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Jeu de massacre sur Europe 1

Jeudi 19 janvier, au matin de la première journĂ©e de mobilisation (massive) contre la rĂ©forme des retraites, Marine Tondelier, secrĂ©taire nationale d’Europe Écologie Les Verts, Ă©tait « l’invitĂ©e » de Sonia Mabrouk dans la matinale d’Europe 1. Au vu des antĂ©cĂ©dents de l’intervieweuse et des nombreux prĂ©cĂ©dents en matière de convocation mĂ©diatique de contestataires par temps de (contre)rĂ©forme, on pouvait craindre le pire, et l’on ne fut pas déçu. Le quart d’heure d’« entretien » a consistĂ© en une sĂ©rie d’accusations et de sarcasmes : un vĂ©ritable jeu de massacre, animĂ© par une volontĂ© de nuire qu’on aura rarement vu aussi clairement assumĂ©e. Jusqu’au prochain Ă©pisode ?

Inutile de revenir sur les partis pris et les obsessions (extrĂŞme) droitières de Sonia Mabrouk, son militantisme Ă©chevelĂ© sous couvert de journalisme, ses entretiens « deux poids, deux mesures »... tout cela est bien connu – en tout cas, nous l’avons dĂ©jĂ  clairement Ă©tabli. Alors pourquoi revenir sur le nouvel Ă©pisode de cette dĂ©plorable sĂ©rie ? Parce que Mme Mabrouk persiste, rĂ©cidive et aggrave pĂ©riodiquement son cas, sans que ces pratiques (qu’elle partage avec d’autres au sein des mĂ©dias dominants) soient dĂ©noncĂ©es comme elles le mĂ©ritent.

Ce 19 janvier, Marine Tondelier n’est pas invitĂ©e pour livrer son regard sur l’actualitĂ© sociale – l’un des mouvements sociaux les plus puissants des trente dernières annĂ©es contre une rĂ©forme gouvernementale –, ni pour expliquer ses arguments contre le projet qu’elle combat, et encore moins pour Ă©voquer ses contrepropositions. Jamais d’ailleurs on ne lui demande son « avis » sur quoi que ce soit (sinon sur des « menaces » contre des Ă©lus et des violences... potentielles !) L’interview n’est qu’un long rĂ©quisitoire, qui rĂ©ussit le tour de force de rĂ©unir toutes les figures imposĂ©es du genre et de battre des records dans presque toutes les catĂ©gories : morgue, mĂ©pris, injonctions, insinuations, mauvaise foi et attaques ad hominem... Tout y passe, au cours d’un interrogatoire au plan aisĂ©ment repĂ©rable, prĂ©parĂ© autour de quatre questions-accusations, inlassablement rĂ©pĂ©tĂ©es ou (Ă  peine) reformulĂ©es, qu’on peut rĂ©sumer ainsi :

1. Est-ce que vous assumez d’être une « zadiste » antidĂ©mocratique ?
2. Est-ce que vous condamnez les menaces sur des Ă©lus ?
3. Est-ce que vous condamnerez les violences des manifestants ?
4. Est-ce que vous n’avez pas honte de critiquer les milliardaires ?

Illustration en vidĂ©o, oĂą sont mises bout Ă  bout la quasi-totalitĂ© des interventions de Sonia Mabrouk :



Durant ces 15 minutes, Marine Tondelier est interrompue Ă  près de soixante reprises, soit une fois toutes les 15 secondes en moyenne. Elle ne peut jamais parler plus de 37 secondes en continu. Sonia Mabrouk s’exprime d’ailleurs presque autant qu’elle : au total, les diffĂ©rentes interventions de l’intervieweuse totalisent plus de six minutes, soit presque la moitiĂ© de « l’entretien » [1].

Dans un tel dispositif, il va de soi qu’aucun argumentaire digne de ce nom ne saurait ĂŞtre dĂ©veloppĂ©, ni, a fortiori, entendu. Dans les 8 premières minutes, consacrĂ©es – si l’on peut dire ! – au contexte social, Mabrouk somme d’abord Tondelier de s’assumer « zadiste », puisqu’elle dĂ©fendrait le fait qu’une « minoritĂ© cherche Ă  imposer sa loi Ă  la majoritĂ© ». Et quand cette dernière lui fait remarquer que cela correspond plutĂ´t Ă  l’attitude du gouvernement, Mabrouk la coupe sèchement : « Je ne parle pas de ça ! » Et en effet, « de ça », on n’en parlera plus.

Car Sonia Mabrouk s’acharne ensuite, Ă  pas moins d’une quinzaine de reprises, Ă  obtenir de Marine Tondelier qu’elle « dĂ©nonce », puis « condamne les propos » d’un syndicaliste CGT (concernant de potentielles coupures d’électricitĂ© visant des permanences d’élus [2]). Avant de lui intimer l’ordre, par quatre fois, de « condamner », « l’ultragauche » et le « black bloc », dont Sonia Mabrouk prophĂ©tise « les violences » lors d’une manifestation… qui n’a pas encore eu lieu. VoilĂ  les seules « questions » qui porteront « sur » la mobilisation.

Du fond de la rĂ©forme des retraites, il ne sera tout simplement pas question dans les 7 minutes restantes, balayĂ© au profit d’un plaidoyer enamourĂ© en faveur de Bernard Arnault et des milliardaires français. Amour qui fait manifestement perdre toute mesure Ă  Sonia Mabrouk, qui met d’abord au dĂ©fi son invitĂ©e de lui citer « un seul pays oĂą on vit mieux sans milliardaire », avant de dĂ©gainer un argument imparable, enrobĂ© dans cette question d’anthologie : « Vous avez créé combien d’emplois dans votre vie ? »

Injonctions inlassablement répétées, interruptions intempestives, disqualifications récurrentes, humiliations et prises à partie personnelles… Huit ans après le guet-apens d’Europe 1 (en coopération avec Le Monde et ITélé) au cours duquel Jean-Pierre Elkabbach, Arnaud Leparmentier et Michaël Darmon martyrisèrent Cécile Duflot, cet entretien est à classer parmi les chefs d’œuvre des interrogatoires qu’auront eu à subir des représentants de gauche dans les médias dominants, à une heure de grande écoute.

Que Sonia Mabrouk laisse libre cours Ă  ses prĂ©jugĂ©s et partis pris politiques, sans limite ni complexe, sur une radio rachetĂ©e et reprise en main par Vincent BollorĂ©, c’est après tout dans la logique des choses. En revanche, une question ne manque pas de se poser : combien d’interrogatoires, d’attaques, de sommations et d’humiliations les responsables d’une gauche qui prĂ©tend remettre en cause l’ordre social devront-ils essuyer face aux Sonia Mabrouk et consorts pour se dĂ©cider Ă  questionner, collectivement, ce genre de « journalisme » – et le rapport qu’ils doivent entretenir avec lui ?

IndĂ©niablement, interpeller une intervieweuse dans des conditions aussi hostiles n’est pas chose aisĂ©e. Et nous ne saurions juger ou prescrire la « bonne » attitude Ă  avoir dans un tel guet-apens. Il est cependant de notre devoir d’alerter sur son caractère prĂ©visible, parfaitement documentĂ©, et sur les effets, Ă  nos yeux dĂ©plorables, d’une participation qui s’abstienne de tout regard critique : accepter cette « règle du jeu » revient non seulement Ă  reconnaĂ®tre Sonia Mabrouk comme une intervieweuse « lĂ©gitime », mais Ă©galement Ă  accepter qu’un entretien dit « journalistique » puisse virer au jeu de massacre [3].

Depuis le dĂ©but de la mobilisation, les chiens de garde se permettent tout. Comme de coutume, l’Arcom n’en a cure et ne trouve rien Ă  redire, ni des biais massifs qui minent structurellement le traitement de l’information, ni du manque flagrant de pluralisme et d’impartialitĂ© parmi les commentateurs qui accaparent les micros. Et pourtant, le mouvement social a le vent en poupe ! Ă€ la gauche, collectivement, d’en profiter pour politiser la question des mĂ©dias et s’engager dans un rapport de forces collectif contre les chefferies Ă©ditoriales, en les considĂ©rant enfin pour ce qu’elles sont : des adversaires politiques, des militants mobilisĂ©s et aux yeux de qui tous les coups sont permis pour dĂ©fendre leurs positions.


Pauline Perrenot et Olivier Poche. Florent Michaux pour le montage vidéo

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