Avant de se poser la question de la pĂ©rennitĂ© des droits d’auteur des journalistes, comme le fait la lettre ouverte des syndicats de journalistes, je pose une autre question : peut-on leur reconnaĂ®tre la qualitĂ© d’auteur, spĂ©cialement Ă la tĂ©lĂ© ?
La nouvelle guerre en Irak nous donne un exemple. OĂą est l’auteur ? OĂą sont les auteurs quand sur LCI, Canal + ou France2, on nous donne Ă voir en une seule image : un envoyĂ© spĂ©cial qui ne sait rien, incrustĂ© sur une image vide et muette avec, en bandeau dĂ©filant en bas d’Ă©cran, des textes digĂ©rĂ©s issus de diverses agences de presse. Bravo les auteurs ! Et belle dĂ©monstration de dĂ©sinformation par saturation, pour un JT au rapport signal/bruit toujours plus Ă©levĂ©. Signes illisibles, signes de diversion, signes de divertissement.
A moins que l’auteur soit ailleurs : est-ce l’interprète-journaliste qui pousse la voix d’un demi-ton en dĂ©couvrant la symphonie des premières bombes sur Bagdad, coup de bol en plein JT ? Sur toutes les chaĂ®nes, le livret de cet opĂ©ra moche est bien mĂ©diocre : « Comment va Saddam ? », « Regardez les lumières dans le ciel », « Ces images que vous pouvez voir sur votre Ă©cran », « Vous l’avez entendu Ă l’instant », « Je vous laisse dĂ©couvrir ces images en direct ». Cyniques et faux naĂŻfs qui assènent que montrer suffit Ă faire voir.
Oui, le copyright est parfait pour ce journalisme-lĂ puisque qu’il s’agit bien d’une information-marchandise en vente sur le marchĂ©. L’objectif, celui qu’on leur impose peut-ĂŞtre, mais celui qu’ils acceptent, quel est-il ? Faire vendre, faire diversion. Les journalistes qui ne font rien contre cela en sont aussi responsables. Estampiller « droit d’auteur » leur production n’y changera rien. Vous aurez beau Ă©crire Albatros sur une poule, elle ne volera pas plus haut…
Un passage de cette lettre ouverte laisse simplement rĂŞveur : « Va-t-on plonger les auteurs salariĂ©s, et notamment les journalistes, dans la situation des peintres et sculpteurs des annĂ©es 20, rançonnĂ©s par des marchands de tableaux ou des galeristes qui, en Ă©change d’une maigre mensualitĂ©, s’appropriaient toutes les crĂ©ations futures ? »
La prĂ©caritĂ© est bien Ă l’ordre du jour chez les journalistes comme ailleurs. Mais qu’ils se rassurent, ils n’auront probablement jamais rien Ă voir avec les artistes d’hier ou de demain. Et si on les rançonne, c’est pour leur mĂ©diocritĂ© et leur propension Ă brasser le vent en souplesse. Le vrai journaliste, l’enquĂŞteur, le teigneux, l’indĂ©pendant est probablement au chĂ´mage, il n’intĂ©resse pas les rĂ©dactions. C’est regrettable.
Pour ce 1% de professionnels respectables et peu enclins Ă se plaindre, c’est la horde des 99% de journalistes d’information gĂ©nĂ©raliste, tĂ©lĂ©, radio et presse Ă©crite, qui aboie.
Chers amis journalistes, si tous les syndicats de votre profession pouvaient dans un bel Ă©lan commun (comme pour cette lettre ouverte) entamer une rĂ©flexion sur leur pratique, alors peut-ĂŞtre … Qui sait ? Je cesserai de penser Ă cette phrase qu’on attribue Ă Louis XIV Ă propos du monumental théâtre d’Orange, et qu’on imagine encore bien dans la bouche de l’homme de pouvoir occidental s’exprimant au sujet des mĂ©dias : « la plus belle muraille de mon royaume ».