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Médias et travail : le journalisme social en miettes (4/4)

par Pauline Perrenot, Sophie Eustache,

Nous publions la quatrième et dernière partie de l’article « Médias et Travail » publié dans le numéro 40 de Médiacritiques [1]. Cette partie est consacrée à l’idéologie libérale et à l’omniprésence de ses promoteurs dans les médias.

Cet ensemble de transformations, de biais permanents et de partis pris autour des questions liées au travail ne peut enfin s’extraire de la toile de fond idéologique qui domine la société depuis les années 1980. Quarante années de vulgate (néo)libérale, déclinée sur tous les tons dans les grands médias capitalistes, acquis à la cause de l’économie de marché, de la croissance à tout crin, de la baisse des déficits publics et du « travailler plus ». « De "l’État obèse" et "boursouflé" fustigé par Laurent Joffrin dans les années 1980 à la "suppression de la cinquième semaine de congés payés" prônée par Christophe Barbier en 2011, en passant par "la mondialisation heureuse" appelée de ses vœux par Alain Minc à la veille des années 2000 » [2], les chroniqueurs économiques sont les porte-parole les plus « visibles » (et bruyants) de cette idéologie, a fortiori quand règne dans leur pôle une absence totale de pluralisme. Une hégémonie qu’ils doivent toutefois d’abord et avant tout aux rédactions en chef, partageant globalement leur vision du monde social et de l’économie, au sein d’un système médiatique lui-même structuré par les logiques financières et mercantiles.

Symptôme éloquent : il aura fallu attendre quatre ans et septembre 2020 pour que la rédaction de France Inter daigne de nouveau opposer un chroniqueur à Dominique Seux (directeur délégué des Échos) dans sa matinale, en la personne de Thomas Piketty. Un « débat économique » d’un petit quart d’heure cantonné aux seuls vendredis. Traduisons : sur le service public, le pluralisme doit se satisfaire de quelques miettes. Le reste du temps, la règle est à la toute-puissance des « économistes à gages » – proches des milieux patronaux, cachetonnant d’ailleurs dans les conseils d’administration des grandes entreprises du CAC40 pour certains d’entre eux, quand ils ne sont pas purement et simplement les salariés de grands établissements financiers – et à l’omniprésence des chroniqueurs et éditorialistes libéraux, monopolisant des plateaux faits par eux et pour eux.

Cette absence de pluralisme, et une telle polarisation de la pensée (et des discours) sur l’économie au sein des grands médias expliquent également la régularité des campagnes patronales, hostiles aux intérêts des travailleurs, qui s’y déploient. En mai 2020, nous exposions par le menu l’écho médiatique démesuré – et globalement louangeur – dont avait par exemple bénéficié une note de l’Institut Montaigne, avançant « neuf propositions pour adapter le temps de travail en contexte de crise » [3] : augmenter le temps de travail, permettre la progression des formations en dehors du temps de travail, supprimer un jour férié, de même qu’une semaine de vacances à la Toussaint, diminuer le nombre de RTT et déréguler le temps de travail dans la fonction publique.


Surexposition des think-tanks patronaux


La « nouveauté », critère prépondérant à la « médiatisation » d’une « actualité », n’était guère de mise ici tant cette circulaire recyclait les vieilles marottes libérales. Et pourtant, les propositions du lobby patronal ont « fait événement », structurant les actualités de la presse autant que le flux audiovisuel pendant plus de deux jours. À l’époque, nous expliquions qu’« en plus de flatter l’idéologie qui structure les principaux tenants du système médiatique, ces propositions "choc" [étaient] à la fois parfaitement normées et tapageuses. Elles [garantissaient] donc une "polémique" quasi instantanée, [mettaient] à l’aise les professionnels du commentaire, et [entraient] dans les clous du très en vogue "journalisme de solutions". La circulation circulaire de l’information, sa vitesse de propagation et l’absence totale de pluralisme parmi les commentateurs [ont fait] le reste. »

À l’image de la surexposition d’Agnès Verdier-Molinié et de son institut (l’Ifrap) [4], il est frappant de constater à quel point l’Institut Montaigne [5] ait pu, dans les médias, bénéficier du statut d’interlocuteur privilégié sur la question du travail. Privilégié, pour ne pas dire exclusif. On peine en effet à se souvenir d’une séquence similaire, au cours de laquelle la diminution du temps de travail aurait par exemple occupé le cœur du débat public et médiatique. Une question pourtant loin d’être absente des revendications de nombreuses structures associatives et syndicales, voire centrale dans les programmes de différents partis politiques.


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À titre indicatif, le livret de la CGT consacré à la semaine de 32h [6], publié en août 2021, n’a fait nulle part les gros titres, ni même bénéficié d’une couverture minimale dans les grands médias. Lorsque Philippe Poutou (candidat du NPA), Jean-Luc Mélenchon (candidat de la France insoumise), ou encore Sandrine Rousseau (candidate à la « primaire de l’écologie ») imposent la thématique de la diminution et du partage du temps de travail dans des interviews, elle est comme tuée dans l’œuf : ni le thème ni les propositions des candidats ne feront l’objet de reprises médiatiques. Ils ne seront pas commentés dans des chroniques ou massivement répertoriés dans les journaux d’information, comme peuvent l’être d’autres propositions politiques ou certains propos isolés, jugés « polémiques » par les prescripteurs d’« actualités ». De même, la proposition de la CGT d’augmenter le Smic à 1 800 euros n’a pas eu l’écho médiatique escompté, ni au moment de sa promotion, ni en pleine crise sanitaire, lorsque l’armée de smicards que constituent les travailleurs des métiers utiles et essentiels s’est pourtant retrouvée sur le devant de la scène. Le travail et les conditions de travail font pourtant régulièrement effraction sur la scène et dans l’espace publics. Mais à quel prix ?


Médias de démobilisation sociale


Si le mouvement ouvrier et les luttes sociales sont, par définition, des moments politiques où s’exprime la colère sociale et se déploient des revendications ils sont aussi des « moments médiatiques » d’une impitoyable prévisibilité.

Mis à part quelques détails négligeables (en particulier le fond de la réforme et les revendications des grévistes), généralement laissés hors-champ, rien ne ressemble plus à un mouvement social, vu à travers le prisme déformant et méprisant des partis pris et des caricatures médiatiques, qu’un autre mouvement social : inutile, importun, inopportun, essoufflé avant d’avoir commencé, menacé à tout instant de sombrer dans la violence sinon le chaos. Le scénario est bien balisé, le vocabulaire bien rôdé, les formats bien ajustés : "la réforme" a une étonnante capacité à mettre en marche la machine médiatique à fabriquer sa bouillie, parfaitement conforme aux intentions des "élites" économico-politiques. [7]


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L’offensive médiatique contre les mouvements opposés à la « réforme » du Code du travail (plus connue sous les noms de « loi Travail » ou « loi El Khomri », 2016) suffirait à condenser la partialité et le militantisme avec lesquels les grands médias se mettent en branle face à toute contestation sociale. Une réforme « indispensable », des opposants « archaïques », une mobilisation hors-sujet de « non-concernés », les « conséquences catastrophiques » des grèves, des « violences omniprésentes et intolérables », « l’Euro de football pris en otage » furent autant de messages prémâchés, répétés en boucle à longueur d’éditos, d’interviews, de chroniques et de « débats » [8].

Un traitement que résumait la brillante prestation de David Pujadas, alors aux commandes du 20h de France 2, lâchant lourdement un Code du travail sur son bureau, avant de superposer le bruit retentissant d’un commentaire subtil : « Est-ce que [la réforme] va alléger ceci : notre fameux Code du travail, si lourd, avec ses près d’un kilo et demi ? » (sept. 2015) Une image d’Épinal qui recopiait la Une du Figaro Magazine (mars 2015) et d’une médiocrité dont David Pujadas n’a, certes, nullement l’apanage. En décembre 2014, alors expert du service public, François Lenglet livrait, à propos du chômage, un diagnostic et des solutions qui resteront parmi les meilleurs morceaux de bravoure au compteur de l’éditocratie :

Il y a aujourd’hui deux modèles. D’un côté l’Europe du Nord, celle des buveurs de bière et de l’autre, l’Europe du Sud, les buveurs de vin. Explications. Chez nous, les buveurs de vin, la France, l’Italie, l’Espagne, il n’y a pas ou peu de dialogue social, le taux de chômage est supérieur à 10 % voire à 20 %, jeunes et seniors sont exclus du marché du travail, un marché sans doute trop rigide. En revanche, chez les buveurs de bière, au nord du continent, en Allemagne, en Autriche ou au Danemark, tous ces pays ont un niveau de chômage faible, entre 5 et 7 %. Le système d’apprentissage est performant, grâce notamment au dialogue entre les patrons et les salariés. Et la flexisécurité y a été introduite.

L’information s’accompagnant d’une infographie à la hauteur du propos – de comptoir.



Les évidences sont libérales


Ainsi l’idée d’un encadrement du travail trop lourd ou superflu qu’il faudrait nécessairement déréguler s’est-elle imposée comme une évidence dans le débat médiatique. Rejoignant la longue liste des « évidences » qui, en tant que propositions libérales et produits de l’idéologie dominante, ont le privilège de ne jamais avoir à se caractériser comme telles. Longue serait la liste de ces moins-disants sociaux, dont la promotion fut systématiquement assurée par les grands médias au détriment des travailleurs. Quarante ans d’accompagnement de la casse du droit du travail, de propagande pour l’allongement de l’âge de départ à la retraite, de satisfecit assumé face aux dividendes croissants distribués aux actionnaires – propriétaires de médias pour certains d’entre eux – et de prêche quasi religieux autour des valeurs « travail » et « mérite ».

« Un pays pauvre est d’abord un pays qui n’a plus de riches » synthétisait l’expert économique phare de BFM-TV Nicolas Doze (5 déc. 2018) aux débuts du mouvement des Gilets jaunes. « Vous connaissez le proverbe chinois : quand les riches maigrissent, les pauvres meurent » lançait Roselyne Bachelot – alors éditorialiste sur LCI – au syndicaliste CGT Jean-Pierre Mercier pendant le mouvement de 2019 contre la réforme des retraites (6 déc. 2019). Le revers de cette partition ? Les chômeurs « fainéants » et « tire-au-flanc » – dont les luttes et les revendications sont la plupart du temps invisibilisées – et les « privilèges » des cheminots et des fonctionnaires, dont des hebdomadaires comme Le Point, gavés de subventions publiques, font inlassablement leurs choux gras, comme dernièrement encore.

« Au fond, ce qui intéresse les journalistes, lance Julien Brygo, c’est ce vers quoi ils sont poussés à écrire : valoriser le travail et valoriser une société dans laquelle il faut accepter la subordination inconditionnelle du salarié vis-à-vis du patron. Le travail des journalistes permet de normaliser tout ça. Il y a bien sûr des "périodes de parenthèse" : pendant les crises, on va avoir des papiers sur l’exploitation et les méchants patrons, leurs salaires mirobolants, mais dès le lendemain, on revient au discours habituel : on ne peut pas faire sans eux. Ce sont des "évidences" qui modèlent l’opinion et fabriquent le consentement. Il s’agit de rendre désirable une société profondément indésirable ».


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***


À rebours de cette litanie libérale et des pratiques professionnelles moutonnières qui la servent si bien, certains médias et journalistes indépendants gardent le terrain chevillé au corps, au prix d’une précarité certaine... Donnant un nouveau souffle au reportage et à l’enquête sociale, ils racontent des vies, des corps et des lieux dans les marges et le silence des médias dominants. C’est là que fleurit le pluralisme, et osons-le, un journalisme digne de ce nom. Comble de l’ironie : ces journalistes qui « documentent le réel » sont régulièrement taxés d’être des « militants ». Un stigmate que leur accole une partie de la profession, vissée aux sièges des plateaux télé et à la remorque des réformes antisociales. Et malheureusement, ceux-là ne prennent jamais leur retraite.


Pauline Perrenot et Sophie Eustache


- (Re)lire la partie 1 : Autour de la surreprésentation des cadres dans les médias au détriment des ouvriers, et de la relégation médiatique de la parole ouvrière.

- (Re)lire la partie 2 : Sur la place du journalisme social et des journalistes sociaux dans les rédactions.

- (Re)lire la partie 3 : Sur les émissions « éco » (où domine la parole patronale) et les magazines « bien-être » (où se fabrique la dépolitisation).

 

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Notes

[1La première partie est à lire ici, la deuxième , et la troisième ici.

[3L’Institut Montaigne est un condensé chimiquement pur de la grande bourgeoisie, dont le président Laurent Bigorgne fut engagé dans la campagne d’Emmanuel Macron en 2017 et impliqué par la suite dans la conception d’un programme gouvernemental sur l’action publique. Lire « L’Institut Montaigne fait la Une : "Travaillez plus !" », mai 2020.

[4Voir la rubrique « Agnès Verdier-Molinié »

[5Rappelons que son « comité directeur » compte en grande majorité des membres de la direction ou du conseil d’administration des groupes BNP Paribas, Nestlé, Engie, Capgemini, Renault, Dassault, ou encore La Poste.

[6« Réduire le temps de travail pour sortir de la crise et changer de société », cgt.fr, 20 août 2021.

[7Extrait de l’introduction de notre ouvrage Les médias contre la rue. 25 ans de démobilisation sociale, Adespote, nov. 2021.

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