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De Toulouse au Portugal : Le Monde et l’autocritique des autres

En janvier 2004, Le Monde s’appesantit sur les manquements dĂ©ontologiques de la presse portugaise dans " le scandale pĂ©dophile de la Casa Pia ". Sept mois plus tĂ´t, dans le cadre de l’ " affaire Alègre ", le quotidien français montrait l’exemple en " reconstituant l’histoire " de " la maison du lac de NoĂ© ".

« Au Portugal, le scandale pĂ©dophile de la Casa Pia s’enlise », est titrĂ© un article du Monde (datĂ© 11-12 jan. 04). Une institution accueillant des enfants dĂ©favorisĂ©s « aurait servi pendant trente ans de "vivier" Ă  un rĂ©seau de pĂ©dophiles ». ÉlĂ©ment nouveau, la dĂ©cision du procureur « de mettre formellement en accusation dix accusĂ©s » (sic). « Tous très connus » : politique, acteur, star de la tĂ©lĂ©... Mais « ces noms, assortis de bien d’autres, Ă©taient connus depuis des mois et avaient commencĂ© Ă  circuler avant mĂŞme que la justice ne s’en saisisse officiellement. » Au point que, après la « rĂ©vĂ©lation par la presse » d’une lettre anonyme mettant en cause un commissaire europĂ©en, le prĂ©sident portugais lui-mĂŞme, Ă  la tĂ©lĂ©vision, a dĂ©noncĂ© l’« irresponsabilitĂ© » de certains journaux. Et Le Monde dĂ©crit une « opinion publique » « choquĂ©e et exaspĂ©rĂ©e par un dĂ©ballage d’informations invĂ©rifiables dans les journaux et tĂ©lĂ©visions - oĂą certains enfants sont mĂŞme apparus masquĂ©s pour faire des "rĂ©vĂ©lations" ». Quant au Parlement, il dĂ©bat sur les « limites de la libertĂ© de la presse ».

On est au Portugal. En France, Le Monde ne s’est pas interrogĂ© sur sa couverture de l’« affaire Alègre » devenue quelques mois durant l’« affaire Baudis ».

Par exemple, Le Monde a publiĂ© le 17 juin 2003 un article de deux correspondants Ă  Toulouse, Jean-Paul Besset et Nicolas Fichot :
« Affaire Alègre : les enquĂŞteurs reconstituent l’histoire de "la maison du lac de NoĂ©"[ »[Parmi les " prĂ©cisions " publiĂ©es par Le Monde le 5 juin 2003, celle-ci :
" CHĂ‚TEAU D’ARBAS. Les soirĂ©es sadomasochistes Ă©voquĂ©es dans nos articles consacrĂ©es Ă  l’ "affaire Alègre" (Le Monde du 20 mai et suivants) se seraient dĂ©roulĂ©es dans le château de Gourgue, propriĂ©tĂ© du comitĂ© des Ĺ“uvres sociales des agents de la ville de Toulouse, situĂ© sur la commune d’Arbas (Haute-Garonne), et non au château d’Arbas, qui appartient Ă  la famille Michel depuis 1986, nous demande de prĂ©ciser celle-ci. "]].

Le 28 septembre 2003, Robert SolĂ©, le mĂ©diateur du Monde, consacre sa chronique Ă  cet article.
« Les gendarmes, y affirmait-on, avaient pu reconstituer l’histoire de "soirĂ©es sadomasochistes accompagnĂ©es d’actes de torture, organisĂ©es par Patrice Alègre, dans lesquelles des personnalitĂ©s seraient impliquĂ©es" », rappelle SolĂ©. « Divers dĂ©tails Ă©taient donnĂ©s dans l’article, qui signalait notamment des anneaux fixĂ©s au mur, "Ă  une cinquantaine de centimètres du sol, Ă  hauteur d’enfant ou d’une personne devant se tenir accroupie ou Ă  quatre pattes." »

De « prĂ©tendues constatations » immĂ©diatement dĂ©menties par le procureur de Toulouse [1], tandis que, rapporte SolĂ©, " des lecteurs se sont dĂ©clarĂ©s consternĂ©s que Le Monde ait publiĂ© "un tissu de mensonges et de rumeurs sans fondement". "

Et le mĂ©diateur fait part de la rĂ©ponse de Jean-Paul Besset :
« C’Ă©tait une enquĂŞte sur un lieu soupçonnĂ© d’avoir abritĂ© des soirĂ©es sadomasochistes et sur lequel une information judiciaire est toujours ouverte. Aucune personne n’Ă©tait nommĂ©ment mise en cause dans l’article. Nous n’avons pas vu l’intĂ©rieur de cette maison, qui est occupĂ©e par de nouveaux propriĂ©taires, mais nous avons recueilli et croisĂ© un certain nombre de tĂ©moignages. Certaines de ces informations sont-elles fausses ? Avons-nous Ă©tĂ© manipulĂ©s par des enquĂŞteurs ? Il n’y aurait pas eu de doute si, dès le dĂ©but, le procureur de la RĂ©publique, qui est chargĂ© d’informer l’opinion de l’avancĂ©e de l’enquĂŞte, avait eu des rencontres rĂ©gulières avec la presse. »

En rĂ©sumĂ©, Besset reconnaĂ®t que l’article n’est fondĂ© que sur des « on dit », mais suggère que le mutisme des autoritĂ©s judiciaires justifie la publication de rumeurs...

Le 22 septembre (soit quelques jours avant le mĂ©diateur du Monde...), « ArrĂŞts sur images », l’Ă©mission animĂ©e sur France 5 par Daniel Schneidermann, Ă©tait revenue sur le traitement mĂ©diatique de « l’affaire Alègre », et notamment sur cet article (lien pĂ©rimĂ©).

Schneidermann. « Il peut arriver que des vedettes de la tĂ©lĂ©vision ou des envoyĂ©s spĂ©ciaux dĂ©rapent. Ça peut arriver aussi Ă  des journalistes de terrain. L’exemple de Nicolas Fichot, ex-correspondant du Monde dans le Sud-Ouest, très bon - trop bon peut-ĂŞtre - spĂ©cialiste du terrain, qui a livrĂ© dans un article des dĂ©tails Ă©pouvantables, et, très vraisemblablement imaginaires. »

(On remarquera l’ " oubli " du coauteur, Jean-Paul Besset.)

Suit un " sujet " vidĂ©o : l’interview de Nicolas Fichot,«  ex-correspondant du Monde ». Extrait.

– Le journaliste d’ " ArrĂŞts sur images ". " Vous ĂŞtes allĂ©s voir celui ou ceux qui sont rentrĂ©s dans la maison ?

– Fichot. Oui. J’ai vu, oui, j’ai vu, un gendarme qui est rentrĂ© dans la maison. O-ffi-cieu-se-ment. Il n’a pas le droit de dire, officiellement, qu’il est entrĂ© dans la maison. Je joue sur les mots, peut-ĂŞtre. Je ne vais pas le foutre, euh, aussi dans l’embarras.
- Quand vous Ă©crivez, euh, quand vous parlez de sang dans votre article et que vous l’Ă©crivez, vous ĂŞtes allĂ©s un peu loin ou pas ?
- Non, je crois pas. Non, je crois pas. Elle, elle dit Ă  certaines personnes - parce que j’ai pas l’article en mains, puis bon ? - Mais je crois que dans l’article je ne dis pas que c’est du sang, je dis que, elle, elle dit - il y a une subtilitĂ© dans l’article - elle, elle dit que, Ă  son avis, ça pourrait ĂŞtre du sang. Vous pourrez vĂ©rifier, je m’en souviens pas. Je ne dis pas que c’est du sang.
- Ouais.
- Ouais ?
- Ouais, mais j’l’ai lĂ , en fait.
- Ouais ?
- J’peux vous dire ce qu’elle dit euh, euh... VoilĂ ... Exactement. Hum. Attendez . Ah voilĂ  :
" Ces moquettes de ton gris, Ă©taient couvertes de taches brĂ»nâtres que la propriĂ©taire a identifiĂ©es comme tu sang sĂ©chĂ©. " [2]
- Ouais. " Aurait iden... ". Euh. J’aurais dĂ» Ă©crire - " on ", aurait dĂ» Ă©crire, pardon - " aurait identifiĂ© ". Elle, elle y a pensĂ© !
- Quand vous Ă©crivez :
" Des employĂ©s de l’hĂ´tel de l’Arche [...] ont indiquĂ© au Monde qu’Ă  plusieurs reprises, des draps ensanglantĂ©s avaient Ă©tĂ© apportĂ©s pour y ĂŞtre lavĂ©s dans la machine de l’Ă©tablissement. "
- Oui ?
- Donc, c’est des employĂ©s de l’hĂ´tel de l’Arche, euh... qui vous donnent ces informations ?
- Euh... oui.
- C’est ça ?
- Oui ! Oui ! Ça, enfin... Parce que il n’y en avait pas quarante...Eh... Ce sont des amis des employĂ©s. Savez, quand une employĂ©e dit Ă  un dĂ®ner : " Tiens, c’est marrant ", euh... Avec des amis, euh... " j’ai encore lavĂ© des draps pleins de sang qu’a amenĂ©s la femme ", euh.... " ’Fin, pas de sang, de taches bizarres, de sang, ça partait pas sur ’p’tite machine alors on l’a em’menĂ© Ă  l’hĂ´tel pour qu’ça parte ". Si elle le dit Ă  deux aut’z’amies, ça va circuler dans l’oreille. Donc, une fois-deux fois-trois fois-quatre fois. Si c’est raisonnablement sans engeance et sans envie de nuire, on peut se dire qu’y a ptet du vrai !
- Qui vous parle par exemple des... euh... des " anneaux meulĂ©s dans le mur " ?
- Des gens de NoĂ©, et des enquĂŞteurs. Quand un... enquĂŞteur vous dit " vous avez vu des anneaux ", et quand un autre enquĂŞteur vous dit " des anneaux vous les avez vus ", c’est qu’il y a probablement des anneaux. Quand des gens du village vous disent " il y en avait ", c’est que on peut dire, ’fin, on peut penser qu’y en avait, quoi. Je n’ai pas dit " il y avait des anneaux ", ou, je me suis mal exprimĂ© dans mon article, j’ai dit que, on dit qu’y en avait.
- Quand vous dites, euh : " Les gendarmes ont dĂ©couvert dans les murs plusieurs fixations d’anneaux qui avaient Ă©tĂ© meulĂ©s. Ces anneaux Ă©taient situĂ©s bas, Ă  une cinquantaine de centimètres du sol, Ă  hauteur d’enfant ou d’une personne devant se tenir accroupie ou Ă  quatre pattes. "
- Oui.
- Pourquoi vous Ă©crivez ça ? !
- Parce que je crois que c’est vrai.
- Vous n’ĂŞtes pas dans l’interprĂ©tation, quand vous dĂ®tes " Ă  hauteur d’enfant ou d’une personne devant se tenir accroupie ou Ă  quatre pattes " ?
- Vous avez raison. Mais quand, euh... Non, non ! C’est de l’interprĂ©tation. Chuis d’accord avec vous... D’abord j’n’ai pas dit que... j’n’Ă©crivais pas que des bĂŞtises. Ensuite vous avez raison, c’est de l’interprĂ©tation ! De toute façon c’t’article, que j’ai fait dans Le Monde, - qu’ " on " a fait dans Le Monde...
- Avec Jean-Paul Besset...
- Avec Jean-Paul, oui. C’est un article qui n’est pas mĂ©chant, ce sont des faits qui semblent ĂŞtre vrais. Ça semble ĂŞtre tellement vrai que... le procureur a fait un dementi.
Ce s’rait Ă  refaire, d’ailleurs, j’le r’f’rais pas, moi. Tout ça c’est l’bureau des embrouilles, ce s’rait Ă  refaire, j’le r’f’rais pas. "

Fin septembre, on apprenait que Daniel Schneidermann, collaborateur du Monde, était licencié pour avoir critiqué la direction du journal dans quelques pages de son nouveau livre Le Cauchemar médiatique (Denoël) (lire Les suites visibles de "la face cachée").

Plus tard, Schneidermann expliquera qu’il a ajoutĂ© dans son livre la partie concernant Le Monde " en constatant que les allĂ©gations du Monde dans l’affaire Alègre - " un festival de rumeurs " selon lui -, n’Ă©taient suivies d’aucun dĂ©bat interne ni mea culpa." (StratĂ©gies, 18/12/03, lire " Tu ne cracheras plus dans la soupe ").

Mais la rĂ©ponse la plus convaincante du Monde n’est-elle pas la nomination de Jean-Paul Besset, peu de temps après son dĂ©rapage mĂ©morable, au poste de directeur adjoint de la rĂ©daction du Monde ?

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