Observatoire des media

ACRIMED

Accueil > (...) > Lu, vu, entendu

Lu, vu, entendu : « Grands entretiens et petits journalismes »

Passage en revue de quelques interviews et de quelques questionneurs.

I. Grands entretiens

Interview scientifique

A distance de la politique polémique et des tensions sociales, l’actualité heureuse, glorieuse et valeureuse : un Français co-lauréat du prix Nobel de Physique. Sur France 5, la chaîne du secteur public consacrée à « la diffusion et au partage des connaissances », la venue d’Albert Fret, le 9 octobre 2007, sur le plateau de l’émission « C à dire » pouvait laisser augurer d’un échange de haute volée au centre duquel la recherche et les questions scientifiques occuperaient logiquement une place de choix et seraient traitées avec rigueur et hauteur. Las, il n’en sera rien. Redoutable maître de cérémonies [1], Thierry Guerrier préfère expédier les questions relatives à la recherche et à ses applications pour apprécier le point de vue de son invité sur « la fuite des cerveaux » ou le rugby.

Transcription [avec Amir]

- « Est-ce qu’un jour on peut imaginer qu’on ait une toute petite puce qui soit un mobile qui serait greffée sur soi ? »
- « AAAAAEH d’accord ! mais ça (en montrant un lecteur MP3) vous imaginez qu’il y a trente ans, on n’aurait pas osé l’imaginer !! Grâce à vos découvertes… ça existe... Rêvez-nous, faites-nous rêver un petit peu !!!  »
- « Alors, vos découvertes est-ce qu’elles vous ont permis par exemple de déposer un brevet ? Est-ce que ça vous a fait gagner de l’argent ? Vous êtes riche ? »
- « On parle de la fuite des cerveaux, est-ce que votre prix Nobel aujourd’hui est la preuve que la science française va bien ou qu’au contraire euuuh.. ça se.....? »
- « Cette fuite elle existe, vous êtes fasciné par le Japon et vous dites vous-même que les doctorants s’en vont au Japon. »
- « Qu’est-ce qu’ils (les Japonais) ont de plus que nous puisque.. puisque ça va bien et puisqu’on est capables d’inventer des choses comme ça ? »
- « Qu’est-ce qu’ils ont de plus dans leur organisation qui fait...? »
- « Vous avez fait du rugby pendant vingt ans. Est-ce qu’aujourd’hui vous avez le temps de suivre les bleus ? »
- « Vous allez aller au Stade de France ? »

Interview branchée

Il y a les questions ouvertes, il y a les questions fermées. Et puis il y a les questions verrouillées à double tour. Celles d’Arnaud Liévin, journaliste « branché » de Technikart, par exemple. Dans l’édition d’octobre 2007, il interviewe Benoît Hamon, porte-parole du Parti socialiste. Pour parler comme Technikart, si la forme se veut « cool », le fond des questions est « mainstream ». En français, dans l’air du temps. Echantillon  :

- « Le rapport au militantisme est en train de changer, avec l’explosion d’Internet puisqu’on passe d’un rapport vertical à un rapport horizontal aux partis. Or, le PS semble encore résonner [sic] sur de vieux schémas … »
- « (…) il serait peut-être temps que la gauche sorte d’une approche postmarxiste du monde selon laquelle hors des classes sociales, point de salut ? »
- « Vous nous faites du bourdieusisme primaire … »
- « Quand on est de gauche, doit-on pour autant mépriser le monde de l’entreprise en opposant sans cesse capital et travail ? »

Inviter les socialistes à se débarrasser de leurs oripeaux « archaïques » est aujourd’hui un réflexe pavlovien pour l’interviewer confronté à un cadre du PS. Les questions en forme d’exhortations se renouvellent indéfiniment, de médias en médias [2].

Interview intelligente

De France Culture à Technikart, par exemple. L’émission « Les matins » de France Culture du 19 juillet dernier illustrait déjà cette entreprise interrogative de délimitation médiatique du « politiquement pensable ». Pour débattre de « la reconstruction du parti socialiste », Delphine Batho, députée PS, et Benoît Hamon, encore, étaient ce jour-là, les invités. Les journalistes et chroniqueurs de l’émission, Olivier Duhamel, Hervé Gardette et Olivier Pastré prendront une large part à la discussion.

De rénovation du parti socialiste et de la gauche en général, il ne sera réellement question que cinq minutes et huit secondes sur les trois-quarts d’heure de débat. Juste ce qu’il faut pour dresser le seul projet médiatiquement audible en la matière : celui d’un alignement toujours plus grand sur la vulgate néo-libérale. Cet escamotage du fond du débat est largement facilité par le primat de la personnalisation dans la représentation médiatique de la vie politique. Evoquant la participation d’Olivier Duhamel en tant qu’ « ancien député socialiste » au comité de réflexion sur la réforme des institutions récemment installé par le chef de l’Etat, Hervé Gardette demande ainsi aux invités s’ « il a eu raison d’y aller ». Ali Baddou leur oppose la « belle époque » d’un « parti […] très attractif » où s’illustraient des personnalités aussi « brillantes » que « Laurent Fabius, Jacques Delors, Michel Rocard, Jacques Atali »« Vous avez beaucoup critiqué Jack Lang […] ; Dominique Strauss Khan […], vous en pensez quoi, sa promotion future et probable au FMI », renchérit Olivier Pastré ; « ça vous concerne, c’est un socialiste », insiste Ali Baddou devant la lassitude de ses invités.

Faut-il s’étonner que ce ne soit que dans les cinq dernières secondes de l’émission qu’Ali Baddou observe « l’amorce d’un débat […] sur des questions de fond », quand la seule question de la participation de personnalités « de gauche » au comité de réflexions sur les institutions retient les intervenants huit minutes et vingt-six secondes ? Dans la portion congrue laissée au fond du débat, ne reste alors de place que pour une rénovation du parti socialiste comprise dans le sens univoque où l’entendent les médias dominants. «  On dit que le PS doit changer de logiciel  », qu’il doit tirer les leçons « de la chute du mur de Berlin […] de la fin de l’espérance collectiviste », explique ainsi Ali Baddou. Sollicitant l’avis des invités sur les notions de « lutte des classes », de « baisse tendancielle du taux de profit » et de « baisse de la durée du travail », Olivier Pastré demande, par ailleurs, aux invités de déterminer lesquels de ces concepts leur « paraissent ringards  ». On imagine aisément quelle image ce type de catégorisation projette mécaniquement sur le responsable politique qui ose se réclamer de telles théories… [Avec Damien Loup]

Interview « claire, simple, insusceptible d’interprétation »

À l’image de celle que nous a offert Olivier Pastré, la dimension éditorialisante des questions posées par les grands journalistes est le plus souvent explicite. Mais, au besoin, l’explication de texte est fournie par ailleurs. Sur le blog de Jean-Michel Aphatie, par exemple. Le 10 septembre, l’interviewer politique de RTL encense ainsi Manuel Valls en ces termes : « En préparant l’interview de ce matin, à 7h 50, sur RTL, je pensais que le député-maire socialiste d’Evry, Manuel Valls, tournerait autour du pot à propos de la réforme des régimes spéciaux de retraites ». Mais, quel soulagement : « (…) Au contraire, sitôt la première question posée, la réponse est venue, claire, simple, insusceptible d’interprétation. Oui, il faut réformer les régimes spéciaux, le pays attend cette mesure d’égalité. Voilà qui tranche avec le salmigondis habituel de la pensée socialiste ». Le salmigondis de la pensée journalistique, lui, n’est jamais politique.

Interview de combat

Ainsi, la nécessaire « modernisation » du PS n’est pas la seule obsession des grands journalistes comme Jean-Michel Aphatie. La réforme des régimes spéciaux, « mesure d’égalité », est aussi au centre de leurs préoccupations. Et le comportement des salariés en lutte suscite chez eux des réactions « insusceptibles d’interprétation ». Le 23 octobre, par exemple, Christian Mahieux, secrétaire fédéral de Sud-Rail subit le feu de Christophe Hondelatte sur RTL. Un florilège de questions où l’agressivité des commentaires le dispute à la grossièreté des insinuations :

- « Alors pour que les choses soient bien claires, Sud, votre syndicat, est avec Force Ouvrière, l’un des deux syndicats qui appelle encore ce matin à faire grève dans les transports publics et notamment à la SNCF d’Ile-de-France. Ca va durer jusqu’à quand ?  »
- « Je voudrais vous faire écouter ceci. C’est un extrait d’un reportage diffusé, hier matin, sur l’antenne de RTL : “Je suis gardienne d’immeuble. Et donc là, je travaille en Intérim en ce moment. Donc, je ne suis pas logée sur place. Je dois me rendre à mon lieu de travail à Aulnay-sous-Bois et ça fait deux jours que je ne travaille pas. Comme je suis en Intérim, eh bien je ne serai pas payée. Et là, ce matin, je suis levée depuis 5 heures. Sur la ligne RER B, c’est très, très compliqué... Et là, je ne suis pas encore arrivée, quoi !" Voilà, elle n’est pas payée. Elle risque de perdre son job. Je me dis que l’homme de Gauche, pour ne pas dire le Gauchiste que vous êtes ...[Christian Mahieux précise qu’il est syndicaliste] Oui, comment pouvez-vous vous satisfaire de ça, de ce que vous entendez là ? »
- « Est-ce que vous ne craignez pas de passer pour de supers extrémistes absolument ingérables , au moment où une fenêtre s’ouvre pour vous puisque le ministre du Travail a dit qu’il était prêt à travailler sur une loi en faveur de la représentativité des syndicats ? Sud ne fait pas partie du club très fermé des grands syndicats en France. Donc, vous n’êtes pas habilité à signer les grandes conventions nationales, hormis dans le secteur de la Fonction publique. Donc, là, il y a quelque chose qui s’ouvre pour vous. Mais alors, du coup, vous apparaissez un peu comme des irresponsables . Moi si j’étais lui , je remettrais la réforme à plus tard. »
- « On ne peut pas dire : le ministre ne veut pas me recevoir et se comporter de manière, parfois, un peu irresponsable dans la négociation ? »
- « A Sud-Rail, on n’a jamais vu la couleur d’une enveloppe pour arrêter un mouvement ? J’ai l’impression que la réponse est déjà non ? »

On a surtout l’impression que l’insinuation dans la question est lourde sinon insultante pour le syndicat, ses adhérents et les militants syndicaux, en général [3].

II. Petits journalismes

Amnésie éditoriale

À l’occasion de la diffusion par France 2 du téléfilm Notable donc coupable, inspiré de l’« affaire Alègre », Marianne (6 octobre 2007) reproche au Monde de « flagelle[r] l’ensemble des médias  » quant à la mise en cause de Dominique Baudis. Le Monde a écrit : « Le journalisme est tombé bien bas cet été là. Tous les médias sont tombés dans la surenchère. » Non, réplique l’hebdomadaire, « Marianne et le Canard enchaîné ont refusé de participer au lynchage. Notre différence n’était pourtant pas passée, à l’époque, inaperçue. » Ce n’est pas en répétant un mensonge qu’il devient une vérité… Il suffit de lire ici même… un article daté d’octobre 2004 : « Affaire Alègre » : un trou de mémoire de J.-F. Kahn

Flagornerie éditoriale

Il n’est pas encore Prix Nobel. Mais « Il y a un style Sarkozy, aussi reconnaissable que le phrasé de Miles Davis ou la voix de Sacha Guitry. Le style Sarko, c’est le sens du mouvement porté à un tel degré de frénésie qu’il lui confère le don d’ubiquité. Le “Sarko’s touch”, c’est cette manière de vous laisser discuter du plat sur la table alors qu’il est déjà en train de servir l’apéro sur le zinc du bistro d’à-côté. La griffe Sarko, c’est aussi cette façon de n’être jamais meilleur que lorsque tout va mal. » Philippe Waucampt, dans son éditorial du Républicain Lorrain, le 27 octobre 2007, porte la flagornerie éditoriale à un degré de frénésie admirative rarement atteint.

La faute au public (1)

Toutefois, à l’évidence, « Nicolas [Sarkozy] ne tient pas les médias ». C’est le mensuel Medias proche de Reporters sans frontière, qui l’affirme dans son éditorial de l’édition de septembre. Pourquoi alors une telle saturation de l’espace médiatique ? Par la faute des téléspectateurs, toujours d’après Médias  : « son omniprésence [de Sarkozy] fait sens et satisfait notre goût du spectacle ». Conclusion : « pour comprendre les médias, Debord est toujours plus utile que Bourdieu »…. Existe-t-il un titre plus galvaudé par le journalisme que La Société du spectacle, une référence devenue triviale et systématique ? Du Debord à l’usage de Médias et de quelques autres, il ne reste qu’un mot : « spectacle ». Et de Bourdieu, rien du tout. L’omniprésence de Sarkozy ? C’est simple : c’est la faute au public. Pour comprendre Debord, mieux vaut le lire que se le faire résumer par Médias. Pareil pour Bourdieu dont les concepts restent précieux, notamment dans la mesure où ils permettent de comprendre l’interdépendance des champs économique, journalistique et politique [4] qui expliquent en grande partie l’omniprésence de Nicolas Sarkozy.

La faute au public (2)

Mais « la faute aux publics » semble être un argument de saison. Dans L’Express du 24 octobre 2007, le médiateur, Vincent Olivier se désole ainsi sur le thème « quand on oublie le people, nos ventes stagnent ».

Extraits :

«  Une photo à la fois belle et terrible : un moine emprisonné, mains accrochées aux barreaux, regard tendu vers le dehors. Un titre choc : “Le drame birman”, enrichi de plusieurs “appels” sur Aung San Suu Kyi, la dictature, le bouddhisme et son esprit de résistance. Une “Une” presque entièrement consacrée à ce sujet. Que demander de plus ? Y avait-il, dans la semaine du 4 au 10 octobre, actualité plus forte, plus prenante que cette révolte birmane ? Les événements internationaux, les grands reportages, les débats de fond, là réside l’identité de L’Express, nous expliquez-vous régulièrement. Parfois gentiment (“Nous aimerions tellement lire dans notre journal...”), parfois moins (“Votre presse de caniveau uniquement préoccupée de politique intérieure...”). Nous avions donc de bonnes raisons d’espérer des ventes favorables. Pas “le” tirage de l’année, bien sûr, comme l’élection de Sarkozy ou le Spécial Immobilier, mais au moins un résultat satisfaisant. (…)

Alors ? Eh bien, le résultat des ventes est... normal. Désespérément normal. En d’autres termes, nous n’avons constaté objectivement aucun effet spécifique, ni positif ni négatif. Et qu’on ne vienne pas invoquer la concurrence des autres hebdomadaires : cette même semaine, Marianne mettait en Une « Les imposteurs », Le Nouvel Obs titrait sur le dernier livre de Bernard-Henri Lévy et Le Point sur celui de Norman Mailer. Peut-être avons-nous, finalement, été victimes de ce que l’on peut appeler l’“effet Arte” : interrogés sur ce qu’ils attendent de la télé, la grande majorité des Français répond culture, théâtre, fictions hexagonales... tout en se précipitant sur TF 1 et ses séries américaines ! Ce n’est, bien entendu, pas une raison pour ne plus mettre à la Une de questions internationales : L’Express entend bien demeurer une référence en la matière. Mais, reconnaissez-le, vous ne nous y encouragez pas beaucoup . »


La « faute au public » ? Un argument qui a déjà beaucoup servi… En 2005, il inspirait le commentaire suivant à Serge Halimi :

« L’intérêt que nous éprouvons pour un sujet nous vient-il aussi naturellement que le prétendent les fabricants de programmes et de sommaires ? N’est-il pas plutôt construit par la place qui précédemment lui a été accordée dans la hiérarchie de l’information ? Lorsque la mort de Lady Diana fut annoncée (Le Monde y consacra trois « unes », TF1 un journal exceptionnellement prolongé qui, pendant 1 heure 31 minutes, ne traita que de ce seul sujet), comment quiconque aurait-il pu ne pas être “intéressé” ? Non pas que la nouvelle soit importante (la défunte n’avait aucun pouvoir, hormis celui de doper les ventes de la presse people), mais parce qu’à force d’entendre parler d’elle —de son mariage avec le prince Charles, de la naissance de chacun de ses enfants, de ses amants, des infidélités de son mari, de ses régimes alimentaires, de sa campagne contre les mines antipersonnel— la princesse était, qu’on le veuille ou non, entrée dans nos vies. On en avait appris davantage sur elle que sur bien des membres de notre entourage. Alors, forcément, sa mort nous “intéressa”. Peut-être se serait-on intéressés à d’autres sujets si les médias leur avaient consacré autant de temps et de moyens qu’à ce fait divers là. Car comment peut-on se soucier de ce qui advient en Colombie, au Zimbabwe ou au Timor-Oriental quand on ignore l’existence de ces pays ? Les libéraux insistent sans relâche sur le rôle économique de l’offre. Sitôt qu’il s’agit d’information et de culture, ils prétendent cependant tout expliquer par la demande... [5] »

Des journalistes prêts à servir

Lu sur le site Internet de Marianne,

« Le 24 septembre dernier, Nicolas Sarkozy a remis la légion d’honneur à Patrick Buisson, journaliste et chroniqueur pendant la campagne dans l’émission Politiquement show, sur LCI. Ce geste symbolique, accompli devant un parterre de sondeurs, s’est accompagné d’un florilège de compliments et d’un petit discours dans lequel le chef de l’Etat remerciait l’intéressé de lui avoir conseillé “d’aller au peuple” quand d’autres lui recommandaient de faire campagne au centre… Que ce nouveau chevalier ait fait ses premières armes à Minute et au Crapouillot il y a bien longtemps n’est pas en question, mais en lui remettant la rosette, Nicolas Sarkozy a officialisé une situation déjà connue des lecteurs de Marianne : la double casquette de Patrick Buisson, à la fois journaliste sur une grande chaîne de télévision et…conseiller d’homme politique ! En plus de ses émoluments journalistiques, Patrick Buisson perçoit en effet d’autres rétributions via Publifact, une société dont il est l’actionnaire principal.

Avant de se rapprocher du candidat de l’UMP, le journaliste avait déjà manœuvré auprès d’autres clients potentiels : Charles Pasqua, Alain Madelin et François Bayrou. Objectif : tenter de monnayer sa proximité avec de nombreux sondeurs pour proposer aux hommes politiques en difficulté de « redresser » leur cote. (…) Question : fort de cette proximité avec Nicolas Sarkozy, est-il bien normal que Patrick Buisson ait continué à “informer” les téléspectateurs pendant la campagne ? « “Un journaliste décoré, c’est un journaliste de moins”, dit l’adage. Qu’en pense LCI ? Contactée, la chaîne refuse de se prononcer sur cet étrange mélange des genres et se contente de signaler qu’elle a remplacé Patrick Buisson par Christophe Barbier dans le Politiquement show. L’ami du Président, lui, été promu par TF1 à la direction de la chaîne Histoire. Où il n’y a, bien sûr, aucune information. »

Buisson, un autre journaliste qui rejoint le pouvoir UMP après Catherine Pégard, Myriam Lévy, Jean-Marie Colombani, Eric Le Boucher… et Georges-Marc Benamou [6].

Des conseillers prêts à sévir

Ancien journaliste lui-même, celui-ci semble avoir une curieuse conception des rapports entre le pouvoir politique et les journalistes.

Lu dans Bakchich :

Benoît Delmas, journaliste au Nouvel Economiste, « qui prépare une “Une” de son hebdo sur France Télévision, téléphone à l’ami Georges-Marc. Benoît Delmas suit de près la carrière de ce dernier, rédigeant quelques gentillesses épisodiques sur Benamou sur son blog, “Le western culturel”, tenu sur le site de Courrier International. Delmas compose le numéro du portable de Benamou. “Je dis mon nom, pas même le temps d’indiquer mon support”, raconte-t-il à Bakchich, en révélant la conversation surréaliste échangée avec le conseiller de l’Elysée. “C’est vous qui avez un blog, qui écrivez des contre vérités sur moi. Sachez que vous êtes sous surveillance”, lui assène Benamou. “Nous sommes en démocratie ou en dictature ?”, questionne Delmas, interloqué. “Tant que vous ne retirerez pas ce que vous avez écrit sur moi, vous serez sous surveillance”, répond GMB. “Puis-je avoir le nom de votre avocat ?”, continue le journaliste. “Non. Il est chargé de surveiller tous vos écrits”. “Si j’écris des conneries, envoyez-moi du papier bleu, ça sera plus démocratique”, tente Delmas. « Vous êtes sous surveillance juridique, recommence Benamou. Redevenez un garçon sympathique, car nous avons des amis communs dans votre entourage professionnel ; ça vaudrait mieux pour vous”. « Je vous appelais à propos de France Télévision”, insiste Benoît Delmas. “Tant que vous n’aurez pas retiré vos écrits, je ne vous parle pas”, conclut Benamou. Il raccroche. Un témoin a assisté à l’échange : Patrick Arnoux, rédacteur en chef au Nouvel Economiste. »

Hersant, ce « grand homme ».

Le 6 octobre 2007, dans son émission « Masse critique » sur France Culture, Frédéric Martel recevait Nicolas Beytout, directeur du Figaro. L’occasion pour ce dernier de faire l’éloge plus qu’appuyé de Robert Hersant, dont le groupe a possédé le quotidien de 1975 à 2005.

- Nicolas Beytout : « Robert Hersant qui lui-même a un passé qui est très controversé – en tout cas qui sert de matière première à une controverse politique –, Robert Hersant, lui-même, est un acteur de la vie politique et donc, étant acteur de la vie politique et n’étant pas un propriétaire lambda au sens où, par exemple, les journaux anglo-saxons ont parfois des propriétaires qui sont simplement des hommes de presse, c’est-à-dire des gens qui font le métier de la presse… »
- Frédéric Martel : « Le New York Times par exemple… »
- Nicolas Beytout : « … donc tout ça conduit effectivement Le Figaro, bien malgré lui je pense, dans des polémiques politiques ou politiciennes. Je pense malgré tout que ces polémiques ont probablement nui à la presse française dans son ensemble… Lorsque vous revenez une trentaine d’années en arrière, vous vous apercevez que Robert Hersant, en dehors des côtés polémiques qu’on évoquait, il y a un instant, Robert Hersant était un grand homme de presse, je veux dire par là qu’il était un grand industriel de la presse. C’était quelqu’un qui sentait que c’était un métier. C’était quelqu’un qui avait senti comment il fallait, comment on pouvait construire des groupes de presse. Au fond ce qu’on peut… – et encore une fois, je mets de côté la personnalité du personnage et les polémiques qu’il a suscitées, à tort ou à raison – la France aurait eu plusieurs Robert Hersant que probablement son industrie des médias se porterait beaucoup mieux. »

Pour mémoire, Robert Hersant a été condamné, à la Libération, à 10 ans d’indignité nationale. En contournant les législations sur la concentration de la presse, il bâtit un groupe très puissant dans la presse quotidienne régionale, notamment. La taille de son empire lui valut le surnom de « papivore ».

En 1984, il expliquait : «  Certains mènent le bon combat à la tête de partis politiques, moi à la direction d’importants moyens d’information (L’Expansion, 6 avril 1984). » Son groupe est devenu une force politique grâce aux liens l’unissant à d’anciens ministres et plusieurs parlementaires. Entre 1993 et 1997, neuf de ses dirigeants siégèrent à l’Assemblée nationale. Ce patron, qui se faisait volontiers le champion de la liberté de la presse savait faire les présentations entre l’équipe du Figaro et les candidats RPR/UDF : «  Mes journalistes sont à votre disposition. Pendant la campagne, demandez ce que vous voulez, ils le feront. Vous pourrez les appeler à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. » (Élizabeth Coquart et Philippe Huet, Le Monde selon Hersant, Ramsay, mars 1997) [7]

Tout va bien

Rassurés, nous le sommes par Médias mais aussi par Christine Ockrent et Philippe Ridet, journaliste au Monde chargé de suivre Nicolas Sarkozy. Invités le 20 septembre par Colombe Schneck à son émission « J’ai mes sources », sur France Inter, ils ont longuement débattu sur des rapports entre médias et politique. A la question « est-ce que cela [la proximité entre politiques et patrons de presse] vous inquiète ? » les deux journalistes répondent à l’unisson par la négative. Selon Christine Ockrent : « On peut estimer que c’est pas bien mais, encore une fois, c’est pas nouveau » ; pour preuve : « la presse écrite de l’entre-deux-guerres, au siècle dernier, était aux mains du Comité des forges ! C’était les grandes familles propriétaires ». Un argument pas très nouveau… et pas très convainquant, surtout. L’exploitation, le racisme et le sexisme aussi, « c’est pas nouveau ».

 

Notes

[1Pour un aperçu des capacités de l’animateur, on peut lire « “ C dans l’air ” se charge de “ réformer ” la France ».

[2Sur cette pression éditoriale et la forme qu’elle a prise pendant la campagne présidentielle, lire ici même « Le parti de la presse, le Parti socialiste et l’orthodoxie libérale ».

[3Sur le comportement des médias dominants à l’égard des mobilisations actuelles et sur l’usage de sondages dans ce même contexte, on peut lire « Préparatifs médiatiques des grèves du 18 octobre » et « Après les grèves du 18 octobre, faire la grève des sondages ? ».

[4Pour une analyse un peu plus détaillée de cette interdépendance, lire ici même Sarkozy et les médias, les médias face à Sarkozy.

[5Les Nouveaux chiens de garde, Raisons d’agir, 2005, p.77.

[6Sur cette ouverture médiatique, lire « Le pouvoir UMP s’ouvre à la nomenklatura médiatique ».

[7Précisions apportées par un lecteur papiphage. Que nous remercions.

A la une

Actualité des médias n°21 (novembre 2018)

Du côté des programmes, des informations et des entreprises médiatiques.

Gilets jaunes : les éditocrates applaudissent Macron et sifflent la fin de la récré

Les éditorialistes aux gilets jaunes : « rentrez chez vous ! »