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Accueil > Critiques > (...) > « Indépendance » ? Sanctions et licenciements

Encore un journaliste licencié pour délit d’opinion

Les licenciements pour « droit d’opinion, mais » [1] sont de plus en plus fréquents dans la presse, où l’on aime pourtant se gargariser d’une miraculeuse indépendance.

Antoine Peillon, journaliste au Pélerin Magazine a été licencié. Le Groupe Bayard, écrivions-nous, « aime indiquer la porte aux brebis qu’il juge galeuses » [2]. La Croix, propriété du même Groupe, avait déjà licencié Alain Hertoghe, en raison du contenu de son livre (très contestable à nos yeux, mais ce n’est pas le problème…), La Guerre à outrances, Comment la presse nous a désinformés sur l’Irak, publié en octobre 2003 [3].

Sois papolâtre ou tais-toi

Le lundi 26 janvier 2004, de 14h30 à 17h30, Antoine Peillon, représentant syndical CGT au Comité d’entreprise, reporter au service Actualités de Pèlerin, et Bruno Casseau, délégué syndical CGT, ont entendu les motifs invoqués par Catherine Becquelin, DRH, et Arnaud Broustet, directeur administratif de Pèlerin, pour justifier un « éventuel » licenciement d’Antoine Peillon. Disponible sur le site de « La France radicale », le compte-rendu du déroulement de cet entretien fait clairement apparaître que les motifs invoqués pour justifier ce licenciement sont si parfaitement abusifs… qu’il ne fait (presque…) aucun doute que Reporters Sans Frontières va s’en émouvoir.

Dans ce compte-rendu, on peut lire notamment ceci :

« La direction en vient, enfin, au fond de ses motifs. Invoquant… l’article 3b de la Convention nationale collective de travail des journalistes, décidément très à la mode, elle cite une phrase concernant le pape et son soutien à Saddam Hussein, extraite du site internet de la France Radicale, et dénonce un appel à protestation auprès de l’ambassade du Vatican à Paris (campagne de Jean-Paul II pour la citation de Dieu et de l’héritage chrétien dans le projet de Constitution européenne). Selon la direction, ces éléments sont susceptibles de créer des « difficultés aux lecteurs de Pèlerin, dont une couverture sur deux montre le pape […]. A notre demande, la direction est cependant obligée de convenir qu’elle n’a jamais reçu le moindre courrier de protestation d’un seul lecteur de Pèlerin, ni, bien sûr, le moindre désabonnement. Rien ! Pas un seul élément réel montrant une quelconque « atteinte aux intérêts de l’entreprise » (art. 3b)…

L’argument invoqué éclaire très précisément ce qu’est le fameux article 3b : une variante de la mise à l’index.

Et le licenciement fut prononcé pour motifs syndicaux et politiques.

La liberté des chefferies médiatiques

Le Monde, le 25 mars 2004, sous la plume de Daniel Psenny, consacre à cette éviction « déontologique », un article documenté (« Un journaliste de "Pèlerin Magazine" conteste les raisons avancées pour son licenciement »). Mais il omet généreusement de rappeler que c’est pour le même motif (« nuit gravement à la santé de l’entreprise », en quelque sorte) que Daniel Schneidermann avait, lui aussi, été licencié [4].

Question : qui, des journalistes incriminés ou des chefferies du Monde, de La Croix et du Pèlerin Magazine, porte « atteinte aux intérêts de l’entreprise » ? La réponse, selon l’article 3b, appartient précisément aux chefferies des entreprises. Ce n’est pas du « nouveau management », mais c’est du management !

Traduction : les entreprises de presse sont des entreprises comme les autres et parfois pire que les autres. Car la menace du licenciement, de la mise à l’écart ou au placard, de la non-reconduction des CDD et autres emplois précaires, y sont une méthode ordinaire de gestion des personnels.

Contre la décision arbitraire frappant Antoine Peillon, le syndicat CGT a décidé de porter plainte auprès du doyen des juges d’instruction, pour «  discrimination politique ». Et la section CGT messageries de NMPP a décidé depuis le 27 mars de retarder de 24 h. la parution de tous les titres appartenant au Groupe Bayard Presse.

A suivre…

 

Notes

[1Puisque, selon l’[article 3b de la convention collective des journalistes, les journalistes ont une « liberté d’opinion, l’expression publique de cette opinion ne devant en aucun cas porter atteinte aux intérêts de l’entreprise de presse dans laquelle ils travaillent ».

[2L’actualité des médias n°21.

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