est toujours plus utile que Bourdieu »â€¦. Existe-t-il un titre plus galvaudĂ© par le journalisme que La SociĂ©tĂ© du spectacle, une rĂ©fĂ©rence devenue triviale et systĂ©matique ? Du Debord Ă l’usage de MĂ©dias et de quelques autres, il ne reste qu’un mot : « spectacle ». Et de Bourdieu, rien du tout. L’omniprĂ©sence de Sarkozy ? C’est simple : c’est la faute au public. Pour comprendre Debord, mieux vaut le lire que se le faire rĂ©sumer par MĂ©dias. Pareil pour Bourdieu dont les concepts restent prĂ©cieux, notamment dans la mesure oĂą ils permettent de comprendre l’interdĂ©pendance des champs Ă©conomique, journalistique et politique [4] qui expliquent en grande partie l’omniprĂ©sence de Nicolas Sarkozy.
La faute au public (2)
Mais « la faute aux publics » semble ĂŞtre un argument de saison. Dans L’Express du 24 octobre 2007, le mĂ©diateur, Vincent Olivier se dĂ©sole ainsi sur le thème « quand on oublie le people, nos ventes stagnent ».
Extraits :
« Une photo Ă la fois belle et terrible : un moine emprisonnĂ©, mains accrochĂ©es aux barreaux, regard tendu vers le dehors. Un titre choc : “Le drame birman”, enrichi de plusieurs “appels” sur Aung San Suu Kyi, la dictature, le bouddhisme et son esprit de rĂ©sistance. Une “Une” presque entièrement consacrĂ©e Ă ce sujet. Que demander de plus ? Y avait-il, dans la semaine du 4 au 10 octobre, actualitĂ© plus forte, plus prenante que cette rĂ©volte birmane ? Les Ă©vĂ©nements internationaux, les grands reportages, les dĂ©bats de fond, lĂ rĂ©side l’identitĂ© de L’Express, nous expliquez-vous rĂ©gulièrement. Parfois gentiment (“Nous aimerions tellement lire dans notre journal...”), parfois moins (“Votre presse de caniveau uniquement prĂ©occupĂ©e de politique intĂ©rieure...”). Nous avions donc de bonnes raisons d’espĂ©rer des ventes favorables. Pas “le” tirage de l’annĂ©e, bien sĂ»r, comme l’Ă©lection de Sarkozy ou le SpĂ©cial Immobilier, mais au moins un rĂ©sultat satisfaisant. (…)
Alors ? Eh bien, le rĂ©sultat des ventes est... normal. DĂ©sespĂ©rĂ©ment normal. En d’autres termes, nous n’avons constatĂ© objectivement aucun effet spĂ©cifique, ni positif ni nĂ©gatif. Et qu’on ne vienne pas invoquer la concurrence des autres hebdomadaires : cette mĂŞme semaine, Marianne mettait en Une « Les imposteurs », Le Nouvel Obs titrait sur le dernier livre de Bernard-Henri LĂ©vy et Le Point sur celui de Norman Mailer. Peut-ĂŞtre avons-nous, finalement, Ă©tĂ© victimes de ce que l’on peut appeler l’“effet Arte” : interrogĂ©s sur ce qu’ils attendent de la tĂ©lĂ©, la grande majoritĂ© des Français rĂ©pond culture, théâtre, fictions hexagonales... tout en se prĂ©cipitant sur TF 1 et ses sĂ©ries amĂ©ricaines ! Ce n’est, bien entendu, pas une raison pour ne plus mettre Ă la Une de questions internationales : L’Express entend bien demeurer une rĂ©fĂ©rence en la matière. Mais, reconnaissez-le, vous ne nous y encouragez pas beaucoup . »
La « faute au public » ? Un argument qui a dĂ©jĂ beaucoup servi… En 2005, il inspirait le commentaire suivant Ă Serge Halimi :
« L’intĂ©rĂŞt que nous Ă©prouvons pour un sujet nous vient-il aussi naturellement que le prĂ©tendent les fabricants de programmes et de sommaires ? N’est-il pas plutĂ´t construit par la place qui prĂ©cĂ©demment lui a Ă©tĂ© accordĂ©e dans la hiĂ©rarchie de l’information ? Lorsque la mort de Lady Diana fut annoncĂ©e (Le Monde y consacra trois « unes », TF1 un journal exceptionnellement prolongĂ© qui, pendant 1 heure 31 minutes, ne traita que de ce seul sujet), comment quiconque aurait-il pu ne pas ĂŞtre “intĂ©ressĂ©” ? Non pas que la nouvelle soit importante (la dĂ©funte n’avait aucun pouvoir, hormis celui de doper les ventes de la presse people), mais parce qu’Ă force d’entendre parler d’elle —de son mariage avec le prince Charles, de la naissance de chacun de ses enfants, de ses amants, des infidĂ©litĂ©s de son mari, de ses rĂ©gimes alimentaires, de sa campagne contre les mines antipersonnel— la princesse Ă©tait, qu’on le veuille ou non, entrĂ©e dans nos vies. On en avait appris davantage sur elle que sur bien des membres de notre entourage. Alors, forcĂ©ment, sa mort nous “intĂ©ressa”. Peut-ĂŞtre se serait-on intĂ©ressĂ©s Ă d’autres sujets si les mĂ©dias leur avaient consacrĂ© autant de temps et de moyens qu’Ă ce fait divers lĂ . Car comment peut-on se soucier de ce qui advient en Colombie, au Zimbabwe ou au Timor-Oriental quand on ignore l’existence de ces pays ? Les libĂ©raux insistent sans relâche sur le rĂ´le Ă©conomique de l’offre. SitĂ´t qu’il s’agit d’information et de culture, ils prĂ©tendent cependant tout expliquer par la demande... [5] »
Des journalistes prĂŞts Ă servir
Lu sur le site Internet de Marianne,
« Le 24 septembre dernier, Nicolas Sarkozy a remis la lĂ©gion d’honneur Ă Patrick Buisson, journaliste et chroniqueur pendant la campagne dans l’Ă©mission Politiquement show, sur LCI. Ce geste symbolique, accompli devant un parterre de sondeurs, s’est accompagnĂ© d’un florilège de compliments et d’un petit discours dans lequel le chef de l’Etat remerciait l’intĂ©ressĂ© de lui avoir conseillĂ© “d’aller au peuple” quand d’autres lui recommandaient de faire campagne au centre… Que ce nouveau chevalier ait fait ses premières armes Ă Minute et au Crapouillot il y a bien longtemps n’est pas en question, mais en lui remettant la rosette, Nicolas Sarkozy a officialisĂ© une situation dĂ©jĂ connue des lecteurs de Marianne : la double casquette de Patrick Buisson, Ă la fois journaliste sur une grande chaĂ®ne de tĂ©lĂ©vision et…conseiller d’homme politique ! En plus de ses Ă©moluments journalistiques, Patrick Buisson perçoit en effet d’autres rĂ©tributions via Publifact, une sociĂ©tĂ© dont il est l’actionnaire principal.
Avant de se rapprocher du candidat de l’UMP, le journaliste avait dĂ©jĂ manĹ“uvrĂ© auprès d’autres clients potentiels : Charles Pasqua, Alain Madelin et François Bayrou. Objectif : tenter de monnayer sa proximitĂ© avec de nombreux sondeurs pour proposer aux hommes politiques en difficultĂ© de « redresser » leur cote. (…) Question : fort de cette proximitĂ© avec Nicolas Sarkozy, est-il bien normal que Patrick Buisson ait continuĂ© Ă “informer” les tĂ©lĂ©spectateurs pendant la campagne ? « “Un journaliste dĂ©corĂ©, c’est un journaliste de moins”, dit l’adage. Qu’en pense LCI ? ContactĂ©e, la chaĂ®ne refuse de se prononcer sur cet Ă©trange mĂ©lange des genres et se contente de signaler qu’elle a remplacĂ© Patrick Buisson par Christophe Barbier dans le Politiquement show. L’ami du PrĂ©sident, lui, Ă©tĂ© promu par TF1 Ă la direction de la chaĂ®ne Histoire. OĂą il n’y a, bien sĂ»r, aucune information. »
Buisson, un autre journaliste qui rejoint le pouvoir UMP après Catherine Pégard, Myriam Lévy, Jean-Marie Colombani, Eric Le Boucher… et Georges-Marc Benamou [6].
Des conseillers prêts à sévir
Ancien journaliste lui-mĂŞme, celui-ci semble avoir une curieuse conception des rapports entre le pouvoir politique et les journalistes.
Lu dans Bakchich :
BenoĂ®t Delmas, journaliste au Nouvel Economiste, « qui prĂ©pare une “Une” de son hebdo sur France TĂ©lĂ©vision, tĂ©lĂ©phone Ă l’ami Georges-Marc. BenoĂ®t Delmas suit de près la carrière de ce dernier, rĂ©digeant quelques gentillesses Ă©pisodiques sur Benamou sur son blog, “Le western culturel”, tenu sur le site de Courrier International. Delmas compose le numĂ©ro du portable de Benamou. “Je dis mon nom, pas mĂŞme le temps d’indiquer mon support”, raconte-t-il Ă Bakchich, en rĂ©vĂ©lant la conversation surrĂ©aliste Ă©changĂ©e avec le conseiller de l’ElysĂ©e. “C’est vous qui avez un blog, qui Ă©crivez des contre vĂ©ritĂ©s sur moi. Sachez que vous ĂŞtes sous surveillance”, lui assène Benamou. “Nous sommes en dĂ©mocratie ou en dictature ?”, questionne Delmas, interloquĂ©. “Tant que vous ne retirerez pas ce que vous avez Ă©crit sur moi, vous serez sous surveillance”, rĂ©pond GMB. “Puis-je avoir le nom de votre avocat ?”, continue le journaliste. “Non. Il est chargĂ© de surveiller tous vos Ă©crits”. “Si j’écris des conneries, envoyez-moi du papier bleu, ça sera plus dĂ©mocratique”, tente Delmas. « Vous ĂŞtes sous surveillance juridique, recommence Benamou. Redevenez un garçon sympathique, car nous avons des amis communs dans votre entourage professionnel ; ça vaudrait mieux pour vous”. « Je vous appelais Ă propos de France TĂ©lĂ©vision”, insiste BenoĂ®t Delmas. “Tant que vous n’aurez pas retirĂ© vos Ă©crits, je ne vous parle pas”, conclut Benamou. Il raccroche. Un tĂ©moin a assistĂ© Ă l’échange : Patrick Arnoux, rĂ©dacteur en chef au Nouvel Economiste. »
Hersant, ce « grand homme ».
Le 6 octobre 2007, dans son Ă©mission « Masse critique » sur France Culture, FrĂ©dĂ©ric Martel recevait Nicolas Beytout, directeur du Figaro. L’occasion pour ce dernier de faire l’éloge plus qu’appuyĂ© de Robert Hersant, dont le groupe a possĂ©dĂ© le quotidien de 1975 Ă 2005.
- Nicolas Beytout : « Robert Hersant qui lui-mĂŞme a un passĂ© qui est très controversĂ© – en tout cas qui sert de matière première Ă une controverse politique –, Robert Hersant, lui-mĂŞme, est un acteur de la vie politique et donc, Ă©tant acteur de la vie politique et n’étant pas un propriĂ©taire lambda au sens oĂą, par exemple, les journaux anglo-saxons ont parfois des propriĂ©taires qui sont simplement des hommes de presse, c’est-Ă -dire des gens qui font le mĂ©tier de la presse… » br>
- FrĂ©dĂ©ric Martel : « Le New York Times par exemple… » br>
- Nicolas Beytout : « … donc tout ça conduit effectivement Le Figaro, bien malgrĂ© lui je pense, dans des polĂ©miques politiques ou politiciennes. Je pense malgrĂ© tout que ces polĂ©miques ont probablement nui Ă la presse française dans son ensemble… Lorsque vous revenez une trentaine d’annĂ©es en arrière, vous vous apercevez que Robert Hersant, en dehors des cĂ´tĂ©s polĂ©miques qu’on Ă©voquait, il y a un instant, Robert Hersant Ă©tait un grand homme de presse, je veux dire par lĂ qu’il Ă©tait un grand industriel de la presse. C’était quelqu’un qui sentait que c’était un mĂ©tier. C’était quelqu’un qui avait senti comment il fallait, comment on pouvait construire des groupes de presse. Au fond ce qu’on peut… – et encore une fois, je mets de cĂ´tĂ© la personnalitĂ© du personnage et les polĂ©miques qu’il a suscitĂ©es, Ă tort ou Ă raison – la France aurait eu plusieurs Robert Hersant que probablement son industrie des mĂ©dias se porterait beaucoup mieux. »
Pour mĂ©moire, Robert Hersant a Ă©tĂ© condamnĂ©, Ă la LibĂ©ration, Ă 10 ans d’indignitĂ© nationale. En contournant les lĂ©gislations sur la concentration de la presse, il bâtit un groupe très puissant dans la presse quotidienne rĂ©gionale, notamment. La taille de son empire lui valut le surnom de « papivore ».
En 1984, il expliquait : « Certains mènent le bon combat Ă la tĂŞte de partis politiques, moi Ă la direction d’importants moyens d’information (L’Expansion, 6 avril 1984). » Son groupe est devenu une force politique grâce aux liens l’unissant Ă d’anciens ministres et plusieurs parlementaires. Entre 1993 et 1997, neuf de ses dirigeants siĂ©gèrent Ă l’AssemblĂ©e nationale. Ce patron, qui se faisait volontiers le champion de la libertĂ© de la presse savait faire les prĂ©sentations entre l’Ă©quipe du Figaro et les candidats RPR/UDF : « Mes journalistes sont Ă votre disposition. Pendant la campagne, demandez ce que vous voulez, ils le feront. Vous pourrez les appeler Ă n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. » (Élizabeth Coquart et Philippe Huet, Le Monde selon Hersant, Ramsay, mars 1997) [7]
Tout va bien
RassurĂ©s, nous le sommes par MĂ©dias mais aussi par Christine Ockrent et Philippe Ridet, journaliste au Monde chargĂ© de suivre Nicolas Sarkozy. InvitĂ©s le 20 septembre par Colombe Schneck Ă son Ă©mission « J’ai mes sources », sur France Inter, ils ont longuement dĂ©battu sur des rapports entre mĂ©dias et politique. A la question « est-ce que cela [la proximitĂ© entre politiques et patrons de presse] vous inquiète ? » les deux journalistes rĂ©pondent Ă l’unisson par la nĂ©gative. Selon Christine Ockrent : « On peut estimer que c’est pas bien mais, encore une fois, c’est pas nouveau » ; pour preuve : « la presse Ă©crite de l’entre-deux-guerres, au siècle dernier, Ă©tait aux mains du ComitĂ© des forges ! C’était les grandes familles propriĂ©taires ». Un argument pas très nouveau… et pas très convainquant, surtout. L’exploitation, le racisme et le sexisme aussi, « c’est pas nouveau ».