Comment lĂ©gitimer et soustraire Ă la critique la « couverture mĂ©diatique » des mobilisations sociales en gĂ©nĂ©ral, et des mobilisations de cet automne en particulier ? Pour y parvenir, l’éditorialiste du Monde, sans craindre le vertige, a escaladĂ© le mont Olympe. D’oĂą il a pris son envol…
Le journalisme d’opinion sondée et d’élection révérée
« Dans le conflit social provoquĂ© par la volontĂ© du gouvernement de rĂ©former les rĂ©gimes spĂ©ciaux de retraite, la bataille de l’opinion publique est dĂ©cisive. Chacun se souvient qu’en dĂ©cembre 1995, malgrĂ© les effets de la paralysie de la SNCF et des transports parisiens, les Français avaient sympathisĂ©, dans leur majoritĂ©, avec les grĂ©vistes. » Sans doute, se dit-on, mais pas les mĂ©dias ! « Il n’en va pas de mĂŞme aujourd’hui, si l’on en croit les sondages . » Peut-ĂŞtre. Mais en vertu de quelle conception de leur mĂ©tier, le travail des journalistes devrait-il ĂŞtre subordonnĂ© Ă la faveur ou Ă la dĂ©faveur de l’opinion sondĂ©e ?
La preuve par les sondages est si faible que l’éditorialiste du Monde dĂ©gaine, sans transition, un nouvel argument pour tenter de lĂ©gitimer ce que prescrit l’ordre mĂ©diatique existant : « A la diffĂ©rence de ce qui s’Ă©tait passĂ© il y a douze ans, le prĂ©sident de la RĂ©publique qui vient d’ĂŞtre Ă©lu et la majoritĂ© parlementaire qui le soutient ont prĂ©sentĂ© aux Ă©lecteurs des engagements prĂ©voyant explicitement cette rĂ©forme. Non seulement elle n’a pas Ă©tĂ© occultĂ©e pendant la campagne, mais elle a au contraire Ă©tĂ© mise en avant comme l’une des mesures symboliques du programme Ă©conomique et social proposĂ© par le candidat et par son parti. Les citoyens, qui n’ont pas changĂ© d’avis en six mois, approuvent donc, dans leur majoritĂ©, l’alignement de la durĂ©e de cotisation des agents des entreprises publiques sur celle des fonctionnaires et des salariĂ©s du privĂ©. »
Autrement dit, Le Monde se dĂ©fausse sur le rĂ©sultat de l’élection prĂ©sidentielle pour travestir le soutien qu’il apporte Ă cette « rĂ©forme » et pour parler non seulement en son nom propre mais encore au nom de tous les mĂ©dias.
Le journalisme de parti pris sans parti pris
« La tâche des mĂ©dias n’en est pas facilitĂ©e. Informer sur les faits ne pose que des problèmes techniques : il faut confronter les sources, vĂ©rifier les chiffres, fournir les indications les plus rĂ©centes et les plus complètes possible. » Que des problèmes techniques ? Quels mĂ©pris pour le travail des journalistes ! Mais parmi ces problèmes « techniques », faut-il compter la prĂ©sentation des arguments en prĂ©sence, le respect de la parole des acteurs, la place accordĂ©e aux organisations syndicales ? On a quelques raisons d’en douter, surtout quand on lit la suite.
« En revanche, donner Ă tous ceux qui sont concernĂ©s des possibilitĂ©s Ă©gales d’exposer leurs arguments est dĂ©licat. C’est le cas type d’une situation oĂą les journalistes ne font que des mĂ©contents. Les usagers, qui subissent la grève, ont le sentiment que ce n’est ni assez dit ni assez montrĂ©. Les grĂ©vistes estiment que leurs revendications sont rĂ©cusĂ©es d’avance et que leurs raisons de s’opposer Ă la rĂ©forme ne sont pas prises en considĂ©ration de façon Ă©quitable. »
L’éditorialiste du Monde est un grand magicien. En quelques lignes, il a ainsi rĂ©ussi Ă faire disparaĂ®tre de la scène deux acteurs et non des moindres : d’abord le gouvernement (comme si le conflit Ă©tait d’abord un conflit entre les grĂ©vistes et les usagers) et ensuite les mĂ©dias eux-mĂŞmes (comme s’ils n’étaient que de simples spectateurs, alors qu’ils se comportent en acteurs du conflit). Ne resterait alors qu’une seule question : comment donner la parole de façon Ă©gale ou Ă©quitable Ă deux « parties » qui se feraient face uniformĂ©ment - les grĂ©vistes et les usagers - , en oubliant les deux autres !
Vient alors, avec toute la componction requise, le moment de préparer l’atterrissage. Trois phrases d’anthologie pour dénoncer des soupçons déplacés, bien sûr, et liberticides, on le pressent.
« Dans un climat de suspicion gĂ©nĂ©rale vis-Ă -vis de mĂ©dias omniprĂ©sents, la tentation est de les soupçonner de parti pris . L’opinion Ă©tant majoritairement hostile Ă la grève, ce sont les grĂ©vistes qui se sentent victimes de la partialitĂ© supposĂ©e des organes d’information. Le mĂŞme sentiment , poussĂ© jusqu’Ă la diabolisation, est exprimĂ© par les Ă©tudiants qui rĂ©clament l’abrogation de la loi sur l’autonomie des universitĂ©s, votĂ©e cet Ă©tĂ©, et qui militent pour le blocage des Ă©tablissements. »
Ainsi les mĂ©dias « omniprĂ©sents » feraient l’objet d’injustes soupçons de parti pris. Ainsi Le Monde qui soutient les rĂ©formes gouvernementales les soutiendrait sans parti pris ! Ainsi, rien dans la prĂ©sentation du conflit, de ses acteurs, de leurs motifs par les mĂ©dias de consensus que sont les radios et les tĂ©lĂ©visions gĂ©nĂ©ralistes ne suggĂ©rerait un soutien quelconque au gouvernement. Manifestement, l’éditorialiste anonyme du Monde, trop occupĂ© Ă lire Le Monde2 ou les supplĂ©ments « Mode » du quotidien de rĂ©fĂ©rence, n’a pas le temps de regarder la tĂ©lĂ©vision ni mĂŞme de s’interroger sur les biais de l’information apparemment factuelle que publie le quotidien.
Ainsi, enfin, les grévistes et les étudiants mobilisés exprimeraient des sentiments – d’injustes sentiments – et pas des arguments, ceux-ci étant l’apanage des éditorialistes du Monde. De la suspicion à la diabolisation, le pas est vite franchi, certes. Comme celui qui sépare la mauvaise humeur de la colère. Mais celle-ci est légitime quand on lit le mépris qui suinte dans tous les bavardages dénués de parti pris : depuis les commentaires désolés de Jean-Pierre Pernaut jusqu’à ceux des éditorialistes du Monde.
Médias, merveilleux médias
« EncouragĂ©s par des sites Internet qui usent et abusent de la dĂ©nonciation des journalistes, les uns et les autres rendent les mĂ©dias responsables de leur propre incapacitĂ© Ă convaincre l’opinion. Des cas d’agressions verbales ont Ă©tĂ© constatĂ©s. Des reporters ont Ă©tĂ© dĂ©signĂ©s Ă la vindicte ou empĂŞchĂ©s de faire leur travail. »
MĂ©dias, merveilleux mĂ©dias qui ne portent aucune responsabilitĂ© ni dans la rĂ©volte qu’ils suscitent, ni dans l’état de « l’opinion » qu’ils s’efforcent – parfois en vain – de façonner. Royaume des amnĂ©siques qui oublient la prodigieuse impartialitĂ© dont ils ont fait preuve en 1995, en 2003, en 2005 (lors du rĂ©fĂ©rendum sur le traitĂ© constitutionnel europĂ©en), en 2006 et, dĂ©sormais, en cet automne 2007.
Médias, merveilleux médias qui n’exercent aucune violence, même pas cette violence continue et répétée qui, jour après jour, semaine après semaine, mois après mois, année après année, traite par le mépris les mobilisations sociales qui n’ont pas l’heur de leur plaire.
MĂ©dias, merveilleux mĂ©dias qui ne dĂ©signent jamais « Ă la vindicte » tout ou partie des acteurs de ces mobilisations et ne « dĂ©noncent » jamais ces sites Internet qui les dĂ©rangent.
Lesquels d’ailleurs ? Acrimed, parmi eux, peut-ĂŞtre ? Pourquoi ne pas le dire ? Des sites « qui usent et abusent de la dĂ©nonciation des journalistes » ? Non pas les journalistes, mais certains d’entre eux en raison de la position de pouvoir qu’ils occupent et qu’ils incarnent. Non pas les journalistes, mais des pratiques journalistiques qui constituent des « agressions verbales » permanentes. Non pas les journalistes, mais une couverture mĂ©diatique des mobilisations sociales qui « empĂŞchent » leurs acteurs de faire respecter leur propre droit d’informer par des journalistes qui estiment qu’ils doivent en avoir le monopole.
Vient alors la subtilitĂ© finale, oĂą on lira prĂ©cisĂ©ment une tentative de « faire pression » et d’ « intimider ». De celles qui nous incitent Ă poursuivre notre critique. « De mĂŞme que les rĂ©gimes politiques qui contrĂ´lent l’information, les mouvements qui font pression sur les mĂ©dias ou qui tentent de les intimider ne servent pas leur cause. Au contraire, ils l’affaiblissent. »
On s’en doutait : pour Le Monde, ce sont les mouvements sociaux – et non les mouvements de capitaux – qui exercent les pressions les plus graves sur les médias et les menacent d’une emprise semblable à celle qu’exercent les régimes autoritaires.
Dominants dominés et aveuglés par leur propre domination, les chefferies éditoriales portent une lourde responsabilité dans les difficultés qu’éprouvent les journalistes qui cherchent à faire leur travail, mais seulement leur travail : enquêter sur les mobilisations (et donc aussi sur la contestation des médias) sans s’ingérer dans les délibérations collectives de leurs acteurs, exercer leur droit d’informer sans piétiner le droit d’informer de ces mêmes acteurs.
Henri Maler
Annexe : La preuve par Le Monde du mĂŞme jour
– Une évidente absence de parti–pris
En guise de complĂ©ment Ă son sermon du 18 novembre, Le Monde du mĂŞme jour publie « la chronique Ă©conomique » (d’Eric Le Boucher) dans laquelle on peut lire une dĂ©fense sans « parti-pris »
- de la remise en cause de la durĂ©e de cotisation des « rĂ©gimes spĂ©ciaux : « Quand l’allongement de l’espĂ©rance de vie impose l’impĂ©ratif dĂ©mographique (…), il faut bien que ces professions s’alignent » ; br>
- de la « rĂ©forme » des UniversitĂ©s par la « loi PĂ©cresse » : « La diversitĂ©, la compĂ©tition, l’excellence, le financement mixte : l’universitĂ© doit s’y lancer au XXIe siècle, sans dĂ©fiance, lĂ aussi, si l’on veut que la France existe encore dans l’Ă©conomie de la connaissance ».
Rappelons Ă celles et ceux qui ne l’auraient pas lu, qu’un Ă©ditorial du Monde, du 14 novembre 2007, sous le titre flamboyant « L’UniversitĂ© en otage » prenait Ă partie « Le mouvement de grogne ou de rejet qui se propage dans une partie des universitĂ©s françaises » et suggĂ©rait fortement que « les Ă©tudiants les plus radicaux » sont « en train de se tirer une balle dans le pied ». L’éditorialiste anonyme soutenait en effet que la loi « s’efforce de poser les bases d’un renouveau en amĂ©liorant la gestion des universitĂ©s […] sur la base d’un accord assez large de la communautĂ© universitaire » (en clair : les PrĂ©sidents d’universitĂ©) et concluait ainsi sa leçon : « Comme souvent par le passĂ©, il Ă©tait probablement inĂ©vitable que l’universitĂ© soit prise en otage dans cette affaire. Mais c’est, pour les jeunes, le plus mauvais terrain pour manifester leur impatience ou leur rĂ©volte. »
Le Monde a évidemment le droit de prendre parti. Mais à quoi bon le dissimuler et tenter de faire croire que les sermons des éditorialistes et autres chroniqueurs n’affectent en rien, ni l’intervention du Monde contre les mobilisations ni le contenu des articles d’information, comme on va le voir immédiatement ?
– Une rigoureuse enquête de terrain
En guise de fondement de son sermon du 18 novembre, Le Monde du mĂŞme jour publie une « enquĂŞte » intitulĂ©e « Les AG d’Ă©tudiants se mĂ©fient des mĂ©dias » qui, plutĂ´t que d’interroger des Ă©tudiants sur les motifs de cette mĂ©fiance, recueille des « tĂ©moignages » et invoque un certain nombre de faits.
Premier « fait » invoquĂ© en ouverture de l’article ? « Un espace de quelques mètres carrĂ©s dĂ©limitĂ© par du fil de fer barbelĂ© : c’est lĂ que la coordination Ă©tudiante contre la loi PĂ©cresse sur l’autonomie des universitĂ©s entendait "parquer" la presse, venue couvrir la rĂ©union qu’elle organisait, dimanche 11 novembre, Ă l’universitĂ© Rennes-II. » Problème : il ne s’agit que d’un dessin, comme le rappelle Daniel Schneidermann, sur le site d’ « ArrĂŞt sur images ». Une plaisanterie dont on peut ne pas goĂ»ter l’humour, mais qui est quand mĂŞme moins « agressive » que les caricatures de Mahomet publiĂ©es au Danemark et en France ou que tel dessin de Plantu (du Monde) comme celui que l’on peut voir ici mĂŞme.
Autres « faits » invoquĂ©s : « Dans les dĂ©filĂ©s, les mĂŞmes slogans, sur des drapeaux noirs, stigmatisent la presse, accusĂ©e de diffuser des "mensonges", et dĂ©noncent le "parti du pouvoir et de l’argent" dont l’acronyme, "PPA", est Ă une lettre près - ce n’est pas un hasard - le diminutif du prĂ©sentateur du "20 heures" de TF1. » Un seul drapeau noir se transforme quasiment en forĂŞt de drapeaux. Et la cible dĂ©signĂ©e par Pour Lire Pas Lu puis par Le Plan B [qui vise le « Parti de la Presse et de l’Argent » et non le « parti du pouvoir et de l’argent »] se transforme – « ce n’est pas un hasard » - en mise en cause du seul PPDA.
Des problèmes « techniques », comme dit l’éditorial…
Et l’article d’amalgamer, dans une mĂŞme rĂ©probation et sans la moindre prĂ©cision, une sĂ©rie d’autres « faits » : « Interdiction de pĂ©nĂ©trer dans les lieux oĂą se tiennent les AG, refus des camĂ©ras, insultes, menaces, tentatives d’intimidation ». Comme s’il n’était pas lĂ©gitime de vouloir tenir une AssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale (un comitĂ© de rĂ©daction du Monde…) Ă l’abri des camĂ©ras.
En revanche, les tĂ©moignages de journalistes sont très Ă©loignĂ©s de la dramatisation solennelle de l’éditorial puisqu’un journaliste de France 3 affirme : « Certes, quelques-uns nous interpellent en nous accusant de faire la communication de Sarkozy ou de PĂ©cresse, mais cela ne nous empĂŞche pas de travailler normalement, de filmer et de faire des interviews. » Reste Ă savoir si le journaliste de France 3 s’interroge sur le sens de ces interpellations. Une reporter de France Info, quant Ă elle « reconnaĂ®t que, lorsqu’elle circule aux abords des manifestations dans une voiture portant le logo de la station publique, elle se fait frĂ©quemment "alpaguer" par des Ă©tudiants qui lui crient "France-Info, c’est radio Sarko". » C’est peut-ĂŞtre injuste pour la journaliste concernĂ©e, mais pour France Info ?
Reste le tĂ©moignage qui achève et conclut l’article. Ă€ cette place, il ressemble Ă une conclusion de la journaliste du Monde elle-mĂŞme. Le propos rapportĂ© Ă©mane d’un certain Gilles Kerdreux : « On sent qu’il y a parmi les membres de la coordination une volontĂ© farouche de maĂ®triser l’information circulant sur le mouvement Ă©tudiant, Peut-ĂŞtre qu’inconsciemment ils sont influencĂ©s par Sarkozy, qui multiplie lui aussi les initiatives pour maĂ®triser sa communication. ». Des Ă©tudiants « inconsciemment » sarkozystes : il fallait y penser ! Des Ă©tudiants dont les prĂ©cautions les rendraient semblables Ă ces « rĂ©gimes politiques qui contrĂ´lent l’information », comme le soutient l’éditorialiste qui s’informe sĂ©lectivement dans son propre journal. CQFD.