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Elle court, elle court la rumeur

Tout commence dans Charlie Hebdo n°641 du 29 septembre 2004.
Un article, annoncĂ© en « Une » et signĂ© Fiammetta Venner est subtilement titrĂ© « Forum social europĂ©en : Ben Laden dĂ©cline l’invitation ».
Il commence ainsi : « A l’automne dernier, le FSE de Saint-Denis avait accueilli Tariq Ramadan. On espĂ©rait que c’Ă©tait un simple faux pas. RatĂ©. C’Ă©tait un galop d’essai. Une rumeur circule, alarmante : Youssef al-Qaradhawi le thĂ©ologien qui approuve les attentats kamikazes et veut en finir avec les juifs serait invitĂ© au FSE prĂ©vu du 15 au 17 octobre Ă  Londres ! [...] »
Que va devenir cette rumeur « alarmante » ?

Pour le savoir, il suffit de lire l’article : par une Ă©trange alchimie la « rumeur » se transforme en « information »... puisque, avec une assurance digne du pire journalisme, Fiammetta Venner poursuit : « La question n’est donc plus de savoir si oui ou non, Youssef al-Quaradhawi se rendra bientĂ´t au FSE, mais plutĂ´t Ă  quelle table ronde il participera. »

Cette mutation du vil plomb de la rumeur en or Ă©tincelant de la dĂ©sinformation a Ă©tĂ© relevĂ©e par Thomas Lemahieu, dans un article paru dans L’HumanitĂ© du 12 octobre 2004 (lien pĂ©rimĂ© - novembre 2013). Nous le reproduisons ici intĂ©gralement [1].

« Intox
Quand Charlie colporte une “rumeur” »

« “ Forum social europĂ©en : Ben Laden dĂ©cline l’invitation.” L’assimilation de l’altermondialisme au terrorisme constitue un des sports favoris de Bush et de Berlusconi depuis le 11 septembre. Et voilĂ  que Charlie Hebdo, l’hebdo « contestataire », colle au train de ces deux amis du peuple en gesticulant, pour que ça se voie mieux. Dans son Ă©dition du 29 septembre, faisant Ă©tat, selon ses propres termes - ce qui ne manque pas de sel quand on prĂ©tend faire de l’information -, d’une « rumeur alarmante » qui « circule », Charlie Hebdo affirme que Youssef Al Qaradhawi, l’un des dignitaires religieux les plus influents de l’islam sunnite, guide spirituel des Frères musulmans, auteur de dĂ©clarations antisĂ©mites et homophobes et figurant parmi les initiateurs du rĂ©seau international « prohidjab », « serait invitĂ© » au Forum social europĂ©en de Londres. En conclusion de son article, la journaliste avance : « La question n’est donc plus de savoir si, oui ou non, Youssef Al Qaradhawi se rendra bien au FSE, mais plutĂ´t Ă  quelle table ronde il participera... » Ah bon ? Le 12 juillet dernier, Ă  l’occasion d’un raout « pro-voile » contre la loi française interdisant les signes religieux Ă  l’Ă©cole, Ken Livingstone, maire de Londres qui vient d’ĂŞtre rĂ©intĂ©grĂ© dans le Parti travailliste (Labour), a pris la libertĂ© de l’inviter au FSE, mais Charlie Hebdo se garde de donner cette prĂ©cision. Car ce n’est pas Ken Livingstone qui Ă©tablit le programme du FSE (personne n’a demandĂ© des comptes au maire de Paris l’annĂ©e dernière), mais les syndicats, associations, ONG rassemblĂ©s dans les assemblĂ©es europĂ©ennes de prĂ©paration du forum et Youssef Al Qaradhawi ne figure Ă  aucun endroit, mĂŞme dans ses recoins, du programme du FSE ! Ă€ l’instar de Fox News, Charlie ment par omission. BientĂ´t un partenariat ? C’est une « rumeur alarmante » qui « circule ». » T. L.


« Youssef Al Qaradhawi ne figure Ă  aucun endroit, mĂŞme dans ses recoins, du programme du FSE !
 » Qu’importe ! Entre temps, la « rumeur » s’est dĂ©jĂ  propagĂ©e.

Claude Askolovitch trouve la rumeur « excellente »

En effet, loin de se tarir, la rumeur rĂ©apparaĂ®t sur France culture dans l’Ă©mission d’Elisabeth LĂ©vy, Le premier pouvoir (France Culture, 2 octobre 2004, 8h10). Au cours de cette Ă©mission oĂą l’on bavarde entre soi de l’indĂ©pendance de la presse (voir : « De “grands” journalistes papotent sur France Culture » »), Philippe Val a pour partenaire Claude Askolovitch qui ne rate pas cette occasion de faire l’Ă©loge de « l’article excellent de Fiammetta Venner  » qui « fait une enquĂŞte excellente sur comment les islamistes pĂ©nètrent le Forum Social EuropĂ©en ».

Etrange « enquĂŞte » qui commence par accrĂ©diter une rumeur que Fiammettta Venner prĂ©tend Ă©tayer en affirmant que « la simple consultation du prĂ©-programme affichĂ© par le site du Forum social europĂ©en confirme nos craintes. ». Quelles craintes ? Par exemple, l’intitulĂ© de certains dĂ©bats comme « Le hidjab : un droit de choisir pour les femmes  », ou « Hidjab et islamophobie : qu’avons-nous Ă  dire ».

Mais qui oserait nier que sur ces sujets et sur ces intitulĂ©s, il y a - c’est le moins qu’on puisse dire - matière Ă  dĂ©bats ? A moins de considĂ©rer que ces dĂ©bats - qui n’occupent qu’une faible part du programme - doivent ĂŞtre proscrits ? Et que l’on puisse en juger avant qu’ils ne se soient tenus ? Il ne reste alors plus qu’Ă  conclure « l’enquĂŞte excellente », comme le fait Fiammetta Venner, sur cette fine interrogation prĂ©ventive : « Au train oĂą vont les choses, on imagine dĂ©jĂ  l’interrogation au cĹ“ur du prochain FSE : “le mouvement laĂŻque : ennemi ou ennemi” ? ».

On devine dĂ©jĂ  ce qu’est une « enquĂŞte » pour Claude Askolovitch

Charlie Hebdo publie un « erratum »

Deux semaines plus tard, l’espoir renaĂ®t, l’espace d’un instant, lorsque Charlie Hebdo confesse tout de mĂŞme qu’une « erreur s’est glissĂ©e dans l’article sur le FSE », et publie un bref rectificatif. Malheureusement, ce n’est pas exactement celui que l’on Ă©tait en droit d’attendre :

« ERRATUM
Une erreur s’est glissĂ©e dans l’article sur le FSE (
Charlie 641). Ce n’est pas la revue Nouvelles Questions fĂ©ministes, toujours fĂ©ministe et toujours bonne Ă  lire, qui est « dĂ©sormais cĂ©lèbre pour ses appels Ă  construire un “fĂ©minisme avec l’islam” en compagnie des rĂ©seaux islamistes ramadiens d’Une Ă©cole pour tous », mais Christine Delphy, sa fondatrice. Une position qu’elle tient parfois au nom de NQF, mais qui n’engage pas la revue. » (Charlie Hebdo n°643, 13 octobre 2004, p.2).

Ainsi ce qui Ă©tait « dĂ©sormais cĂ©lèbre » (et donc avĂ©rĂ© et certifiĂ©) Ă©tait faux. Mais l’autre « information », qui n’Ă©tait qu’une « rumeur », n’est pas dĂ©mentie : c’est donc une dĂ©sinformation « dĂ©sormais cĂ©lèbre ». A la probitĂ© de « l’enquĂŞte », s’ajoute donc celle du « rectificatif ». Et ce n’est pas fini...

A la « rumeur » qu’il a propagĂ© en guise d’information, Charlie Hebdo en a, en effet, ajoutĂ© une autre pour consolider la première : Christine Delphy « complote » avec des « rĂ©seaux islamistes ramadiens ». C’est vrai : le mot « complot » n’est pas employĂ©. Mais la satire d’un journal satirique qui pourfend les « thĂ©ories du complot » surtout quand elles sont imaginaires est un genre recommandĂ© !

Une rumeur-alibi ?

Inutile de se demander, en gĂ©nĂ©ral, Ă  quoi servent les mĂ©dias quand, intentionnellement ou pas, ils fabulent quand il suffit d’observer quelle fonction peut remplir une rumeur quand elle est entretenue.

C’est ce que fait Pierre Marcelle dans LibĂ©ration, le 15 octobre 2004 sous le titre « Gollnisch, en toute impunitĂ© ».

Evoquant les propos de Bruno Gollnish sur les camps de concentration [2], il s’interroge sur « la relative indigence des rĂ©actions » :

« A moins que la conscience publique, se demande le chroniqueur, soit Ă  ce point absorbĂ©e ailleurs que les obscĂ©nitĂ©s de M. Gollnisch ne sauraient faire partie de ses prioritĂ©s ; tant il est vrai qu’en matière de racisme et d’antisĂ©mitisme, tous ces bougnoules plus ou moins terroristes que sont les Arabes, les musulmans, les Turcs et les jeunes filles enchiffonnĂ©es nous occupent Ă  plein temps... SOS Racisme, entre autres, refuse ainsi de manifester, le 7 novembre, avec qui qualifie de raciste la loi sur le voile, parce que cette qualification constitue “un dĂ©voiement du discours antiraciste”. Et ainsi, la “rumeur” rĂ©currente de la prĂ©sence, au Forum social europĂ©en de Londres, d’un leader des Frères musulmans amène-t-elle SOS Racisme Ă  jeter le bĂ©bĂ© altermondialiste avec l’eau du bain intĂ©griste ».

Une rumeur-alibi, par conséquent. Mais pas seulement...

Une nouvelle « fausse affaire »

Cet Ă©vĂ©nement mĂ©diatique d’apparence microscopique rappelle une autre tentative de prendre l’objet de ses rĂ©pulsions pour la rĂ©alitĂ©, au mĂ©pris de tout travail d’information vĂ©ritable.

C’est ce que rappelle opportunĂ©ment Pierre Marcelle quand il revient sur la « “rumeur” faisant Ă©tat de la prĂ©sence au FSE du fondamentaliste Youssef al Qaradawi » dans LibĂ©ration du 20 octobre 2004. Sous le titre « Une “rumeur” », Pierre Marcelle rappelle :

« Cette “rumeur”, nous l’avions vue surgir le 29 septembre dans Charlie hebdo, avant de la retrouver trois jours plus tard sur France Culture, dans le Premier Pouvoir, qu’anime Elisabeth LĂ©vy ». Et de constater sobrement  : « Le Forum londonien s’est clos, l’intĂ©griste sulfureux n’y parut pas. ».

Avant de poursuivre : « On rĂ©torquera que d’autres que lui ont vendu au forum une insupportable propagande intĂ©griste ¬ ce qui, eu Ă©gard Ă  la nature et aux ambitions d’un FSE, est vraisemblable. Craignons cependant que ces discours dispensent les auteurs de la “rumeur” de regretter de l’avoir rĂ©pandue, tandis que d’aucuns prĂ©tendront que l’alerte sonnĂ©e a fait fuir le loup fondamentaliste... OĂą l’on voit que, surgi après “l’affaire du RER D”, le dogme selon lequel “ce qui n’a pas eu lieu aurait pu avoir lieu”, absolvant par avance, au nom du “bien” de sa fin, les mensonges de ses moyens, a devant lui un bel avenir. »

Ce que Pierre Marcelle ne pouvait pas savoir, c’est que pour certains journalistes, ce qui n’a pas eu lieu... Ă  quand mĂŞme eu lieu. A la « rumeur » près.

« Peu importe » selon Le Nouvel Observateur

Ainsi, Claude Askolovitch qui trouvait « excellente » l’« enquĂŞte » [sic] de Fiammetta Venner dans Charlie Hebdo s’est offert (ou a offert Ă  ses lecteurs ?) un compte-rendu du Forum Social EuropĂ©en dont le souci d’informer pleinement Ă©clate dans le titre : « Les gauchistes d’Allah » (Le Nouvel Observateur du 21 octobre 2004).

Notre « journaliste de gauche » (comme il aime se dĂ©signer lui-mĂŞme) l’affirme : « Ce forum, troisième du nom, a confirmĂ© les inquiĂ©tudes qu’il inspirait ». Quelles inquiĂ©tudes ? Et de qui ? Evidemment, il s’agit fort peu des inquiĂ©tudes sur l’avenir mĂŞme du mouvement social contre la mondialisation libĂ©rale et/ou du mouvement contre la guerre... ou mĂŞme sur les problèmes que soulèvent les dĂ©bats (animĂ©s et conflictuels...) avec des courants religieux en tant que tels.

Laissant de cotĂ© la rumeur, comme le soutien qu’il a apportĂ© Ă  sa diffusion, Askolovitch retient seulement que ce « week-end de vĂ©hĂ©mence et de confusions  » aurait « marquĂ© [...] le rapprochement entre les gauches radicales et une petite frange d’islamistes. Au nom de la lutte contre l’impĂ©rialisme, cet ennemi commun  ». Fustigeant « les trotskistes du Socialist Workers Party, vĂ©ritables organisateurs et inspirateurs du sommet londonien » qui auraient comme « stratĂ©gie », une « alliance dĂ©libĂ©rĂ©e avec des mouvements islamiques  ». Plus aucune prĂ©caution n’est nĂ©cessaire : la distinction, mĂŞme purement oratoire, entre Islam et islamisme est remisĂ©e. Il ne reste plus que cette prophĂ©tie : « l’alliance trotsko-islamiste, elle n’est que la rĂ©alisation concrète, jusqu’Ă  l’absurde, d’une vraie tentation du mouvement alter. »

OĂą l’on voit que l’ivresse des commentaires se substitue Ă  la sobriĂ©tĂ© des informations. Titubant, Le Nouvel Observateur se borne Ă  transformer une « rumeur » en « tentation » attribuĂ©e Ă  la totalitĂ© de mouvement altermondialiste. Du journalisme, ça ?

Elisabeth Moineau et Henri Maler

P.S. 5 novembre 2004. Pour savoir comment Charlie Hebdo a fini par rĂ©pondre, lire « Charlie Hebdo court après les rumeurs qu’il rĂ©pand »


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