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Présidentielle 2007

Le parti de la presse, le Parti socialiste et l’orthodoxie libérale

par Grégory Rzepski, le 18 avril 2007

Enfermer le « débat » politique légitime à l’intérieur des frontières qu’ils se chargent de tracer : telle est la besogne qu’accomplit la plupart des représentants de la presse de parti pris quand ils se comportent en représentants du parti de la presse. Ce dur labeur peut être résumé sous la forme d’un slogan : défaire la gauche de gauche (en la tenant à l’écart de l’espace médiatique), « moderniser » la gauche de gouvernement. La « moderniser », c’est-à-dire l’inciter à adopter pleinement l’orthodoxie libérale (démembrement de l’État social, « assainissement » des finances publiques, diminution de la « pression fiscale », etc.).

Ce pouvoir de légitimation (et de disqualification) mérite d’être analysé pour lui-même (si l’on veut comprendre son impact éventuel), sans avoir à s’attarder outre mesure sur les prétentions à la validité des sentences des gourous médiatiques de la modernité libérale. Les commentaires qui ont suivi le discours de Ségolène Royal à Villepinte le 11 février 2007 et la « polémique » au sujet du coût des programmes qui s’est alors imposée dans les médias sont, à ce titre, exemplaires.

Le programme commun de la nomenklatura médiatique

Le rêve commun des éminences du parti de la presse, par-delà les quelques désaccords qui permettent encore de les distinguer, avait été exposé en toute clarté par Alain Minc, le 1er avril 1995 sur LCI. Il exprimait alors ses regrets quant à la campagne électorale qui s’achevait : « Je me plaisais à imaginer ce qu’aurait été la campagne si elle avait opposé Jacques Delors à Edouard Balladur. Finalement, c’est drôle la vie d’un pays : on était à un millimètre d’une campagne de pays très développé, très sophistiqué, entre le centre droit et le centre gauche, à l’allemande, et on a une campagne beaucoup plus marquée par le vieux tropisme français du rêve, de l’illusion et du sentiment que la politique domine tout [1]. »

« Une campagne de pays très développé, très sophistiqué, entre le centre droit et le centre gauche » : Alain Minc explicitait alors ce qui est toujours, en 2007, le programme commun des « éléphants » du parti de la presse. En 2007, comme en 2005 à l’occasion de la campagne référendaire, ils tentent d’imposer ensemble une contraction du périmètre des choix politiques légitimes. En 2007 comme en 2005, ils s’appuient, à cette fin, sur les appareils médiatiques dont ils sont les tenanciers pour peser sur les forces politiques. Car, si les médias ne font pas l’élection, ils ne sont pas de simples observateurs de la campagne électorale. Et plus que leur parti pris lui-même, ce qui est en cause ici, c’est la convergence des chefferies éditoriales dans ce travail de réduction au « politiquement pensable ». Ce travail a deux dimensions : d’une part, minorer la représentation médiatique de ceux qu’on appelle les « petits candidats », notamment ceux de la gauche de gauche, par des distorsions quantitatives mais aussi qualitatives par rapport au traitement réservé aux « grands » [2] ; d’autre part, combattre les supposées tendances à l’archaïsme de la gauche socialiste.

Des « manuels marxistes » à la « mutation idéologique »

« Moderniser » la gauche socialiste : plusieurs épisodes du feuilleton électoral ont illustré ce « vieux tropisme » éditorial, comme dirait Minc. En juin 2006, par exemple, les commentateurs, presque unanimes, déversent un tombereau de critiques contre le programme du PS qui est alors rendu public et qui « nous replonge dans des manuels marxistes », si l’on en croit Éric Le Boucher (Le Monde du 1er juillet 2006) [3]. En novembre 2006, en revanche, la désignation de Ségolène Royal par les militants socialistes, exauce ces mêmes « maîtres-tanceurs » : une désignation dans laquelle ils se réjouissent de découvrir, presque tous, quelles que soient leur préférences politiques, le signe d’ « une mutation idéologique profonde » du parti (Christophe Barbier, sur LCI, le 17 novembre 2006) [4].

Un mois plus tard, le 21 décembre 2006, Claude Imbert exprime sa satisfaction dans Le Point  : « Par les temps qui courent, il ne faut pas bouder les bonnes nouvelles. (...) pour ce début de campagne présidentielle, saluons le désir de renouveau qui s’y manifeste sans pleurnicher d’avance sur ce qu’il nous réserve. Le couple Sarko-Ségo reproduit (...) avec bonheur le couple alternatif de toutes les grandes démocraties modernes. » Même tonalité dans l’éditorial du Monde daté du 23 décembre 2006 : « les trois derniers mois de l’année 2006 ont vu s’épanouir une saine émulation démocratique, totalement inédite avant une élection présidentielle, entre les principaux partis de gouvernement. Afin d’éclairer le choix des électeurs dans quatre mois, la gauche et la droite devront déployer tout autant d’énergie pour nourrir de véritables débats à la hauteur des défis politiques, économiques, sociaux et européens que la France doit relever. »

Quand Ségolène Royal « se sectarise »

La France serait-elle enfin une « grande démocratie moderne » ? 2007 verrait enfin se réaliser le rêve envolé d’Alain Minc en 1995 ? Pas exactement.

Dès le début de l’année électorale, Ségolène Royal déçoit les éditorialistes et leurs « associés rivaux » : politologues et sondologues. Ainsi, Stéphane Rozès (de l’institut CSA), le 19 janvier 2007, explique le « trou d’air » que connaîtrait la campagne de la candidate socialiste par « son débat avec le premier secrétaire sur la fiscalité », débat qui aurait « banalisé son image en la rendant dépendante d’un débat interne au Parti socialiste [5] ». Le premier secrétaire du PS avait en effet annoncé le 10 janvier qu’en cas de victoire, son parti remettrait « en cause les baisses d’impôts sur le revenu et sur les grandes fortunes qui ont été accordées aux plus privilégiés ». Ségolène Royal prend immédiatement ses distances avec cette annonce, mais en vain : les commentateurs de tous bords voient planer sur elle l’ombre de « l’archaïsme » et de la dépendance, forcément coupable, à l’égard des tenants de « l’orthodoxie » socialiste. Plus encore que les « bourdes » de la candidate, ces « dérapages » lui valent de perdre la popularité médiatique dont elle avait joui jusque-là.

Le 11 février au matin, sur Europe 1, Catherine Nay tient, du bord de la rive droite de la presse, les commentaires que l’on entendra sur sa rive gauche : « Elle faiblit dans les sondages. Elle a besoin de contre-attaquer. Il y a quelques semaines, c’est bien ce qui avait plu, elle était idéologiquement dans une certaine transgression par rapport aux vaches sacrées socialistes. Elle avait osé avec une impertinence toute féminine, remettre en cause les 35 heures, le temps de travail des profs. Elle se permettait de saluer Tony Blair. Elle exhalait un parfum d’ouverture et de liberté. Elle parlait d’ordre juste. Et son sourire allait faire le reste. Elle empruntait les accents de la campagne du deuxième tour de François Mitterrand en 88. Mais cette phase est terminée. On s’affole au PS, elle est pressée de toutes parts, l’urgence, lui a-t-on dit, est de rassembler son camp. (...) Elle pourfend la droite, se victimise en citant Mirabeau, tient des diatribes courroucées contre l’argent, les médias, les puissants. Le refrain préféré de la gauche. Là c’est le François Mitterrand du congrès d’Epinay de juin 71. A gauche toute. C’était il y a 36 ans. Madame Royal remet le boeuf devant la charrue. Tout pour le premier tour. Mais ce faisant, elle se sectarise et risque de rendre plus difficile le second. » Les commentateurs de Libération ou du Monde ne diront pas autre chose. À leurs yeux, il faut que la candidate se reprenne et redevienne ce qui lui avait valu les faveurs des éditorialistes en 2006 : l’incarnation d’une gauche « moderne »...

La leçon politique de Catherine Nay intervient le matin du discours que Ségolène Royal prononce à Villepinte et dans lequel elle dévoile son programme de cent mesures. Dans cette allocution, elle introduit son propos en insistant sur « la dette publique [qui] est devenue insoutenable. » Elle affirme vouloir « réconcilier les Français avec l’entreprise pour sortir la France des déficits. » Elle dénonce « un État qui est devenu beaucoup trop lourd. » De telles prises de position lui valent un satisfecit de l’éditorial du Monde daté du 13 février : « Ce discours n’est pas sans courage alors que les fonctionnaires constituent de gros bataillons de l’électorat socialiste ». Mais, dans l’ensemble, ce n’est pas suffisant pour les conseillers politiques en fonction dans les médias dominants.

Haro sur le social et la dépense publique !

Les commentaires qui suivent ce discours lui reprochent d’abord sa dimension excessivement sociale. Des propositions « trop marquées par la tentation de l’assistanat », diagnostique ainsi l’éditorial de Marianne (le 17 février 2007). Une analyse que partage Eric Le Boucher dans Le Monde du 18 février 2007 : « Augmenter le SMIC, revaloriser les retraites, grossir les allocations, conditionner les aides aux entreprises, créer 500 000 emplois publics pour les jeunes..., la liste de la société socialiste de l’assistanat était longue, elle en rajoute encore dans la volonté de ‘‘ protection ’’, de la naissance à la mort, jusqu’à épauler l’archéo en chef, José Bové, contre les OGM. » La gauche de gauche étant « archéo » et la gauche de gouvernement étant menacée de l’être, l’avenir de celle-ci dépend aux yeux des commentateurs de son déplacement vers la droite.

Mais c’est surtout le problème du chiffrage qui va devenir le seul horizon du débat public pendant plusieurs jours. « Cent propositions détaillées mais non chiffrées », résume ainsi Claire Chazal sur TF1 le soir du discours. « Elle a parlé pendant une heure vingt, uniquement de questions sociales, de propositions sociales, se lamente Alain Duhamel sur RTL le lendemain matin, il y a donc eu 80 minutes de propositions sociales, il n’y a pas eu une minute de financement de ces propositions sociales. Donc on a une colonne pleine, et on a une colonne vierge. » Le même matin, Jean-Pierre Elkabbach interroge Jean-Pierre Chevènement sur Europe 1  ; les questions se succèdent en rafale :
- « Comment vous financez les cent propositions ? »
- « Tout ça se finance tout seul ? »
- « En combien de temps vous réglez la dette ? »

Sur RMC, le même jour, Céline Pitelet est d’accord avec ses collègues de RTL et d’Europe 1 : « La candidate socialiste n’a pas encore précisé les pistes d’économies ou les nouvelles recettes qu’elle envisage pour financer ses mesures. » Le 12 février encore, sur LCI, Christophe Barbier exprime le point de vue moyen des éditorialistes : « Elle nous propose beaucoup de dépenses et pas beaucoup de chiffrage. »

Même son de cloche, le 13 février 2007, dans l’éditorial de Nicolas Barré pour Le Figaro  : « Sans un mot sur son financement, force est d’admettre que son " pacte présidentiel " perd sérieusement en crédibilité » ou dans celui de Pascal Aubert pour La Tribune  : « Hélas, dans le "pacte" de la candidate socialiste, on identifie plus facilement les postes de dépenses nouvelles - dont le chiffrage final ne sera vraiment possible que lors de leur mise en œuvre, autrement dit trop tard - que les initiatives concrètes de rationalisation de la dépense publique. Compte tenu de la tradition de prodigalité avec les deniers publics attachée à la pratique gouvernementale de la gauche, trouver des marges de manœuvre relèvera du tour de force. »

Que Le Figaro parle d’une « tradition de prodigalité » ne surprendra pas. Mais le 15 février, Le Nouvel Observateur, hebdomadaire « de gauche », abonde dans le sens de la presse conservatrice : « La candidate est restée floue sur le mode de financement de son pacte. » Le même jour, on peut lire des propos similaires dans L’Express  : « Ségolène Royal a promis des économies sans les chiffrer ; elle n’a pas donné d’indications supplémentaires sur les moyens d’alléger une dette qu’elle a par ailleurs jugée ‘‘ insoutenable ’’ ». Dans Le Point, troisième hebdomadaire de ce même jeudi, Jacques Marseille regrette ce virage « gauchiste » de la candidate PS : « En puisant dans ce répertoire éclectique qui renvoie aux réactions de nos arrière-grands-parents d’extrême droite et d’extrême gauche face aux avancées et aux contraintes de la première mondialisation, Ségolène Royal s’est sans doute rapprochée des Français qui cherchent des boucs émissaires faciles aux difficultés que rencontre leur pays et puisent dans un passé nostalgique les formules de préau qui font frissonner les auditoires. Elle se prive en même temps de la possibilité de confronter ce fantasme bien français à l’examen des faits. » Mme Royal se commettrait avec l’extrême gauche... Dans Libération, le 19 février, Yves Michaud, philosophe et chroniqueur sur France Culture partage le diagnostic du très réactionnaire Jacques Marseille  : « Elle est l’otage du PS et de l’extrême gauche ».

L’Institut de l’entreprise est partout

Trop à gauche, trop coûteux : la presse « progressiste » et la presse conservatrice semblent converger dans leurs analyses du « Pacte présidentiel » de Ségolène Royal. Quel est le sens de cette focalisation sur la question du coût du programme socialiste et de cette quasi-unanimité éditoriale ?

Le thème du chiffrage a été, en partie, imposé par l’équipe de campagne de Nicolas Sarkozy [6] comme le rapporte Claire Bommelaer dans Le Figaro du 28 mars 2007 : « Au lendemain de la présentation du ‘‘ pacte présidentiel ’’ par Ségolène Royal, à Villepinte le 11février, toutes les radios avaient ‘‘leur’’ invité UMP, venu réagir. La veille au soir, une réunion au QG avait préparé la riposte et le message à délivrer : le programme de Royal, c’est ‘‘ le retour de l’assistanat, et la dépense à tout-va ’’. Dont acte, sur toutes les ondes ! »

Mais la droite en campagne n’a fait que s’emparer d’un sujet qui avait été mis à l’ordre du jour par les experts patronaux et leurs relais médiatiques. Dans les médias, en effet, le thème de la dette est omniprésent depuis de longs mois. A chaque édition de son émission « À vous de juger » sur France 2, Arlette Chabot fait ainsi tourner le compteur de la dette, supposé édifier l’invité ou le téléspectateur sur ce « problème ». Peu importe la réalité (en nature ou en degré) de ce dernier : depuis le rapport Pébereau de 2005, il est acquis que l’endettement national est un enjeu de tout premier plan pour l’ensemble des éditorialistes français [7].

Pour les médias dominants qui délimitent le périmètre idéologique de la campagne, afin de « résoudre » ce « problème » de la dette, il convient nécessairement de limiter la dépense publique. Dans la continuité de son rapport, Michel Pébereau et son « think tank », l’Institut de l’entreprise, ont ainsi mis en place une cellule de chiffrage des programmes qui vise à évaluer le sens de la modération des « grands » candidats. Une approche comptable et résolument orientée du débat public qui prévaut depuis de longs mois en raison du succès médiatique de cette cellule.

« Succès » est peut-être un euphémisme. La presse quotidienne « de droite » (Le Figaro du 21 février 2007 : « L’Institut de l’entreprise chiffre le coût du projet socialiste à 60 milliards », par Cyrille Lachèvre) comme celle « de gauche » (Libération du 13 février 2007 : « La campagne à l’heure de la calculette », par Muriel Gremillet et Paul Quinio) ont fait écho aux « chiffrages » du « think tank » patronal. Même intérêt pour ces calculs de l’Institut dans Le Nouvel Observateur du 15 février 2007 (« Où sont les marges ? » par Elise Karlin) ou L’Express de la même semaine (« Royal entre dans l’arène » par Elise Karlin) où l’on peut lire : « Jusqu’à présent, l’Institut de l’entreprise estimait les propositions de la candidate socialiste et le projet du PS à 48,6 milliards d’euros et le programme de Nicolas Sarkozy à 49,9 milliards. Le pacte présidentiel dévoilé le 11 février a rajouté un certain nombre de dépenses publiques ». Le Monde a été une sorte de « référence » pour tous ces titres en publiant au moins 9 articles en 6 mois sur la cellule de chiffrage des programmes de l’Institut de l’entreprise [8].

Le succès médiatique de ce travail de chiffrage des programmes, et du programme socialiste en particulier, s’explique sans doute par la qualité du travail de lobbying effectué par l’équipe entourant Michel Pébereau. Il tient également à l’ajustement de ce travail aux attentes des médias dominants dans leur suivi de la campagne présidentielle : autorité de l’expertise, scientificité des « chiffrages », réduction des enjeux à du mesurable,...

Cette approche comptable est un parti pris de la plupart des médias dominants. La quasi-totalité des éditorialistes français exerce une même pression pour réduire l’affrontement politique à l’opposition entre centre droit et centre gauche comme le souhaitait, déjà, Alain Minc en 1995. Pour cette orthodoxie éditoriale, la dépense publique est en elle-même problématique comme l’augmentation du taux de prélèvement obligatoire ou la remise en cause de l’indépendance de la Banque centrale européenne... Un consensus observé dans la quasi-unanimité des prises de position au moment du référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen. Un consensus promu également par d’autres « think tank » comme le Cercle des économistes et qui vise à neutraliser en les naturalisant certaines « contraintes » économiques comme, par exemple, la concurrence fiscale au sein de l’Union européenne [9].

« Reprendre du champ »... à droite ?

Quand la candidate socialiste leur semble s’écarter de ce « cercle de la raison », les « opinion makers » en tous genres la rappellent à l’ordre. Ainsi, quelques jours après le discours de Villepinte, le 18 février 2007, Roland Cayrol explique sur France Inter  : « Les sondages sont pas très bons depuis une quinzaine de jours ; il lui faut absolument reprendre la main et au fond y a deux attitudes possibles : soit elle pense que comme Mitterrand en 81 il faut se recentrer sur un programme socialiste, sur le peuple de gauche et sur un programme très clairement ancré à gauche ; soit, et c’est plutôt ce que demande l’opinion aujourd’hui à gauche, elle reprend du champ, elle reprend de l’autonomie, elle redevient ce pourquoi les Français l’ont beaucoup aimée entre l’été et maintenant, elle ne fait pas un discours proprement socialiste, elle se coupe un peu des éléphants socialistes et elle prend un peu plus son envol librement. »

« Reprendre du champ » par rapport à « un programme très clairement ancré à gauche », est plus certainement le souhait de Roland Cayrol qui, oracle des sondages, fait parler l’opinion de gauche sans même que celle-ci se soit exprimée. De même, Jean-Marie Colombani se désole dans Le Monde le 13 mars 2007 : « Ségolène Royal 2007 ne tient pas les promesses de Ségolène Royal 2006, qui étaient à la fois celles d’un autre rapport avec le PS (et avec son programme), celle d’une modernisation de la gauche (suggérée par la référence au blairisme), celle enfin d’une autre façon de faire de la politique. » De même encore, Laurent Joffrin s’inquiète, dans Libération, le 15 mars 2007 : « Ségolène Royal a dû son succès initial à cette capacité à surprendre, à dérouter, à sortir des sentiers battus du socialisme ancien. Depuis qu’elle a semblé y retourner, son discours est affadi et son message brouillé. » Et le couperet éditorial du directeur de Libération tombe finalement, un mois plus tard, le 16 avril 2007 : « La révolution culturelle a eu lieu à droite. Elle manque à gauche. »

Les « discours » et les « messages » de Laurent Joffrin ou Jean-Marie Colombani illustrent parfaitement ce principe que l’on peut vérifier dans l’observation du traitement médiatique de la campagne : les médias ne sont pas de simples témoins mais des acteurs à part entière de la vie politique. Ces « professionnels de la raison » ont un pouvoir de prescription dont les effets ne sont pas illimités. Mais ils disposent d’un quasi-monopole du pouvoir de formatage du débat public légitime. C’est du moins le pouvoir qu’ils tentent de s’arroger. Ils prescrivent le politiquement pensable aux partis eux-mêmes, c’est-à-dire, le plus souvent, la doxa libérale en majesté. Mieux vaut prendre la mesure de ces prétentions quand elles sont dominantes.

Cette pression éditoriale s’exerce en particulier sur le PS qui doit toujours, et toujours plus, se « moderniser ». Les concessions (réelles...), à leurs yeux, ne sont jamais suffisantes. Même si « on n’a jamais vu un programme aussi proche de l’entreprise » comme l’explique « l’économiste Thomas Philippon qui conseille la candidate » (le 21 mars 2007 dans Libération)... Même si Ségolène Royal déclare dans Challenges le 29 mars 2007  : « Il faut sortir de l’idéologie punitive du profit (...) Je veux que les entrepreneurs aient envie de réussir » ou « Je souhaite réconcilier la France avec l’esprit d’entreprise, que l’on renoue avec le goût du risque »... Ce ne sera jamais assez. À l’image d’Eric Le Boucher, porte-voix du patronat, s’exclamant dans Le Monde le 4 mars 2007 : « La France ne délocalise pas assez ! Le PS devrait proposer un immense plan Power 8 [10] pour la France entière. »

Ainsi soit-il ? En tout cas, les médias dominants, par la voix de leurs commentateurs attitrés, travaillent en ce sens.

Grégory Rzepski

Notes

[1] Cité par Serge Halimi, Les Nouveaux chiens de garde, Liber Raisons d’agir, 2005, p. 86.

[2] Lire ici même : « ‘‘ Grands ’’ journalistes pour ‘‘ petits ’’ candidats ».

[3] Lire ici même : Médias en (pré-)campagne : les éditorialistes contre le projet PS.

[4] Sur ce moment de la campagne, on peut lire ici même « ‘‘ C’est elle que nous voulons ’’ : l’investiture de Mme Royal dans les médias ».

[5] Réponses de Stéphane Rozès lors d’un chat sur lemonde.fr.

[6] Léger retour de flamme : le chiffrage du projet UMP par l’Institut de l’entreprise a toutefois donné lieu à une controverse au sein de l’équipe de campagne de Nicolas Sarkozy (les « budgétaires » comme Pierre Méhaignerie exigeant une certaine modération). Lire « L’UMP rabote les promesses de son candidat pour lui permettre de tenir son chiffrage ». (Attention, ce lien est commercialement biodégradable.)

[7] Peu importe, par exemple, de rappeler comme l’ont fait des voix très isolées que le taux d’endettement de la France est comparable à celui des Etats-Unis d’Amérique...

[8] À savoir :
- « Les mesures Sarkozy évaluées à 17,4 milliards d’euros », le 5 octobre 2006 ;
- « Le coût des propositions du président de l’UMP frise les 39 milliards », le 21 octobre 2006 ;
- « Le projet de l’UMP : entre 30 et 40 milliards d’euros de dépenses », le 17 novembre 2006 ;
- « L’UMP et le PS paraissent optimistes sur le coût de leurs programmes », le 7 décembre 2006 ;
- « Mme Royal dénonce l’endettement de la France mais ne précise pas le financement de son projet », le 13 février 2007 ;
- « Le PS propose à la droite "un débat contradictoire public" sur le chiffrage des dépenses », le 13 février 2007 ;
- « Le coût des projets de l’UMP et du PS est sous-évalué », le 14 février 2007 ;
- « L’UMP rabote les promesses de son candidat pour lui permettre de tenir son chiffrage, » le 17 février 2007 ;
- « Le programme de M. Bayrou évalué à 11,2 milliards net », le 8 mars 2007. Le Monde a également publié un article intitulé « Chiffrage des programmes : et si tout cela ne voulait rien dire... » mais dans son supplément « Économie » daté du 20 février 2007.

[9] Sur le Cercle des économistes, lire ici même « Présidentielle 2007 : Le Monde veut encadrer le débat économique ». Au sujet de la « naturalisation » dans le discours journalistique sur l’économie, lire ici même : « La construction de l’opinion économique par les médias ».

[10] Du nom du « plan social » envisagé par Louis Gallois, patron « de gauche » d’EADS, pour sa filiale Airbus.

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