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Le Parisien plombe les gilets jaunes (et tous les mouvements sociaux)

En dĂ©cembre 2018, nous dĂ©clarions Le Parisien « grand vainqueur du bingo de la dĂ©mobilisation sociale » pour son traitement du mouvement des gilets jaunes. Une couverture dont la teneur tenait en quelques Unes, centrĂ©es sur les « violences » des manifestants, rivalisant d’ingĂ©niositĂ© pour les discrĂ©diter. Presque un an plus tard, nous sommes en mesure de dĂ©cerner un autre premier prix au quotidien de Bernard Arnault : celui de l’acharnement Ă©ditorial.

Ă€ l’occasion de la prĂ©sentation du budget 2020 au Parlement, le quotidien de Bernard Arnault a dĂ©cidĂ© de prendre toute sa part dans les orientations prĂ©sentĂ©es par le gouvernement. Le 13 septembre 2019, il barre ainsi sa Une d’un mot d’ordre qui interpelle les lecteurs :



Les coupables sont donc tout trouvĂ©s. D’une originalitĂ© confondante, cette Une racoleuse annonce la couleur Ă©ditoriale :

Faute d’avoir réussi à compenser le coût des promesses faites pour calmer la grogne sociale, le déficit public se creusera de 2,5 milliards d’euros en 2020.

Comme annoncĂ©, un seul « cadrage » sera proposĂ© aux lecteurs pour expliquer le « dĂ©rapage » du budget : les gilets jaunes, et leur « grogne » animale. Par souci d’honnĂŞtetĂ©, la rĂ©daction du Parisien a choisi de ne pas mentionner les « manques Ă  gagner » provoquĂ©s (au hasard) par la suppression de l’ISF, la mise en place de la flat-tax, la poursuite du CICE, la nĂ©gociation avec Google qui a fait perdre de l’argent Ă  l’État, etc. Toute la charge porte ainsi sur les « cadeaux » faits aux jaunes bambins capricieux.

On ne le rĂ©pĂ©tera jamais assez : Le Parisien a le droit d’entonner mot pour mot la communication du gouvernement. Mais peut-on encore parler de journalisme, quand le quotidien s’abstient d’évoquer d’autres angles d’analyse dans la double-page correspondant au dossier de Une ? Quant aux avis divergents, ils sont rĂ©duits, sans surprise, Ă  peau de chagrin. Et ce malgrĂ© une diversitĂ© de formats bien rĂ©elle ! De l’édito Ă  l’article d’« analyse », en passant par l’interview, le dessin de presse, et mĂŞme l’infographie, l’économie gĂ©nĂ©rale est Ă  sens unique tant l’angle d’attaque est partout le mĂŞme : combien coĂ»tent Ă  la France les grogneurs qui se plaignent.

Dès l’éditorial, commis par Pierre Chausse et intitulĂ© « Comme d’habitude », l’idĂ©e est (comme d’habitude) simple comme bonjour :

C’est une petite musique qu’on entend souvent : la France vit au-dessus de ses moyens. En pleine campagne Ă©lectorale, le futur chef de l’Etat avait jurĂ© qu’il ferait en sorte que cela ne soit plus le cas. Et puis, une fois au pouvoir, patatras ! Face Ă  une contestation particulièrement virulente, Emmanuel Macron a cĂ©dĂ©. Neuf mois plus tard, on acte maintenant qu’on va encore creuser le dĂ©ficit public de 2,5 milliards d’euros. Du point de vue Ă©conomique, c’est une faiblesse supplĂ©mentaire pour notre pays.

Une « petite musique » rĂ©currente en effet, Ă  laquelle Le Parisien ne manque pas d’ajouter une fois de plus son couplet. ParalysĂ© par un manque d’inspiration Ă©vident, le quotidien aurait pourtant pu rappeler une autre musique, qu’on entend bien moins souvent : le montant des aides publiques dont se repaĂ®t chaque annĂ©e Le Parisien, propriĂ©tĂ© du milliardaire Bernard Arnault, dont la fortune s’est accrue de 27 milliards de dollars en seulement quatre mois pour atteindre 103 milliards en juillet 2019. Un train de vie largement « au-dessus des moyens » de la totalitĂ© de la population, rehaussĂ© par le soutien financier colossal de l’État, puisque Le Parisien a engrangĂ© de 2015 Ă  2017 un total d’aides Ă  la presse s’élevant Ă  4 522 867 â‚¬, dont 3 470 986 â‚¬ d’aides directes [1]. Pour reprendre les mots du Parisien, voilĂ  bien « une faiblesse supplĂ©mentaire pour notre pays du point de vue Ă©conomique ».

Et le reste de la double-page est Ă  l’avenant, l’éditorial se dĂ©clinant dans l’article dit d’« analyse » jusqu’au dessin de presse, dont le mĂ©pris a de quoi faire rougir le dessinateur du Monde Xavier Gorce :



IntitulĂ© « L’État s’enfonce dans le rouge », l’article d’analyse en remet lui aussi une couche, en dĂ©veloppant la mĂŞme thèse : pleurer « le temps oĂą [Emmanuel Macron] clamait qu’il Ă©tait capital de rĂ©duire le dĂ©ficit du pays » et dĂ©plorer que ces satanĂ©s gilets jaunes soient « venus gripper la mĂ©canique budgĂ©taire ». Et pour ne pas perturber son petit confort Ă©ditorial, Le Parisien convoque pas moins de sept interlocuteurs acquis Ă  cette idĂ©e : un « haut fonctionnaire de Bercy », un « proche du ministre de l’Économie Bruno Le Maire », « l’entourage du ministre de l’Action et des Comptes publics » en la personne d’un « bras droit de Darmanin », un « dĂ©putĂ© de la commission des Finances et futur rapporteur du budget », un « dĂ©putĂ© de la majoritĂ© », un « haut fonctionnaire de la Commission europĂ©enne », un « haut fonctionnaire au ministère des SolidaritĂ©s et de la SantĂ© ». Bref, c’est la mobilisation gĂ©nĂ©rale dans les colonnes du Parisien. Ne restent que quelques lignes en trompe-l’œil, dans lesquelles le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de l’Unsa-Fonction publique se voit gratifier… d’une citation.

Fiers d’être aux premières loges des coulisses de Bercy, nos deux journalistes de couloir n’hĂ©sitent pas, enfin, Ă  partager en toute indiscrĂ©tion avec leurs lecteurs… « ce-qui-aurait-mĂŞme-pu-advenir » : ainsi apprend-on, de source formelle, qu’un conseiller du Premier ministre aurait envisagĂ© un « dĂ©ficit public Ă  "2,3 ou 2,4 points de PIB en 2020." » Tremblez !

Au cas oĂą ce pilonnage ne serait pas suffisant, Le Parisien fait durer la plaisanterie en publiant, sur la mĂŞme double-page, une interview de Gilles Carrez, ancien prĂ©sident LR de la commission des Finances Ă  l’AssemblĂ©e nationale, intitulĂ©e « Ce stock de dette sera notre cauchemar ». Interview rythmĂ©e par un intervieweur… partisan. Extraits :

- Si le budget explose en 2020, c’est aussi à la suite des mesures prises lors de la crise des Gilets jaunes…

- OĂą auriez-vous taillĂ© pour compenser les mesures en faveur du pouvoir d’achat ?

La boucle est (presque) bouclĂ©e. Cerise sur le gâteau, Le Parisien publie une infographie qui, prise dans l’économie gĂ©nĂ©rale de la double-page, insinue que les gilets jaunes seraient aussi responsables, par capillarité… des suppressions de postes dans les ministères de la santĂ© et de l’écologie !



La rĂ©daction du Parisien Week-end : une espèce en voie de radicalisation


Le parti pris de la rĂ©daction du Parisien en faveur du gouvernement et du capital culmine dans le « supplĂ©ment week-end », publiĂ© dans la foulĂ©e d’un numĂ©ro visant Ă  plomber les gilets jaunes. OĂą il est question, pour la rĂ©daction, de prendre un peu de hauteur, et de mettre les mouvements sociaux en perspective grâce Ă  un conseil-maison d’une rare Ă©lĂ©gance :



Ă€ l’heure oĂą les licenciements ne se comptent plus dans l’industrie, oĂą les personnels soignants mènent une grève depuis mars qui s’étend dĂ©sormais Ă  presque 300 services d’urgence Ă  travers le pays, oĂą les enseignants expriment leur dĂ©tresse concernant leurs conditions de travail (allant parfois jusqu’au suicide), oĂą la rĂ©forme de l’assurance-chĂ´mage est qualifiĂ©e de « tuerie » par Laurent Berger (CFDT), que l’on peut difficilement taxer de gauchisme, oĂą celle des retraites dĂ©clenche la mobilisation de très nombreux secteurs, sans parler de la rĂ©volte des Ă©tudiants ou de la grève des pompiers… aucun doute, Le Parisien prend ses distances avec le journalisme et assume pleinement son rĂ´le : celui de porte-parole fidèle du gouvernement et des intĂ©rĂŞts des classes dirigeantes et de la toute petite France « qui va bien » (au rang de laquelle son propriĂ©taire Bernard Arnault ne fait pas pâle figure). Et si on arrĂŞtait de financer Le Parisien ?


Nathalie Berriau et Pauline Perrenot

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