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Quand la presse enquête sur les écrans sécuritaires

Les mains pures ? (3) Le Monde

Quand Le Monde regarde la télévision

Après le "sĂ©isme", le "raz-de marĂ©e" ? Des centaines de pages et d’ heures d’antennes sont consacrĂ©s aux rĂ©sultats du premier tour des Ă©lections prĂ©sidentielles. Se prĂ©valant du rĂ´le d’ observateurs impartiaux , Ă©ditorialistes, prĂ©sentateurs et sondologues, se dĂ©fendent d’avoir jouĂ© un rĂ´le actif dans le processus Ă©lectoral : ce sont des antilepĂ©nistes aux mains pures...

Pourtant, les médias contribuent à façonner des représentations qui ne sont pas sans effets.

Troisième partie :
Quand Le Monde regarde la télévision

(1) Matraquages et dédoublements (2) Quand Libération regarde la télévision (3) Quand Le Monde regarde la télévision (4) Quand Daniel Schneidermann invite au "débat"


(23-04, revu le 12-05)

Le Monde - quotidien de rĂ©fĂ©rence oblige - n’a cessĂ© de "surfer" sur la vague sĂ©curitaire, en s’efforçant d’en prĂ©venir les dĂ©rives.

Avant le 21 avril

Pour mĂ©moire, rappelons (avec l’aide de PLPL n°6) les quelques faits suivants :

En aoĂ»t dernier, des milliers de vendeurs de journaux se virent offrir par les services du Monde des affichettes publicitaires : " InsĂ©curitĂ© : Alerte ! ".

Le 2 aoĂ»t, Le Monde faisait sa "une" sur : " DĂ©linquance : les chiffres qui inquiètent ". Un des articles, titrĂ© " Week-end de violences ordinaires dans la Seine-Saint-Denis et le Val-de-Marne " n’avait rien Ă  envier aux journaux tĂ©lĂ©visĂ©s de TF1 et de France 2 :

" Le samedi, Ă  7 heures, un homme a Ă©tĂ© agressĂ© Ă  son domicile, Ă  Vaujours. Après l’avoir ligotĂ©, ses trois agresseurs lui ont dĂ©robĂ© son tĂ©lĂ©phone mobile et une somme de 13 000 francs. Quatre heures plus tard, un chauffeur qui rentrait chez lui a Ă©tĂ© attaquĂ© Ă  Saint-Ouen. Sous la menace d’une arme, il a dĂ» vider son portefeuille, qui ne contenait que 350 francs. A 14 h 30, des violences avec arme ont Ă©tĂ© signalĂ©es Ă  Bagnolet. "

L’Ă©ditorial du mĂŞme jour - " La gauche et la sĂ©curitĂ© " - entonnait dĂ©jĂ  le refrain qui devait donner le "ton" de la campagne Ă©lectorale :

" On doit constater que l’insĂ©curitĂ© des citoyens s’accroĂ®t et que les craintes, voire les angoisses, dont beaucoup d’entre eux se font l’Ă©cho, sont en grande partie justifiĂ©es. C’est sans doute le principal Ă©chec de la gauche, qui a tardĂ© Ă  prendre conscience de cette situation et qui ne s’est pas donnĂ©, en temps voulu, les moyens d’y faire face. "

Le Monde peut alors se dĂ©fier des " dĂ©rives sĂ©curitaires " : il a entĂ©rinĂ© l’existence d’un problème de l’insĂ©curitĂ© qui serait dissociable de toutes les formes de l’insĂ©curitĂ© Ă©conomique et sociale.

Dans Le Monde datĂ© du 27 novembre, un article de Florence Amalou - "Les Français vivent leur journal tĂ©lĂ©visĂ© comme une souffrance" - expose les rĂ©sultats d’une " enquĂŞte exclusive de l’Observatoire du dĂ©bat public pour Le Monde " qui " montre les relations intimes et douloureuses nouĂ©es chaque soir par les tĂ©lĂ©spectateurs avec leur " JT " de TF1, France 2 ou France 3 ".

En marge de cet intĂ©ressant article, on pouvait lire une brève consacrĂ©e Ă  " TF1 et l’utilisation du mot "violence" " : TF1 qui, selon Mariette Darrigrand (de l’Observatoire du dĂ©bat public) prend le risque d’ " accentuer les peurs issues de connexions fausses ".

Entre le 27 novembre et le 24 avril, rien, sauf erreur, qui mĂ©rite d’ĂŞtre mentionnĂ©...tandis que Le Monde souligne par ailleurs les risques de " dĂ©rives sĂ©curitaires "...

Quand soudain, avec l’audace qu’on lui connaĂ®t en matière de critique de la tĂ©lĂ©vision, Le Monde du 24 avril s’interroge gravement sur les effets des Ă©crans sĂ©curitaires.

Après le 21 avril

Le titre de l’article de BĂ©nĂ©dicte Matthieu (dont elle n’est peut-ĂŞtre pas responsable) dit assez quel est le point de vue qui est privilĂ©giĂ© :

TF1 et France 2 se dĂ©fendent d’avoir trop couvert le thème de l’insĂ©curitĂ©

Comme si l’avis des chefs des informations tĂ©lĂ©visĂ©es devait ĂŞtre privilĂ©giĂ©. Comme si, surtout, c’est la seule quantitĂ© de la " couverture " d’un " thème " qui Ă©tait en cause.

BĂ©nĂ©dicte Matthieu commence par deux questions :

" La tĂ©lĂ©vision a-t-elle fait peur aux Français ? Est-elle responsable de l’intrusion de Jean-Marie Le Pen (FN) au deuxième tour de l’Ă©lection prĂ©sidentielle ? "

La première question ne sert qu’Ă  introduire la seconde. Et comme celle-ci telle qu’elle est posĂ©e, ne peut admettre qu’une rĂ©ponse nĂ©gative, on se demande d’emblĂ©e quel peut bien ĂŞtre l’objet de l’article.

Surtout quand on se reporte Ă  sa conclusion qui exclut, Ă  juste titre, la thèse mĂ©caniste d’une causalitĂ© directe entre la " couverture mĂ©diatique du thème de "l’insĂ©curitĂ©" " et la prĂ©sence de Le Pen au second tout de la prĂ©sidentielle :

" Pour l’ODP (L’Observatoire du DĂ©bat Public], "on ne peut pas incriminer les mĂ©dias de manière aussi mĂ©caniste, c’est comme si c’Ă©taient eux qui avaient votĂ© pour Jean-Marie Le Pen, explique Mariette Darrigrand [coresponsable de l’ODP]. La responsabilitĂ© individuelle se pose. On n’est pas obligĂ© de regarder le journal de 20 heures." "

Curieux article en vĂ©ritĂ©, qui après quelques phrases d’introduction, juxtapose le rĂ©sumĂ© d’un article du Monde paru en novembre 2001 (et d’une Ă©tude parue depuis) et les rĂ©ponses des responsables de l’information de TF1 et de France 2.

C’est sans doute ce que l’on appelle un article "Ă©quilibrĂ©", dans lequel le dernier mot ou presque revient aux responsables de l’information.

C’est dĂ©sormais une habitude (dont l’auteure de l’article, faut-il le dire ? ne porte pas la responsabilitĂ©) : Le Monde enquĂŞte sur la tĂ©lĂ©vision et ses effets sans regarder la tĂ©lĂ©vision ou en confiant Ă  d’autres le soin de le faire.

Il reste que la première moitiĂ© de l’article - sur laquelle nous reviendrons - souligne - en s’appuyant sur les Ă©tudes de l’ Observatoire du dĂ©bat public que " La thèse de l’insĂ©curitĂ© a Ă©tĂ© largement exploitĂ©e par les tĂ©lĂ©visions " et cite les propos de Mariette Darrigrand qui Ă  partir d’un exemple, Ă©voque " le spectacle d’un seul et mĂŞme phĂ©nomène : la violence actuelle dans l’ensemble de la sociĂ©tĂ© et, effet cumulatif obligĂ©, sa "montĂ©e" qui "exarcerbe un phĂ©nomène plus gĂ©nĂ©ral ".

On est sur le point d’atteindre le coeur du problème - qui n’est pas seulement affaire d’ampleur de la "couverture", mais aussi de "mise en forme" et de mise en discours", quand l’article tourne court :

" A TF1 et France 2, les deux directeurs de l’information rĂ©futent avoir trop couvert le thème de l’insĂ©curitĂ©, en renvoyant la presse Ă©crite Ă  sa propre couverture des faits (...) " (soulignĂ© par nous)

Et l’article de citer les propos propos de Robert Nahmias de TF1 et d’Olivier Mazerolles de France 2 qui se dĂ©fendent - voir plus loin - d’avoir trop couvert " les violences de toutes natures " (Robert Nahmias) et d’avoir la moindre responsabilitĂ© dans le vote Le Pen ou dans la dĂ©faite de la gauche.

Un article prudent - excessivement prudent ... - donc, complĂ©tĂ© par une brève insuffisante mais Ă©loquente sur l’exposition des tĂ©lĂ©spectateurs au "thème de l’insĂ©curitĂ©" : " Un "bruit mĂ©diatique" fort Ă  la tĂ©lĂ©vision "

Il reste que cet article permet au moins de se faire une idĂ©e de la hauteur de vue des chefs des informations tĂ©lĂ©visĂ©es : Quand les chefs de la tĂ©lĂ©vision s’expliquent. LIEN

La suite :
Quand Daniel Schneidermann invite au "débat"

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