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« Flatter les banlieues musulmanes » : dans la presse, la cristallisation d’une « évidence »

par Pauline Perrenot,

Le 3 décembre 2025 sur Franceinfo, face au député Alexis Corbière (L’Après), le journaliste Nathalie Saint-Cricq relayait le procès en antisémitisme contre La France insoumise et postulait l’existence d’un « vote musulman », que le parti politique chercherait donc à séduire par ce biais. Nous sommes revenus, dans un précédent article, sur les fantasmes et la popularisation de longue date de cette obsession médiatique. Réactivé dans le débat public après le 7 octobre 2023 avec une puissance jusque-là inégalée, ce récit a contribué activement à la normalisation médiatique de l’islamophobie, autant qu’il est devenu une arme de disqualification massive de la gauche. Dans ce deuxième volet, nous analysons plus spécifiquement la contribution de la presse écrite à cette double entreprise de dénigrement, engageant la responsabilité des titres « de référence » jusqu’aux télégraphistes de l’extrême droite : un continuum raciste.

« Évidemment, si les journalistes ne peuvent même plus poser ce type de questions, ça va devenir difficile… », se lamentait Pascal Praud devant les critiques adressées à Nathalie Saint-Cricq (CNews, 9/12/2025). Comme on a pu le constater à travers notre zapping qui condensait deux ans d’outrances audiovisuelles sur ce registre, il reste encore beaucoup de marge… Car le moins qu’on puisse dire, c’est qu’à force d’avoir été répété, le leitmotiv de « la quête du vote musulman » et du « communautarisme clientéliste » de LFI s’est installé comme une « évidence » dans le débat public, avec des déclinaisons plus ou moins outrancières et racistes. Tout particulièrement depuis deux ans, à mesure que le parti politique s’est engagé résolument contre le génocide en Palestine, et après avoir assumé des positions à rebours du cadrage médiatico-politique dominant.


« Il flatte les banlieues musulmanes, qui sont facilement anti-israéliennes »


La cristallisation de cette « évidence » s’est aussi jouée dans la presse – nationale, régionale, hebdomadaire –, du JDD à Libération. Le quotidien « de gauche » peut s’enorgueillir d’avoir par exemple publié – parmi de très nombreux articles ayant recyclé ce stigmate [1] – l’un des pamphlets les plus infâmants sur le sujet (30/10/23) :

Serge July : [Jean-Luc Mélenchon] n’est plus dans le schéma de la revendication de deux États pour la même terre, mais dans un tout autre discours, qui est finalement celui du Hamas : les juifs dehors ! À ses yeux, ce pas de côté a ses vertus. La première est que ce diable de Mélenchon […] la joue comme Jean-Marie Le Pen à l’époque […]. Dernier étage de cette fusée diabolique : il flatte les banlieues musulmanes, qui sont facilement anti-israéliennes, et qui glissent parfois dans l’antisémitisme. […] En refusant de traiter le Hamas de terroriste, Jean-Luc Mélenchon flatte sa base électorale.

Par la voix de l’un des maîtres à penser du concept de « nouvel antisémitisme », l’historien Georges Bensoussan, Valeurs actuelles ne dit pas autre chose : « LFI a compris qu’il fallait […] flatter dans les "quartiers" cet antisémitisme culturel qui est "comme dans l’air qu’on respire" […]. LFI traduit en termes électoraux la communautarisation de la société française. » (8/10/2024) Le Point non plus, où à la suite de Serge July, Kamel Daoud prétend analyser comment « Mélenchon mise sur l’antisémitisme » (20/11/2023) :

Kamel Daoud : Ce n’est plus un tabou d’en parler : le vote musulman existe. Mais qu’en faire ? Mélenchon y mise sa carrière à présent en s’engageant dans la voie dangereuse du dopage de la judéophobie ou de sa clientélisation […]. On l’a noté depuis une décennie : Mélenchon « s’islamise ». Il ne se convertit pas, ne se déchausse pas dans les mosquées, ne prie pas la tête vers La Mecque, mais la tête prosternée vers l’électeur français musulman.



« Une stratégie électorale communautaire et islamisée »


« LFI joue avec l’indignité pour conquérir les banlieues » résumera Le JDD (5/06/2024), où l’une des têtes d’affiche de CNews, Gauthier Le Bret, ne prête à LFI qu’une « sincérité électoraliste » : « [Aymeric Caron] emploie les mots de génocide, d’extermination et de ghetto. L’objectif ? Nazifier Israël. Nazifier les juifs. […] Ils ne pensent qu’aux élections et aux votes des quartiers. » Tonalité identique dans L’Express (28/10/24), où l’expert tout-terrain [2] David Khalfa n’hésite pas à comparer Mélenchon aux « révolutionnaires blanquistes qui avaient soutenu le général Boulanger et son antisémitisme virulent » :

David Khalfa : Mélenchon semble reconnaître dans l’antisémitisme politique moderne qu’est l’antisionisme, un élément fédérateur, une « formule populaire » (Drumont) permettant de séduire les nouveaux « damnés de la terre » […]. Cette stratégie politique s’est montrée efficace dans les quartiers populaires où La France insoumise a enregistré des scores très élevés et en nette progression aux élections européennes, grâce notamment à une campagne axée sur la dénonciation du « génocide à Gaza ».

Même hebdomadaire, autre agitateur : convaincu d’avoir décelé une « stratégie électorale insoumise communautaire et islamisée », Raphaël Enthoven mouline ses calomnies ordinaires contre un « mouvement politique simultanément stalinien et islamisé » (L’Express, 3/02/2025). Un lexique délirant qu’il partage avec Éric Naulleau, chantre de l’extrême droite bolloréenne, obnubilé lui aussi par « les quartiers islamisés » que chercherait à amadouer LFI, qu’il qualifie d’ailleurs de « parti de l’étranger » en reprenant une formule à l’histoire résolument antisémite. Ceci dans les pages du Figaro – à l’occasion d’un entretien conjoint avec son ami Éric Zemmour paru sur FigaroVox (16/05/2024) puis reproduit dans Le Figaro Magazine :

Éric Naulleau : Jean-Luc Mélenchon ne se contente pas d’expliquer aux Français musulmans que les banlieues sont en réalité un mélange de Gaza et de territoires occupés, et la France Israël en plus grand […]. L’extrême gauche en général et La France insoumise en particulier n’ont de cesse de légitimer la violence sous toutes ses formes – le message est reçu 5 sur 5 à la fois par les nostalgiques de la révolution et les pillards de banlieue élevés à la dignité de militants politiques et même de Gazaouis par procuration.

Le continuum de la déshumanisation bat son plein…

En roue libre, le racisme est d’ailleurs devenu une grammaire ordinaire au sein des différentes déclinaisons du Figaro, où le spectre « LFI – Gaza – vote des quartiers populaires » fait les gros titres à répétition.



Et les choux gras des « intellectuels » médiatiques (FigaroVox, 20/06/2024) :

Alain Finkielkraut : J’espérais que la monomanie de la France insoumise serait sanctionnée dans les urnes. Il n’en a rien été. Le pari de l’antisémitisme s’est révélé gagnant. Et quand les abstentionnistes des « quartiers populaires » iront voter, son score montera encore. […] [C]e sont les jeunes et fougueux démons du nouvel antisémitisme qui menacent aujourd’hui les Juifs et la République.

Entre deux intertitres outranciers – « Le keffieh et la haine en bandoulière » ; « Des amis très barbus » ; « La Palestine, l’alibi des islamistes » –, Omar Youssef Souleimane soutient lui aussi que « LFI profite de la communauté musulmane pour obtenir des votes » (Le Figaro Magazine, 9/12/2024). Et c’est peu dire si le journaliste-star des (extrêmes) droites – qui va jusqu’à décrire Attac comme « une association liée aux Frères musulmans » ! – met les bouchées doubles pour affoler son lectorat, en relatant par exemple ses interventions dans les établissements scolaires :

Omar Youssef Souleimane : Ils sont majoritairement issus de quartiers populaires, d’origine maghrébine et de confession musulmane. […] Depuis le 7 octobre, de nombreux élèves me confirment ce choix [de voter pour Jean-Luc Mélenchon, NDLR] non seulement pour défendre les musulmans de France, mais aussi ceux de Palestine face à l’occupation israélienne et à la colonisation juive. Ils semblent adopter un discours décolonialiste, celui des mouvements antifas et islamistes.


Du Figaro au Monde : l’activisme raciste en étendard


Exprimée en des termes plus policés – quoique… –, la même obsession ponctue les pages du Monde depuis le 7 octobre 2023. Quand il ne déroule pas le tapis rouge à « ceux qui […] soupçonnent [Jean-Luc Mélenchon] de faire de l’électoralisme dans les quartiers populaires auprès de la population de confession musulmane » (20/04/2024), le quotidien de référence ressasse lui-même le stigmate à haute voix. Le 24 avril 2024, il accuse LFI d’« instrumentaliser le vote des quartiers populaires » et même d’« inciter les électeurs français à s’identifier aux protagonistes de la guerre que mène Israël dans le territoire palestinien ». Quatre jours plus tard, on lit que « M. Mélenchon, qui rêve de conquérir le vote des quartiers populaires, a radicalisé ses positions à mesure que le conflit se durcissait » (28/04/2024). On monte encore d’un cran la semaine suivante, lorsque l’éditorialiste du Monde, Philippe Bernard, fantasme une « stratégie d’exacerbation des ressentiments et de tension, qui semble miser sur la mobilisation conjointe des étudiants politisés et des Français issus de l’immigration » (5/05/2024) :

Philippe Bernard : La gauche radicale de Jean-Luc Mélenchon croit conquérir les voix musulmanes en faisant de la tragédie de Gaza le centre de sa campagne [...], quitte à s’aliéner de nombreux juifs en confondant « juifs », « Israéliens », « sionistes » et « colonialistes », l’hostilité à l’égard du gouvernement d’Israël et la négation de l’existence de ce pays.

Un an plus tard, Le Monde n’en a visiblement pas terminé. Le « quotidien de référence » aggrave même son cas à travers l’éditorial (anonyme) du 21 mars 2025 :

Le Monde : [Jean-Luc Mélenchon] ne cesse, à des fins électorales, d’adresser des clins d’œil à la partie de la population qui, y compris dans les quartiers populaires, est sensible aux préjugés antijuifs. Cela s’appelle jouer avec le feu, au moment où les massacres commis au cours de l’opération terroriste du 7-Octobre et la guerre à Gaza exacerbent les colères. Cela signifie aussi rompre avec la longue tradition de lutte contre le racisme et l’antisémitisme de la gauche, et renouer avec les dérives antijuives qui n’ont pas toujours épargné cette dernière.

Le journalisme dominant poursuit inlassablement son matraquage. Jusqu’à aujourd’hui. Initiée par le député LR Laurent Wauquiez dans l’objectif – ce sont ses mots – de « démonter la LFI » (CNews/Europe 1, 17/12/2025), la commission d’enquête sur les liens entre les mouvements politiques et « les organisations et réseaux soutenant l’action terroriste ou propageant l’idéologie islamiste » a fait flop. Si Le Monde le reconnaît en indiquant que « l’hypothèse d’une collusion systémique » a été totalement écartée, le journal écarte à son tour ce fait majeur pour lui préférer une autre conclusion :



Débordant de malhonnêteté, l’article à charge ne cesse de pointer du doigt une « stratégie de clientélisme électoral racoleur », « visant à séduire les électeurs musulmans », sans marquer la moindre distance à l’égard des promoteurs de cette thèse, interrogés durant la commission, et dont les propos sont pris pour argent comptant. « [L]e militantisme propalestinien cré[e] un terrain de convergences avec les islamistes », ajoute même Le Monde, avant de lister d’autres thématiques estampillées « suspect » : « Outre la question palestinienne, une vision décoloniale partagée, la défense des minorités ou le rejet de l’islamophobie offrent des sujets de rapprochement. » Peu importent les jugements à l’emporte-pièce ou les angles morts d’un tel parti pris : fort du prêt-à-penser, le journaliste se croit a priori dispensé de toute argumentation – et de rigueur déontologique. Ainsi de cette conclusion, remarquablement étayée :

Comme d’autres auparavant, du PCF à la droite conservatrice, LFI se livre assurément à un clientélisme électoral envers la communauté musulmane. Probablement de manière plus visible, plus virulente et plus systématique que ses prédécesseurs.

Croyons Le Monde sur parole…


« Ratisser les quartiers islamisés »


La nomination de Rima Hassan sur la liste LFI aux élections européennes a cristallisé ce type de commentaire. Le 8 octobre 2024 – dans l’article « En France, un mouvement propalestinien phagocyté par LFI » –, Le Monde en parle d’ailleurs comme d’un « tournant ». Dans un raisonnement fleurant bon le complotisme, Christophe Ayad impute à la juriste une toute-puissance quasi maléfique : ainsi aurait-elle « donné le "la" des positions de LFI sur les événements postérieurs au 7-Octobre à travers ses messages virulents sur les réseaux sociaux » et imposé jusqu’à « l’usage du mot "génocide" » – « devenu systématique » non du fait du consensus scientifique grandissant… mais de Rima Hassan, quel talent ! Le tout concordant d’ailleurs, selon le journaliste, avec la « volonté de [Jean-Luc Mélenchon de] recruter électoralement parmi la communauté arabo-musulmane ». Tout s’emboîte, tout s’explique. « Avec l’arrivée d’Hassan ont ressurgi les accusations contre LFI de mener une stratégie électoraliste en direction des quartiers populaires », expliquait déjà Le Parisien (23/04/2024). Il ne semble plus se trouver personne, au sein des rédactions mainstream, pour contrer de tels rapprochements aux ressorts fondamentalement racistes, omniprésents dans la presse d’extrême droite : « Rima Hassan à la sauce Insoumise n’est qu’un habile cocktail de cynisme visant à ratisser les quartiers islamisés et à enjamber une élection européenne piégeuse. » (Valeurs actuelles, 16/05/2024)

« Avec son flou sur le Hamas, LFI cherche-t-elle le vote des banlieues ? » s’interrogeait encore L’Opinion (19/10/2023), qui fustigera quelques mois plus tard « une stratégie du chaos » à sa Une, analysée par l’un des chroniqueurs stars de CNews, Julien Dray, comme une manière de « recrute[r] des moines soldats en donnant une dimension ethnique à la ghettoïsation sociale »… (22/04/2024) « Difficile de nier […] la dimension communautaire » de la campagne LFI aux européennes, renchérissait Le Nouvel Obs (27/06/2024), qui entreprit d’expliquer à ses lecteurs « comment La France insoumise a séduit les quartiers ». « Selon une enquête Ifop pour "la Croix", 62 % des musulmans se sont prononcés en faveur de LFI », soulignait alors la journaliste, avant de s’autoriser ce commentaire aussi incongru qu’éloquent : « Quel revirement, pour un mouvement né il y a quinze ans sur le principe d’une laïcité intransigeante ! » Misère.

Et interminable naufrage de la presse française, déterminée à ronger son os jusqu’à la moëlle. Ainsi, enfin, d’une « enquête » de Marianne parue dans le numéro du 30 janvier 2025, signée Louis Nadau et Hadrien Mathoux, le directeur adjoint qui parle sur les réseaux sociaux comme un militant de la fachosphère [3]. « Tout laisse penser que le mouvement […] franchit le pas qui sépare l’antiracisme du communautarisme en cherchant à mobiliser les électeurs d’origine immigrée par l’instrument de la flatterie identitaire », concluent les deux fins limiers, au terme de (longues) colonnes qui n’auront fait que recycler le prêt-à-penser réactionnaire : « stratégie électorale assumée » ; « à LFI, on pratique le clientélisme » ; « machine de guerre électorale ayant […] abandonné l’universalisme républicain au profit des positions communautaristes » ; « bascule du 7 octobre 2023 » ; « déclarations toujours plus ambiguës » ; « obsession pour Gaza »… Bref, comme aurait pu l’écrire n’importe quel estafier de Bolloré : « La stratégie des Insoumis implique […] [de] ne rien faire qui puisse heurter les sentiments des électeurs ayant des racines étrangères, et surtout pas émettre la moindre critique concernant les régimes, même dictatoriaux, qui gouvernent leurs pays d’origine. » Tout de même… et jusqu’à la nausée.


Pauline Perrenot

 
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Notes

[1Le service politique de Libération s’est fait une spécialité d’entretenir la diabolisation de LFI, notamment sur cette base. L’assimilation du soutien de LFI au peuple palestinien à une volonté de « draguer les quartiers populaires » (23/04/2024) fut omniprésente au cours des deux dernières années : « Cet activisme sur la question gazaouie vaut […] un grand nombre de critiques aux dirigeants mélenchonistes. Depuis des mois, ils sont accusés d’"importer" le conflit israélo-palestinien en France par calcul électoraliste afin de draguer les Français de confession musulmane. » (10/06/2025)

[2Que nous avons déjà épinglé pour avoir propagé une fake news.

[3Le 2 décembre, LCP poste sur X l’extrait d’une conférence de presse de LFI, au cours de laquelle Danièle Obono défend la proposition du parti en faveur du « droit de vote et d’éligibilité aux élections locales pour toutes les personnes étrangères résidant en France ». Ce qui inspire spontanément au directeur adjoint de Marianne le commentaire suivant : « Après le "parti de l’étranger", le parti des étrangers. » (Hadrien Mathoux, X, 3/12)

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