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Municipales : face aux résultats de LFI, l’éditocratie tétanisée

par Jérémie Younes,

Les résultats du premier tour des élections municipales ont surpris la plupart des éditorialistes de plateaux, qui n’ont pas su cacher leur dépit et leur inquiétude face à l’écart entre le prêt-à-penser qui leur sert d’analyse… et la réalité électorale. Meilleur du pire.

Dimanche 15 mars 2026, premier tour des élections municipales. Les chaînes d’info sont toutes en édition spéciale, ce qui consiste pour elles à organiser les mêmes bavardages que le reste de l’année, mais cette fois interrompus par des annonces de résultats et des correspondants qui ânonnent des banalités en duplex depuis les QG de campagne.

À 20h, la trêve électorale est levée. Comme souvent, priorité au RN : duplex à Toulon, duplex à Perpignan, diffusion du discours de Jordan Bardella : Samuel Gontier relève que sur 25 minutes d’émission spéciale de France 2, Léa Salamé et Laurent Delahousse réussissent l’exploit d’en consacrer 15 à l’extrême droite. Mais très vite, un « bruit » gagne les plateaux : dans les grandes villes, les scores de LFI ne sont pas si mauvais que les éditorialistes les avaient anticipés (et espérés).

C’est le drame : « LFI est beaucoup plus fort, vous l’avez dit, donc les campagnes de diabolisation inversée ont une efficacité très très relative, pour ne pas dire relativement nulle », observe un rien circonspect Mathieu Bock-Côté sur CNews (15/03). Son camarade Franz-Olivier Giesbert lui emboîte le pas : « Pour l’instant il y a un vainqueur quand même assez clair […], c’est LFI, hélas. Hélas parce que quand on pense que c’est David Guiraud qui risque de devenir maire de Roubaix […], c’est absolument affligeant du point de vue français, quand on aime ce pays. C’est-à-dire un élu de la haine, du racisme, de l’antisémitisme, parce que ce sont ses spécialités… avec derrière évidemment beaucoup de violence. » Sur France 2 (15/03), Benjamin Duhamel s’étonne également d’« une forme de dissonance [avec] le débat public à l’échelle nationale ». Aussi en profite-t-il pour refaire le film (médiatique) en évoquant « les polémiques sur la mort de Quentin Deranque » ou encore « les soupçons d’antisémitisme après les propos tenus par Jean-Luc Mélenchon »… avant de conclure : « Tout cela n’a pas empêché les électeurs de mettre un bulletin insoumis dans l’urne. » Ce n’est pourtant pas faute d’y avoir mis du cœur

L’ambiance n’est pas bien différente sur Franceinfo, où Gilles Bornstein ne parvient pas à cacher sa panique (15/03) : « Si à Lille il y a une alliance entre les Insoumis et les Verts au profit de la liste de la candidate insoumise, et bien les Insoumis peuvent prétendre à la mairie de Lille dimanche soir, ce qui serait un cataclysme. » Non pas une « surprise » ou un « coup de théâtre » : un « cataclysme ». Rien de tel ne sera prononcé par le présentateur s’agissant des mairies remportées au premier tour par le RN. Du reste, sur Franceinfo, le prêt-à-penser (raciste) qui tient lieu d’analyse est le même qu’ailleurs. C’est « l’expert » sondagier Brice Teinturier qui s’y colle : « Il est plus que probable que La France insoumise ait réussi son pari de mobiliser les catégories abstentionnistes, notamment les jeunes et notamment les quartiers populaires où il y a aussi une forte concentration de personnes issues de l’immigration maghrébine. […] Les municipales sont un petit test de vérification de la pertinence de cette stratégie, qu’on a appelée "stratégie Gaza" à d’autres moments… » Face à lui, l’invité Louis Boyard (LFI) s’offusque de cette curieuse expression, « stratégie Gaza ». Myriam Encaoua intervient : « C’est une analyse d’expert qui tend à montrer que vous êtes en dynamique. » Tout va bien : nous insultons vos électeurs, entretenons la logorrhée raciste, mais le commentaire vise à signifier que votre stratégie est efficace : parole d’expert !

Sur LCI, après quelques heures de plateau, Isabelle Saporta joue la même partition (15/03) : « C’est la nouvelle France contre la France blanche. La partition idéologique elle est là Jean-Michel [Aphatie], on ne va pas faire semblant de ne pas voir, c’est la nouvelle France contre la France blanche. Donc, ce qui s’installe là c’est, excusez-moi, le débat de la présidentielle à venir. » Par un petit glissement sémantique, la « partition idéologique » de Saporta est donc devenue… une partition ethnique. Une analyse qui plaît beaucoup à la chaîne concurrente CNews, qui la remobilise le lendemain (16/03) : « Je citerai une chroniqueuse de gauche [sic] hier sur une chaîne concurrente : c’est la nouvelle France contre la France des blancs ! Sans aller aussi loin qu’elle, ose Erik Tegnér (Frontières), je trouve cette remarque intéressante […]. Saint-Denis, c’est la ville qui est racontée par Jérôme Fourquet comme celle qui à la base était un bastion ouvrier, communiste, et qui aujourd’hui est devenue un bastion migratoire. »

Sur Europe 1, Vincent Trémolet de Villers paraphrase lui aussi le gloubi-boulga fourquettiste qu’il apprécie tant : « La gauche des villes et la droite des champs […]. Avec [Mélenchon] ce n’est pas la politique à l’état gazeux mais le radicalisme à l’état Gaza. Un mélange d’équivoque antisémite, de dialectique victimaire pour agréger la jeunesse urbaine diplômée et les électeurs français musulmans des périphéries. » Le directeur de la rédaction du Figaro, qui voit cette élection comme un « test grandeur nature de l’efficacité [du] plan diabolique [de Mélenchon] », n’est pas le seul à placer « Gaza » dans le bingo. Sur CNews (16/03), les éditorialistes des magazines d’extrême droite égrainent ainsi les villes qui risquent de passer (ou de rester) à gauche. Toulouse ? Jules Torres (Valeurs Actuelles) reproche à « Monsieur Piquemal » de « ne pas être un tendre », d’avoir « fait beaucoup campagne sur Gaza », de s’être « rendu sur une flottille à plusieurs reprises » et s’alarme en conséquence : « Voilà aujourd’hui la racialisation, le côté communautariste qu’on va retrouver dans la quatrième ville de France ! » Erik Tegnér (Frontières) parle quant à lui d’une ville de « punks à chien » et « d’antifas ». Lyon ? Rodolphe Cart désespère des résultats où à l’instar d’autres grands centres urbains « surperforme le vote on va dire islamo-gauchiste, ou alors le vote antifasciste complétement assumé ».

Bref, les éditorialistes n’auront pas attendu très longtemps pour reprendre l’intense campagne de dénigrement de LFI, menée avec une intensité accrue ces dernières semaines [1].

Sur X, les habitués du crachoir en rajoutent une couche. Le journaliste de Libération Jean Quatremer : « La stratégie de Mélenchon, qui a tout misé sur Gaza, des provocations antisémites et la brutalisation politique (soutien aux milices d’extrême gauche), n’est gagnante que dans les banlieues populaires (à l’exception de Toulouse) et une partie de la jeunesse radicalisée. Ailleurs, c’est non seulement un échec, mais parfois une déroute. » Le journaliste de L’Express Jean-Dominique Merchet : « LFI est une organisation politique dangereuse pour notre pays. Il faut lui faire barrage : c’est la priorité absolue au vu de ses positions radicales (racialisme, islamo-gauchisme, soutien à la Jeune Garde, etc.) » Nicolas Bouzou, commentant Toulouse : « En s’alliant avec un parti aux idées antisémites, racialistes et antidémocratiques, pour battre une personnalité de centre-droit, le Parti Socialiste se couvre de honte. Un crachat au visage de Blum, Jaurès, Mendes France. Les Français finiront par se réveiller. » Ou Brice Couturier : « Et ça vous étonne, que l’antisémitisme soit électoralement payant dans nos pays ? Car idem en Espagne, en Grande-Bretagne... et pour les mêmes raisons : présence islamiste croissante et haine d’Israël prêchée à la jeunesse universitaire woke... »

« Présence islamiste », « haine d’Israël », « wokisme » : les éditorialistes se sont construits un prêt-à-penser qui tient en peu de mots. Céline Pina décide de les jeter tous ensemble dans un même tweet : « LFI rassemble aujourd’hui tous les marqueurs de l’extrémisme : utilisation de l’antisémitisme comme outil de mobilisation, légitimation de la violence politique, création d’une milice violente, diabolisation de l’adversaire, discours de haine, justification d’agressions et de meurtre au nom de la cause (affaire Quentin Deranque). […] LFI est aujourd’hui le seul représentant signifiant de l’existence d’une forme de fascisme en France. » Franz-Olivier Giesbert, sur CNews, parachève le chef d’œuvre : « On voit bien que la stratégie aujourd’hui c’est l’antifascisme, et donc le fascisme, parce que y’a un fascisme aujourd’hui et il est d’extrême gauche, et il revient par l’antifascisme… »


***


Focalisés sur la « percée » (réelle) de LFI, les éditorialistes et les journalistes politiques n’ont pas versé d’aussi chaudes larmes pour rendre compte des résultats importants du RN et de ses alliés, en tête dans des dizaines de communes. Partout, le commentaire façonne LFI comme un parti « à part », « anormal », « pas comme les autres »… et le traite en conséquence. Le résultat de la double dynamique diabolisation de la gauche / normalisation du RN – que nous documentons depuis des années – se matérialise de manière exacerbée dans le contexte électoral. Et ce fait confirme une chose que l’on savait déjà : l’extrême droite n’effraie pas l’éditocratie. Elle est en revanche terrifiée par la gauche de gauche. Il n’en va là, du reste, que d’un petit concentré de quelques heures ayant suivi les résultats. Au cours des jours suivants, le bavardage redouble d’intensité, les cabales s’étoffent et les journalistes politiques sont plus que jamais dans leur élément : face aux jeux d’alliance, ces derniers n’entendent pas simplement observer et rendre compte… mais participer activement au jeu politicien.


Jérémie Younes

 
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