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" Tu ne cracheras plus dans la soupe " (Stratégies du 18 déc. 2003)

par Patrick Lemaire,

A mesure que se développe la critique des médias, les patrons veulent contraindre leurs salariés à l’omerta [1].

Stratégies, hebdomadaire spécialisé dans les médias, consacre deux pages (18/12/03) de son bilan de l’année 2003 à une pratique managériale en plein essor dans les entreprises médiatiques : la chasse aux dissidents.
Sous le titre " Tu ne cracheras plus dans la soupe ", l’article est " chapoté " : " L’année a été marquée par la critique des institutions médiatiques les plus établies. Le plus dur à avaler, ce sont les faux frères qui vous mettent le nez dans le potage. " On aurait utilisé ici des termes plus crus, mais on appréciera l’ironie, venant d’une publication qui chante à longueur de colonnes les louanges des industriels de la communication. Lesquels, publiquement, ont volontiers la liberté de la presse plein la bouche, et, en interne, serrent la vis, et jettent le masque.

Jusqu’en 2003, dans les " médias de contenus (…) la tolérance vis-à-vis des plumitifs ou des saltimbanques était plutôt la règle ", relève Stratégies [2]. Mais, l’année dernière, " quatre chroniqueurs ou hommes de programmes ont dû plier bagages après avoir critiqué leur propre média " : Schneidermann (Le Monde) [3], Winckler (France Inter) [4], Morandini (RMC) et Montiel (TF1). Outre les réserves que peut susciter cet attelage (un peu) hétéroclite, rappelons que, depuis la rédaction de cet article (publié le 18 décembre), Alain Hertoghe a été " remercié " par La Croix, et Serge Halimi a été invité à démissionner du Groupe Le Monde par la conscience de gauche Philippe Val - dans Charlie Hebdo ! (voir notre rubrique Haro sur la critique des médias [Note d’Acrimed])

Mais, si la montée de fièvre répressive constatée par Stratégies n’est guère contestable, la rupture avec l’avant-2003 n’est pas si franche qu’il y paraît. La chasse aux " moutons noirs " est depuis longtemps l’ordinaire de la gestion " sociale " des entreprises médiatiques. Cela fait belle lurette que la répression bat son plein dans les entreprises. Simplement, elle frappait jusqu’alors des anonymes, qui ne bénéficiaient pas de la " surface médiatique " des cas cités par Stratégies - et ne retrouvent pas aussi aisément une nouvelle situation. " Les cracheurs dans la soupe n’ont pas tous fini par boire le bouillon ", peut-on lire dans Stratégies. Ca dépend qui...
Le changement de 2003 réside donc, non dans le phénomène lui-même - la répression à l’encontre de salariés des médias pour usage public de la liberté d’expression -, mais dans la notoriété des entreprises et de leurs " victimes ".

Soit. " Que s’est-il passé " pour que les géants des médias " en arrivent à ne plus supporter la libre expression dès lors qu’elle s’exerce à leur encontre ? " questionne ingénument Stratégies.

Eh bien, les firmes médiatiques sont des entreprises comme les autres. Il semble qu’il ait fallu attendre 2003 pour le découvrir. Stratégies a recueilli l’avis de Jean-Louis Missika, " sociologue des médias à Sciences Po " :
" La Face cachée du Monde, le livre de Péan et Cohen, a révélé une dynamique critique qui peut aller jusqu’à la déstabilisation de l’entreprise (sic). Il se passe dans les médias ce qu’on observe partout dans les entreprises : une dissociation entre les cadres et les actionnaires. L’affaiblissement des valeurs de loyauté et de fidélité (re-sic) est lié à un durcissement de la conjoncture économique et à une reprise en main du pouvoir par l’actionnaire. Du même coup, ce dernier n’accepte plus de se laisser "insulter" par des journalistes dont la fonction s’est dévalorisée. Il réclame de faire corps avec l’entreprise. "(…)

" Mais un directeur de journal n’est pas un chef d’entreprise comme les autres, rétorque Daniel Schneidermann. Dans une entreprise de presse, l’information prime sur la raison d’Etat. Les médias ne retrouveront de la crédibilité que s’ils s’appliquent à eux-mêmes ce qu’ils exigent des autres : la transparence (…). L’autocritique ? Elle n’est voluptueuse pour personne, mais on a le sentiment que s’est développée dans les médias une certaine impunité, une arrogance. Les patrons de presse ont intérêt à en tenir compte face à la concurrence des journaux gratuits. "

Dans la conclusion de l’article, Stratégies ose : " Les médias ont beaucoup de mal à accepter la critique de leur institution alors qu’ils sont parfois les rois de la critique des institutions. "

 

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Notes

[1La loi du silence.

[2Si l’on excepte le cas Michel Polac, viré de TF1 nouvellement privatisée, en 1987, pour avoir laissé passer un dessin irrévérencieux à l’égard de la maison Bouygues. " Polac y avait été un peu fort ", commente néanmoins l’hebdo.

[3Voir notre rubrique Les suites visibles de "la face cachée" (note d’Acrimed). Selon Stratégies, Schneidermann a expliqué (" le 9 décembre au Club Essec Communication ") qu’il a ajouté dans son livre Le Cauchemar médiatique (Denoël) la partie concernant Le Monde " en constatant que les allégations du Monde dans l’affaire Alègre - " un festival de rumeurs " selon lui -, n’étaient suivies d’aucun débat interne ni mea culpa. Parallèlement, Jean-Paul Besset, le correspondant du journal à Toulouse était nommé directeur adjoint de la rédaction. "

[4Dans Stratégies, Jean-Luc Hees, directeur de France Inter, explique : " C’est un problème de crédit de la rédaction. Si on ne respecte pas le média où l’on travaille, pourquoi y travaille-t-on ? Pour vendre ses livres ? Pour gagner des sous ? Le minimum que l’on demande, c’est de respecter la chaîne, le travail des autres, d’avoir de la loyauté pour ce qui est notre cœur de valeurs. " Ailleurs, Hees prétendait que le non-renouvellement du contrat de Martin Winckler n’avait rien à voir avec l’expression de ses opinions sur le contenu de la programmation. Le médiateur de Radio France, Philippe Labarde, affirmait ainsi le 14 septembre à l’antenne : " J’ai discuté avec la direction qui m’a dit "on mettait en place la grille d’été, d’autres chroniques avaient été supprimées, on a décidé d’arrêter ça le 4, y’a rien là d’exceptionnel ni de scandaleux, c’est ainsi" " (A quoi sert un "médiateur" ? L’exemple de France Inter. Lire aussi Stéphane Paoli, co-propriétaire de France Inter, et, sur le site de Martin Winckler, l’historique de la censure de son émission sur France Inter).

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