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" Violences " sur petits écrans

La violence à la télévision ? C’est une affaire de mots, de bruit, de fréquence, et dramatisation [1].

LES MOTS

Dans le Monde du 27 novembre 2001, on pouvait lire ceci [2]

"TF1 et l’utilisation du mot "violence"

Le mot "violence" apparaît treize fois en dix minutes dans le journal télévisé diffusé lundi 19 novembre [2001, ndlr] sur TF1. Sur France 2, David Pujadas utilise ce mot une fois à propos de l’ETA, mais ni à propos des policiers ni à propos de l’attaque du fourgon. Sur France 3, le mot est employé à propos de l’attaque du fourgon.

Selon les experts de l’Observatoire du débat public, le mot "violence" est utilisé sur TF1 pour évoquer des situations très différentes dans une période courte. Conséquence, le journal ne rend plus compte de quatre ou cinq faits distincts, mais propose "le spectacle d’un seul et même phénomène". Le téléspectateur a ainsi sous les yeux "la violence actuelle dans l’ensemble de la société et, effet cumulatif oblige, sa "montée"", analyse la sémiologue Mariette Darrigrand. Ce faisant, le "JT" de TF1 prend le risque, selon elle, "d’accentuer les peurs issues de connexions fausses". "

LE BRUIT

Le Monde, 24 avril 2002 :

« Un "bruit médiatique" fort à la télévision

Si tous les médias ont rendu compte de la hausse de la délinquance en France, la télévision a eu une large répercussion sur le public. L’institut TNS Media Intelligence, qui a mis au point une unité de "bruit média", a mesuré le "bruit médiatique" de l’insécurité depuis janvier 2001 dans un panel de 80 médias français. Il en ressort qu’il s’agit du thème le plus médiatisé depuis mars 2001. "Par rapport aux thèmes durables, comme le chômage, c’est le plus fort depuis les élections municipales de mars 2001, son "bruit médiatique" a couvert celui de l’euro sauf entre fin décembre 2001 et début janvier 2002, période de son arrivée dans les porte-monnaies", explique Sonia Metché, responsable de l’étude UB Média.

Les Français ont été exposés à ce "bruit médiatique" par la télévision à 62 % contre 12,3 % par la radio et 25,6 % par la presse écrite. " »

LA FREQUENCE

- Daniel Bilalian (" Arrêt sur images ", Libération)

En mars, le journal télévisé de 13 heures, présenté par Daniel Bilalian a évoqué 63 fois le thème de l’insécurité contre 41 fois pour le 13 heures de Jean-Pierre Pernaut sur TF1.

- David Pujadas (Marianne, 6-12 mai 2002)

Si l’on en croit David Pujadas,

« Etude faite, sur 140 journaux télévisés depuis septembre 2001, j’ai ouvert 12 fois sur un sujet lié à l’insécurité (...) La seule solution pour savoir si on en fait trop, c’est d’éplucher les "conducteurs" (liste des sujets). En février dernier sur 16 journaux télévisés, nous avons consacré 25 sujets à l’insécurité au sens large contre 41 sujets strictement politiques »

Et alors ? Ces chiffres ne parlent pas d’eux-mêmes. Et les "querelles" à leur propos sont en train de devenir indécentes.

Loïc Wacquant (sociologue, professeur à l’Université de Californie et chercheur au Centre de sociologie européenne du Collège de France), dans Les Inrockuptibles (n° 335, du 24 au 30 avril 2002), dans un article dont l’objet n’est pas essentiellement d’analyser le rôle des médias, dit l’essentiel :

« Les socialistes pris dans leur propre piège sécuritaire

On m’opposera que cette montée de la politique sécuritaire est en rapport avec une nouvelle réalité "de terrain" mais c’est là une escroquerie intellectuelle extraordinaire. Quand on regarde les courbes des crimes et délits en France, on observe que la criminalité n’a pas brusquement changé d’échelle ou de physionomie ces dernières années. Ce qui a changé, c’est la façon dont on la perçoit, dont on la traite et l’amplifie médiatiquement, et dont on propose d’y réagir politiquement. Il suffit de regarder les couvertures des magazines, qui tous depuis trois mois titrent sur l’"insécurité", de regarder les journaux télévisés (y compris sur les chaines publiques) qui sont réduits à la chronique des faits divers de délinquance. L’institut TNS Média produit une courbe UBM, Unité de Bruit Médiatique, qui montre que dans l’année passée, le thème de l’insécurité est arrivé loin devant tous les autres thèmes avec dix fois plus de "bruit médiatique" que le chômage. Qui pourrait maintenir aujourd’hui que l’insécurité est un problème dix fois plus grave que le chômage ? " »

Et surtout la fréquence des sujets est indissociable de leur présentation.

LA DRAMATISATION

Dans les JT, d’abord répéter que l’insécurité est la première préoccupation des Français et le thèmes majeur de la campagne.

Ensuite cultiver l’émotion. Ainsi, Bilalian présente ainsi un sujet sur l’agression (qui devait s’avérer être une imposture) d’ un chauffeur de bus à Marseille : " On ne sait plus quel adjectif employer (soupir). On pouvait penser à l’impensable survenu la semaine dernière à Evreux, dans un supermarché à Nantes, ou encore à Besançon avec ces deux jeunes filles torturant une troisième... Eh bien à Marseille, c’est encore autre chose. " (Libération du 23 avril 2002)

Marie-Pierre Farkas, rédactrice en chef du JT de Bilalian, non seulement conteste les chiffres cités plus haut, mais ne s’inquiète pas outre mesure de la "mise en mots" du présentateur : « " Il s’agit simplement d’"un ton solennel ", selon Marie-Pierre Farkas : " Peut-être y a-t-il un effet de sens, mais j’ai le sentiment de réfléchir et de faire très attention en choisissant les sujets. " » (ibidem)

LA DRAMATISATION

Une émission résume toutes les autres : " Ça peut vous arriver ! ", diffusée par TF1 le 14 janvier 2002. Souvent mentionnée depuis le 21 avril, cette émission avait fait l’objet dans Libération d’un article de David Dufresne. Cet article mérite amplement d’être sauvé de l’amnésie.

" Ça peut VOUS arriver ! ", Libération, 16 janvier 2002

" On va tout vous dire, inspecteur. Vous savez, nous, on ne veut pas de problème avec la police. Voilà. Ça a commencé vers dix heures et demi du soir, lundi. Avec ma femme, on regardait la télé, tranquille, voyez. Quand soudain, tout a basculé. L’enfer à la maison. Ça peut VOUS arriver !, c’est le titre de l’émission. C’est une nouvelle émission, sur la Une. Un style de reality-show. Avant-hier, c’était consacré à l’insécurité. Dès le départ, on a compris que c’était pas comme d’habitude. Tout ce rouge dans le décor, ces bruitages, ce VOUS en majuscule, et ce point d’exclamation, c’est pas courant. Le générique défilait. Ils nous promettaient la totale : les vols de voiture, le viol, les cambriolages, le racket à l’école, la violence des mineurs. On était tétanisé. Une agression en bande organisée, leur affaire. Dans l’écran, l’animatrice avait un drôle de regard. On aurait dit qu’elle nous toisait. Vous savez, le genre regard d’en haut. Et elle répétait sans cesse : "Ça peut VOUS arriver ! Ça peut VOUS arriver ! Ça peut VOUS arriver !" C’est quand même pas humain des choses pareilles. Oui, bien sûr, j’ai son nom. Géraldine Carré, elle s’appelle. Son signalement ? Heu, elle aussi, elle était en rouge sang, enfin son pull. J’ai aussi le nom de son complice. Julien Courbet. C’est le cerveau, je crois, le producteur. Il a dit ça : "la question n’est plus de savoir pourquoi il y a de l’insécurité, les gens veulent du concret. Parce qu’ils ont peur". C’est alors que la femme a commencé à nous menacer. A nous dire qu’il n’y aurait "pas de débat, mais des conseils pratiques, des solutions, des réponses", à demander à un avocat ses recommandations pour les "victimes potentielles que nous sommes tous". Mais nous, on n’a rien demandé, inspecteur ! J’ai jamais vu ça. Une telle violence gratuite. "Regardez ce reportage, c’est impressionnant". Et pourtant, j’en fréquente des bas-fonds télévisuels ! "Ça peut VOUS arriver ! Ça peut VOUS arriver !" Ça n’arrêtait pas. Le car-jacking : "il est loin le temps où on vous volait votre voiture parce que vous aviez une superbe décapotable. Aujourd’hui, il est 4H de l’après-midi, vous venez de récuperer les enfants à l’école et là, à un feu rouge, on vous fracture la vitre, on vous sort de la voiture et si vous résistez, on vous passe à tabac". Le cambriolage : "les temps changent, les méthodes aussi (.) Aujourd’hui, les cambrioleurs attendent qu’on soit à la maison pour NOUS dévaliser, NOUS sequestrer et parfois même NOUS torturer. Ça s’appelle du saucissonage et c’est monstrueux". La violence des jeunes : "l’enfant est quelque part le nouveau délinquant de la société". Même les fleuristes y passaient. Un assureur nous disait de nous méfier, de "ne pas ouvrir sa porte à n’importe qui". "Si le fleuriste se présente à votre porte à 3h de l’après midi, demandez vous "pourquoi on m’offre des fleurs ?"". A ce moment là, y a-eu un bruit suspect chez le voisin. J’ai eu un malaise, oui, comme Bush avec son bretzel. Et voilà, ma femme vous a appelé.Qu’est-ce qu’on peut faire, monsieur ? Vous avez une idée ? "

Note : Le 11 mai 2001, en pleine Loftmania, Patrick Le Lay, PDG de TF1, assurait dans une tribune publiée dans le Monde qu’il ferait " obstacle à l’intrusion de la télé-poubelle en France ".

LA DRAMATISATION

Les effets de la dramatisation (Libération du mardi 23 avril 2002)

L’analyse de l’Observatoire du débat public, un organisme d’analyse de l’actualité, s’y est récemment penché dans une étude confidentielle intitulée : Insécurité : l’image et le réel.

" Se basant sur une médiascopie, c’est-à-dire le visionnage de JT par un échantillon de personnes auxquelles on demande de réagir à ce qu’elles voient, et sur une série d’entretiens individuels. Cette étude révèle que la couverture des faits de violence et de délinquance dans les journaux s’est accrue ces derniers mois. (...) Mariette Darrigrand, coresponsable de l’Observatoire du débat public, explique : "Il y a eu dans les JT une accumulation de faits de nature différente qui a donné l’impression que toutes les protections s’étaient écroulées, qu’on était dans la représentation d’un champ de ruines." Un champ de ruines dans lequel, selon elle, les électeurs ont voulu, dimanche, entraîner les "élites" : "Au-delà du vote protestataire, il y a une volonté inconsciente de "ruiner" quelque chose. Les gens étaient conscients des mesures positives prises par Jospin sur la parité, les 35 heures, mais elles ont été anéanties par le champ de ruines. C’est d’ailleurs très significatif qu’on parle de "séisme" aujourd’hui et il est frappant que Lionel Jospin dans son discours prononce le mot "reconstruction". "

De là cette conséquence :

" Cette représentation dramatique du monde a créé chez le téléspectateur, selon l’étude, une double peur : à la peur de l’insécurité s’est ajoutée la peur des images de l’insécurité : "Il y a eu dans les JT, notamment ceux de TF1, une théâtralisation, une mise en scène des faits de violence et de délinquance destinée à faire monter l’anxiété, la peur. Or, c’est l’insécurité qui a fait la campagne, et c’est la peur qui a fait voter", analyse Mariette Darrigrand. "A l’inverse, note-t-elle, à la télé, le danger Le Pen n’a pas été théâtralisé mais minoré. "

Dans Le Monde daté du 27 novembre, un article de Florence Amalou (" Les Français vivent leur journal télévisé comme une souffrance ") expose les résultats d’une " enquête exclusive de l’Observatoire du débat public pour Le Monde qui "montre les relations intimes et douloureuses nouées chaque soir par les téléspectateurs avec leur " JT " de TF1, France 2 ou France 3" ".


Quelques sources

- Florence Amalou " Les Français vivent leur journal télévisé comme une souffrance ", Le Monde, 27 novembre 2001 < /br>
- " TF1 et l’utilisation du mot "violence" ", Le Monde, 27 novembre 2001< /br>
- " L’insécurité, programme préféré de la télé ", par Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts, Libération, mardi 23 avril 2002< /br>
- " Arrêt sur images " (France 5),

Documentation : Alain, Acrimed ...

Dans d’autres rubriques : Des médias aux mains pures ? La presse écrite enquête sur les écrans sécuritaires

 

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Notes

[1La mise en forme de cet article - inchangé - a été revue le 30 mi 2008 (Acrimed).

[2Repris de ["Mesdames, messieurs bonsôôôôîîîîr", publié sur le site de l’Académie de Versaille (lien périmé, janvier 2011). En gras : c’est nous qui soulignons

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