Accueil > Critiques > (...) > Les suites visibles de "la face cachée"

Daniel Schneidermann licencié par Le Monde ?

Pour la direction du journal, la liberté d’expression a des limites, quand on parle du Monde...

Lundi 29 septembre vers 17 heures, le site internet du Nouvel Observateur indiquait que la direction du Monde a entamé une procédure de licenciement à l’encontre de Daniel Schneidermann, chroniqueur du Monde Radio Télévision (et par ailleurs animateur de l’émission dominicale de France 5 " Arrêt sur images "). Les dirigeants du journal auraient été irrités par certains passages de son dernier livre, Le cauchemar médiatique, à paraître le 2 octobre chez Denoël, où il revient sur l’épisode La Face cachée du Monde (lire sur le site du Nouvel Obs " Daniel Schneidermann pourrait être licencié du Monde ").
Une heure plus tard, c’est le site de Libération qui relate que Le Monde " a entrepris de licencier son chroniqueur télé " : " Jean-Marie Colombani, directeur du journal, et Edwy Plenel, directeur de la rédaction " lui reprochent d’avoir outrepassé " le droit pour les journalistes d’avoir leur liberté d’opinion " tel que codifié par la Convention collective des journalistes (lire sur le site de Libération " Arrêt sur Schneidermann " - lien périmé).

La direction du Monde, interrogée ce même 29 septembre au soir par la Correspondance de la presse (30 sept.), a indiqué qu’elle refusait " de commenter cette " non-information ", précisant qu’il y a eu un entretien préalable ce matin entre la direction et M. Schneidermann. Le reste est une procédure juridique classique qui doit respecter les droits et les devoirs de chacun. Le temps de réflexion est de 48 heures ". Selon la Correspondance, " la direction du Monde reconnaissait avoir fait part de ses critiques à M. Schneidermann "à l’occasion du dernier chapitre" de son livre " (sic). " Ce passage a été qualifié par la direction du journal "d’effectivement attentatoire à l’entreprise pour laquelle il (M. Schneidermann, ndlr) travaille" ".

Libération (30 septembre) est moins succinct.
" Hier (lundi 29) matin, à 11 h 30, (Schneidermann) est convoqué pour un entretien préalable à licenciement "pour cause réelle et sérieuse" par Fabrice Nora, directeur général délégué des opérations du quotidien. Motif de la procédure : infraction à l’article 3b de la convention collective des journalistes, qui affirme "le droit pour les journalistes d’avoir leur liberté d’opinion" tout en précisant que "l’expression publique de cette opinion ne [doit] en aucun cas porter atteinte aux intérêts de l’entreprise de presse dans laquelle ils travaillent".
Concrètement, la direction du
Monde (qui a refusé, "pour des raisons légales", de répondre aux questions de Libération) reproche à Schneidermann son dernier livre, le Cauchemar médiatique.
(...) Sur 247 pages d’analyse des dérives médiatiques récentes (insécurité, affaire Alègre, etc.), 37 seulement sont consacrées au quotidien. Ni révélation sulfureuse ni attaque en dessous de la ceinture. Juste un retour argumenté sur l’emballement provoqué par la publication du livre de Péan et de Cohen. Toutes choses que Schneidermann a déjà dites ou écrites, y compris dans sa chronique. Mais ce sont 37 pages de trop pour la direction du Monde.
(...) Il est un point sur lequel Schneidermann se montre impitoyable : la façon pour le moins maladroite dont le Monde a cru devoir répondre aux accusations de Péan et de Cohen. "Même si [leur] livre, écrit-il, suintait la volonté de détruire et était truffé d’erreurs flagrantes, il me semblait que le Monde, plutôt que de répondre comme un clan sicilien offensé par la provocation d’un clan rival (...) devait répondre comme un journal dans une démocratie développée au XXIe siècle : en ouvrant ses bouches, ses comptes et ses archives."
En lisant ces lignes, la semaine dernière, Jean-Marie Colombani, directeur du quotidien,
"explose", selon une journaliste du Monde. Une lettre de convocation pour un entretien préalable à licenciement part aussitôt. Schneidermann la reçoit vendredi soir. L’entretien, hier matin, est expéditif : dix minutes. Le licenciement et la suspension de la chronique télé ont déjà été annoncés à la rédaction en chef.
Le conseil de la Société des rédacteurs du
Monde (SRM), premier actionnaire du journal, décide d’auditionner successivement, dans l’après-midi, Daniel Schneidermann puis Jean-Marie Colombani.
Visiblement secoué, Schneidermann explique qu’il aime ce journal et qu’il souhaite que la direction revienne sur sa décision. Selon lui, un journaliste doit se montrer loyal non seulement envers son employeur, mais aussi envers ses lecteurs. Il demande que le souci de transparence affiché par
le Monde s’applique aussi au journal lui-même. "

" Daniel Schneidermann a exprimé sa surprise face à la décision de la direction car il pensait "que cette dernière pourrait faire un usage productif de son livre". "Le débat interne est important. Je regrette qu’il soit aussi difficile à l’intérieur de cette maison. Je veux rester" ", raconte un communiqué en interne de la SRM cité par la Correspondance de la presse (1er octobre).

" Vient le tour de Colombani, poursuit Libération. Carré, il s’abrite derrière l’article 3b de la convention collective. Estime que Schneidermann a franchi la ligne jaune. " Le communiqué interne de la SRM, cité par la Correspondance, indique que " Jean-Marie Colombani (...) estime que Daniel Schneidermann "s’est exprimé au-delà de ce qui est acceptable dans une vie en collectivité." " Il " assure, selon Libération, qu’il ne se serait rien passé s’il avait gardé ses critiques pour la collectivité du journal. "

Le conseil de la SRM était partagé, à l’issue de ces auditions lundi 29 septembre. " Certains de ses membres privilégient la liberté d’expression et voudraient demander à la direction de revenir sur ce licenciement. Pour d’autres, Schneidermann est allé trop loin ", explique Libération. " Après trois heures trente de conclave, le conseil " s’est séparé, sans prendre position.
Finalement, mardi 30, " Huit voix au conseil (de la SRM) sur douze ont estimé "qu’il n’était pas dans les attributions du conseil de se prononcer sur un acte relevant de la responsabilité de la direction et dont les organisation syndicales sont saisies" " (La Correspondance de la presse, 1er octobre). " Quatre membres du conseil "au cours de (leurs) discussions, ont demandé la suspension de la procédure de licenciement"{} (...) Le conseil a "regretté que Daniel Schneidermann, dont on peut apprécier les capacités à débattre, n’ait pas choisi de le faire en interne mais à l’extérieur", a indiqué Mme Marie-Béatrice Baudet, présidente de la SRM. "
Le licenciement " devrait prendre effet jeudi " (2 octobre), précise la Correspondance.

Le 2 octobre au soir, le licenciement de Schneidermann pour " abus de liberté d’expression ", relaté par de nombreux médias, n’avait toujours pas fait l’objet du moindre écho dans les colonnes du premier concerné, Le Monde.
Une " non-information " ou un " épiphénomène ", en tout cas pas un " petit fait vrai ".


L’article 3b de la Convention collective nationale de travail des journalistes.
Liberté d’opinion
Les organisations contractantes rappellent le droit pour les journalistes d’avoir leur liberté d’opinion, l’expression publique de cette opinion ne devant en aucun cas porter atteinte aux intérêts de l’entreprise de presse dans laquelle ils travaillent.


Epilogue ? Lire : Schneidermann licencié : Le Monde condamné (juin 2005)

 

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