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Anatomie d’une campagne médiatique contre la gauche (3/3)

par Pauline Perrenot, Sophie Eustache,

Le rassemblement de gauche Nupes (LFI-PS-EELV-PCF) pour les élections législatives a déclenché, dès ses débuts, une vaste séquence médiatique de dénigrement. « Mépriser, délégitimer » fut le premier acte des chefferies éditoriales, auquel s’est ajoutée une campagne de stigmatisation, les commentateurs les plus en vue n’ayant eu de cesse d’affubler la Nupes de l’estampille saugrenue d’« islamo-gauchiste ». Dans ce troisième et dernier volet, nous analysons la traque et les procès en « reniement » contre les « déviants » de la social-démocratie, lancés par les grands médias, étincelants dans leur rôle… d’acteurs politiques.

Le 6 mai, le Parti socialiste a adopté, à 62% des voix, l’accord avec La France insoumise, Europe Écologie Les Verts et le Parti communiste. Mais dès le début du processus de négociations, la panique s’était emparée de l’éditocratie, quasi unanime : en rejoignant la Nupes, le PS « renierait ses valeurs » et sa nature profonde. Sur les plateaux et dans les colonnes des journaux, les commentateurs pleurent ainsi la « trahison » de la gauche telle qu’ils l’aiment : la gauche… de droite. Dans « Les Informés » de France Info (4/05), le directeur de la rédaction parisienne du quotidien Ouest-France, Stéphane Vernay, s’inquiète du « vrai danger aujourd’hui ». L’extrême droite à 32,3% ? Non, « la probable implosion et la disparition programmée du PS ». Pascal Riché, de L’Obs, communie : « C’est la fin du grand parti de Jaurès et Blum. » Une interprétation toute personnelle du « grand reporter », omettant de préciser qu’il s’agit surtout d’une rupture avec la ligne néolibérale de son hebdomadaire, qui, depuis 40 ans, se fait le porte-voix des courants les plus droitiers du PS… Du côté de Sud Ouest (29/04) également, on s’amuse : « Il faut reconnaître à Olivier Faure une certaine constance dans l’art du hara-kiri. […] [Il] entraîne le radeau socialiste vers la chute finale sur la rivière insoumise. […] On a connu des crocodiles moins prompts à se rendre chez le maroquinier. » Même son de cloche dans Challenges (5/05) au moment d’affirmer que « l’union se transforme en trahison » ou dans L’Union (30/04), qui déplore que le PS en vienne à « vendre son âme » :

La nuit, on peut entendre la complainte outre-tombe des Mitterrand, Mendès France, Mauroy, Rocard, Jaurès et autres. Mais qu’est devenu le PS, leur PS ? Un groupuscule, un supplétif de la bande à Mélenchon ! Prêt à trahir, non pas des idéaux, ce serait un bien grand mot, mais des convictions, à tout le moins des principes. […] Après Solférino, ce sera donc Canossa.

Nos éditorialistes auraient-ils pris un petit coup de chaud ? On peut le dire. Les cadres du PS ? Une « bande de bras cassés » pour Franz-Olivier Giesbert, qui se défoule face à Laurence Ferrari (CNews, 27/04) : « Les pompes funèbres. Enfin c’est incroyable, quand on voit ces gens-là, vous avez les gueules comme ça là, c’est vraiment l’enterrement quoi. Ce sont vraiment les pompes funèbres. » Et que volent les noms d’oiseaux ! Des « lapins face au cobra » pour Christophe Barbier (BFM-TV, 1/05) ; des « caniches », appâtés par une « gamelle » sur laquelle Mélenchon « inscri[t] "Union populaire" à la place de Médor » pour Alain Dusart (L’Est Républicain, 28/04). Sur Europe 1, Sonia Mabrouk s’enquiert encore auprès de Pierre Jouvet (3/05) : « Vous les avez comptées Pierre Jouvet ? Vous les avez comptées ?! Les couleuvres que vous venez d’avaler ? » Venant d’une salariée de Bolloré, l’accusation est savoureuse… Sur LCI encore (7/06), Caroline Fourest s’emballe face à David Pujadas :

La Nupes et ses candidats, c’est la fin de ce qui existait en France jusqu’à présent. On était un des derniers pays en Europe à avoir cette chance, c’est-à-dire d’avoir plusieurs gauches. […] Pour justement éviter que lorsqu’une gauche se radicalise par antisionisme, par anti-impérialisme, et s’allie avec des islamistes ou avec des antisémites, on puisse considérer que c’est l’extrême gauche, mais que ce n’est pas la gauche. Ça, c’est terminé depuis la Nupes et depuis que Jean-Luc Mélenchon est à la tête de la maison, grâce à la concession, à la reddition, à la soumission d’Olivier Faure […]. C’est comme si on venait de mettre un terme à un combat qui existe depuis plus d’un siècle et demi dans ce pays, au fond, le vieux combat entre Jules Guesde et Jean Jaurès.


Du « journalisme »…


Le Canard Enchaîné, avant de décerner « la noix d’honneur » « pour son optimisme » à Olivier Faure (25/05), participait également à la curée sous la plume d’Anne-Sophie Mercier, à l’occasion d’un portrait tout en subtilité – « Le très mal nommé » – une semaine plus tôt (18/05) :

Compte tenu des circonstances, le premier secrétaire du PS, soumis aux insoumis, n’a jamais tant mérité son surnom : « Olivier Faible ». Olivier Faure aime les pèlerines de bure et la route de Canossa. Il faut que ça gratte, que ça racle, que ça fasse mal. Dès qu’il le peut, le premier secrétaire du PS monte en chaire et bat sa coulpe. Expions, chers camarades, expions nos erreurs passées, nos traîtrises, notre lâcheté, notre culture de gouvernement, notre arrogance naturelle ! Les socialistes sont ostracisés par une partie de la gauche ? C’est leur très grande faute : « Tout le monde veut nous tuer à gauche, nous avons voulu tuer tout le monde. » Gentil maintenant, donne la papatte.


Les prises de position de la « grande presse » sont à l’identique. Pour Vincent Trémolet de Villers, directeur adjoint du Figaro et grand télégraphiste de la bourgeoisie triomphante, « le spectacle avilissant donné par les socialistes et écologistes extirperait tout optimisme du cœur du citoyen le plus exemplaire » (4/05). Plus loin, il déverse sa morgue sociale en ricanant : « Fabien Roussel lâche tout pour un steak aux lentilles, Olivier Faure montre qu’il a les dispositions pour ouvrir un stand à la grande braderie de Lille. » Au Parisien, la Nupes est spectaculairement ignorée en Une, le quotidien de Bernard Arnault ne se fendant des gros titres que pour questionner « la fin du PS ? » (2/05) ou annoncer qu’«  après l’accord avec Mélenchon, les socialistes se déchirent » (5/05) [1].



Sous le patronage de Jean-Michel Salvator, la première édition déplore comme ailleurs une « descente aux enfers », un « parti engagé dans une logique de disparition » et une soumission face à Jean-Luc Mélenchon qui « ne cherche pas à écrire un programme commun ». Bref, « le PS se retrouve face à un dilemme qui rappelle celui de la droite face à l’extrême droite. Est-il préférable de perdre les élections ou de perdre son âme ? ». Quant au Monde, nous relevions qu’il faisait savoir toute sa déception par voie d’éditorial le jour de l’accord avec le PS (6/05), mais également les jours suivants… via son état-major.

Outre le problème qu’il pose au pluralisme, ce leitmotiv du « reniement » est entretenu par la quasi-totalité des commentateurs au mépris… de l’histoire politique. Par la voix de Sébastien Fontenelle, journaliste à Politis, Arrêt sur images (13/05), rappelle en effet que « le programme du PS de 1972, qui a servi de programme commun de la gauche à l’élection de François Mitterrand en 1981, "était bien plus ‘radical’ que celui de la Nupes" […]. Ce discours sur la soi-disant "trahison du PS" est un "gigantesque mensonge" : "C’est intéressant de présenter comme une trahison le retour à des fondamentaux qui avaient été reniés par le Parti socialiste, dit-il. Il y a deux solutions : soit [les médias] ont oublié le programme du PS d’avant 1983, soit ils veulent l’oublier." »

Problématique dans les deux cas, le constat se vérifie pourtant sur une très large partie du paysage médiatique. Dans une émission, Arrêt sur images (13/05) complète à cet égard le tableau avec un florilège de partis pris, à commencer par celui de Jean-Michel Aphatie (LCI, 4/05), intitulé « La trahison du PS » : « Pour dire les choses simplement, Jean-Luc Mélenchon a la main sur la tête du Parti socialiste, et il met cette tête sous l’eau, la première chose que fait le Parti socialiste, c’est d’avaler une couleuvre immense. […] C’est comme dans les corridas, la lame a traversé le cerveau. Là, il est cuit, le Parti socialiste. » Mais également celui de Jean-François Kahn, qui se lance dans une téméraire analyse historico-politique : « On a assisté à une tendance à droite qui fait que les gaullistes étaient prêts à s’allier avec des pétainistes et là on a des sociaux-démocrates qui se livrent à des néo-bolcheviques. » (LCI, 6/05) Élisabeth Levy, vociférant sur CNews (6/05) contre Amin Mbarki : « Quand Mitterrand a plumé la volaille communiste si vous voulez, on a bien vu dans quel sens ça s’est fait. Là, c’est vous qui êtes en train de vous faire plumer par le mélenchonisme, et ça, c’est très inquiétant ! » Ou encore Dominique Reynié, « qui décrit la stratégie électorale de Mélenchon comme un "coup de force" », relancé par « la journaliste Apolline de Malherbe [qui] surenchérit : "C’est même un coup d’État, le PS a oublié qu’il existait ?" » (BFM-TV, 6/05) [2].

Il faudrait ajouter à cela Twitter, qui sert de déversoir (sans fond) aux frustrations politiques des éditocrates, de Raphaël Enthoven – quand il ne fustige pas les Insoumis dans les pages de Franc-Tireur ou de L’Express, qualifiés d’« aussi dangereux que Donald Trump » (10/05) – à Dominique de Montvalon, en passant par Jérôme Godefroy ou Claude Weill, commentateur multicarte qui fulmine jour après jour contre toute prise de parole de La France insoumise (en particulier).

Ridicules, ces supposés journalistes et têtes d’affiche le sont assurément, qui commentent à tort et à travers et infligent leurs partis pris. Mais ils sont surtout totalement défaillants, incapables d’exercer leur métier qui est de rendre compte du monde tel qu’il va, et non de prescrire leurs fantasmes en guise d’analyses. À cet égard, les Verts n’ont pas non plus échappé à la furia de nos élites journalistiques, décidément à cran. Exemples :

Daniel Riolo (RMC, 3/05) : Les Verts vont devoir se débarrasser de Yannick Jadot et donc là, on s’aperçoit finalement de quelle était la nature profonde des Verts, qui ne sont pas du tout des écolos mais des gens d’extrême gauche, des radicaux !

Ou encore sur le plateau de « C dans l’air » (France 5, 2/05) :

- Christophe Barbier : Julien Bayou a décidé de revenir vers la radicalité de gauche qui était la sienne il y a longtemps […].

- Caroline Roux : Vers Sandrine Rousseau ?

- Christophe Barbier : Oui, et avec des différences. […] Il est revenu lui vers son cap idéologique personnel pour faire une sorte de coup de force où il entraîne tout le parti qu’il dirige dans une direction totalement contraire à celle que voulait impulser Yannick Jadot […]. Maintenant, les Verts sont repartis du côté beaucoup plus rouge que vert dans leur aventure.


Commentaires en roue libre, prescriptions permanentes pour définir ce que doit être la gauche et ce qu’elle ne doit pas être, les chefferies éditoriales ont fait montre de leurs talents en toute indécence pour accompagner la naissance de la Nupes. Mais pour être à la hauteur de leur réputation, elles ne se sont pas arrêtées là : procès en trahison, en faiblesse et en retournement de veste, mépris et insulte à tout va se sont également fait jour lors des « interviews » politiques, lieux particulièrement propices à la disqualification des « dissidents » de la social-démocratie – voire de la « République »…


Les « déviants » de la social-démocratie rappelés à l’ordre


Parmi les membres du PS en faveur de l’union, Olivier Faure a été particulièrement cuisiné. Des interviews sous forme de tribunaux où les intervieweurs – cherchant à peser sur le champ politique – jouent le rôle de procureur, et où rien ni personne n’est prévu pour assurer la défense de l’accusé-invité, qu’on ne laisse s’exprimer que de façon très décousue et parcimonieuse. Outre l’interview à charge du « Grand jury » (RTL-Le Figaro-LCI, 8/05) que nous relevions dans le précédent volet, attardons-nous sur l’émission « Questions politiques » (Le Monde-France Info-France Inter, 1/05), au cours de laquelle Olivier Faure a été interrompu pas moins de… 164 fois !

Dès l’introduction, Thomas Snégaroff donne le ton en pointant la « position inconfortable » du PS et un temps de la négociation qui « ferait presque passer l’âne de Buridan pour un animal déterminé. […] La maison socialiste brûle, après le fiasco de la candidature d’Anne Hidalgo à la présidentielle. Alors, si la maison brûle, notre invité est-il pompier ou pyromane ? » Au vu de l’engagement des journalistes en plateau, il était, de fait, inutile de poser la question… Car très vite, on comprend en effet que le quatuor journalistique (Thomas Snégaroff, Françoise Fressoz, Carine Bécard et Nathalie Saint-Cricq) ne voit pas l’accord avec La France insoumise d’un très bon œil… « Est-ce que […] vous avez le sentiment que pour l’instant […], on vous tord un peu le bras ? » amorce le premier. « Comment est-ce que ça peut être crédible aux yeux des Français, compte tenu de toutes les catastrophes qui nous tombent sur la figure en ce moment ? » renchérit la deuxième. Plus loin, alors qu’Olivier Faure mentionne de précédentes unions politiques, la quatrième montre au créneau : « Mais c’était pour les étouffer que les socialistes gouvernaient avec les communistes, et ça a marché ! Ce n’est pas la même chose ! » Un ton qu’entretiendront les chiens de garde tout au long de l’interview. Par exemple cet échange, au cours duquel les journalistes bavardent entre eux aux dépens… de leur invité :

- Thomas Snégaroff : Alors, il y en a un, je ne sais pas s’il vous torture, mais en tout cas il n’est pas très tendre avec vous, c’est François Hollande, l’ancien président de la République. […] On l’écoute. [Extrait d’une prise de parole de François Hollande].

- Thomas Snégaroff (citant ce dernier) : « Une remise en cause de l’histoire même du Parti socialiste ».

- Carine Bécard : C’est lourd !

- Thomas Snégaroff : C’est très lourd. Et venant d’un ancien président de la République, ce n’est pas anodin quand même !

- Nathalie Saint-Cricq : Sauf si c’est un has been… comme dirait Jean-Luc Mélenchon !

Et c’est peu dire qu’ils ne lâchent pas l’affaire, pas même en clôture d’émission, où les quatre journalistes continuent de dicter ce que devrait être la bonne marche à suivre du PS. Florilège :

- Nathalie Saint-Cricq : Mais vous auriez pu faire aussi [l’accord] sans les LFI. On peut imaginer PS, les Verts et peut-être le PC, non ? C’est pas assez ?

- Thomas Snégaroff : Si vous n’y arrivez pas, qu’est-ce qu’il se passe ? Vous n’avez pas de plan A, pas de plan B, pas de plan C ? C’est un peu inquiétant. […] Alors, quel est le plan B ?

- Françoise Fressoz : Le plan B, c’est l’alliance sans Mélenchon ? Tous les autres, sans Mélenchon ?

- Nathalie Saint-Cricq : Et Clémentine Autain qui dit que même si vous gagnez et que vous avez la majorité, il ne faut pas exclure d’aller quand même dans la rue pour faire bouger les choses, vous trouvez que c’est une bonne idée ?



Outre ce genre d’injonctions, les intervieweurs passeront la quasi-totalité de l’interview à pointer les désaccords programmatiques entre le PS et La France insoumise. Si la démarche (en elle-même) se justifie d’un point de vue journalistique, elle ne saurait être la ligne conductrice d’une émission entière, a fortiori quand les journalistes s’échinent à systématiquement interrompre et disqualifier les réponses du responsable politique. Parle-t-on d’abroger la « loi séparatisme » ? Françoise Fressoz ouvre le bal : « C’est quoi le signal […] ? C’est quoi le message que vous envoyez ? » Suivie par Nathalie Saint-Cricq : « Et à qui vous l’envoyez ? » Parle-t-on des questions sociales ? La journaliste de France Télévisions ne se tient plus :

- Nathalie Saint-Cricq : La baisse du chômage, c’est un impensé de la campagne ? Ça n’a même pas été un sujet ?

- Olivier Faure : Pourquoi ? Je suis pour la baisse du chômage, comme tout le monde, voilà… [Coupé].

- Nathalie Saint-Cricq : Ben, tout le monde est pour, moi aussi ! […] Vous avez remarqué que sous le quinquennat Macron, le chômage avait baissé ?

Parle-t-on de la retraite à 60 ans ? C’est un festival éditocratique :

- Carine Bécard : Vous n’étiez pas favorables à une retraite à 60 ans et donc, là… si.

- Thomas Snégaroff : C’était utopique !

- Carine Bécard : Vous essayez effectivement de rejoindre la voie de Jean-Luc Mélenchon, […] est-ce que vous pensez que c’est vraiment finançable, parce que ça coûte très très cher une retraite à 60 ans ! C’est 47 milliards je crois, d’euros à financer.

- Olivier Faure : […] Nous l’avons nous-mêmes mise en place avec François Mitterrand.

- Françoise Fressoz : C’était en 1981.

- Olivier Faure : J’ai bien compris. Je n’ai pas oublié que François Mitterrand n’était plus des nôtres et que… [Coupé].

- Nathalie Saint-Cricq : Heureusement pour lui ! […]

- Carine Bécard : Donc c’est réalisable ou pas ? […]

- Françoise Fressoz : Vous n’avez pas l’impression parfois d’être dans le monde du passé, c’est-à-dire de revenir à la mythologie de 1981 ? […] Depuis, on a énormément évolué. On a une espérance de vie qui a augmenté […]. Et peut-être qu’on n’a pas envie de prendre notre retraite à 60 ans, alors, pourquoi est-ce que ce serait un objectif ?

Un rôle de procureur que la journaliste du Monde incarnera jusqu’au réquisitoire, point d’orgue du procès traditionnel en « archaïsme » :

Françoise Fressoz : Tout ce que vous dites, enfin… Ça fait allusion à la gauche d’avant. Le Front populaire, c’est-à-dire, une société qui était extrêmement structurée, avec des forces sociales importantes, des blocs très bien constitués. Là, on voit une France très morcelée, très différente. Est-ce que le discours peut être plaqué de la même façon ? Est-ce que vous n’êtes pas en décalage avec une réalité sociale où au fond, les gens sont extrêmement individualisés, divisés ? […] Est-ce que votre discours n’est pas plaqué sur une réalité qui au fond n’existe plus ? […] La mythique de la grande alliance de la gauche, avec les syndicats qui sont extrêmement faibles, et avec des forces sociales qu’on peut entraîner, c’est très compliqué.

Rideau !

Modèle du genre, cette « interview » n’en est pas moins représentative des « entretiens » menés par les militants de la profession aux créneaux de plus grande écoute, dictés par un seul mot d’ordre : haro sur la gauche.

Dans l’émission « Audition publique » (LCP-Public Sénat-Le Figaro, 2/05), le secrétaire national d’EELV Julien Bayou fait lui aussi face à toute la hargne d’Élizabeth Martichoux, qui peine dès le début à cacher son agressivité : « Est-ce que vous pensez une seule seconde, je vous pose la question de façon extrêmement benoîte, que Jean-Luc Mélenchon et la coalition puissent avoir une majorité ? Est-ce que vous le pensez une seconde ?! » Sans cesse interrompu, Julien Bayou tente d’exposer sa position sur l’Europe, subissant les injonctions contradictoires de la journaliste. D’une main : « Souffrez de répondre à mes questions. Est-ce que ça ce n’est pas l’Europe à la carte ? » Par trois fois… et de l’autre : « Si vous voulez aller un tout petit peu plus vite parce qu’on va avancer. […] Je ne vous demande pas de refaire l’histoire de l’Europe. » Après deux autres intervieweurs, adoptant le même ton, c’est Yves Thréard du Figaro qui entre dans la danse :

Alors je vous ai écouté tout à fait attentivement et je me disais au fil de la conversation que finalement, c’est un aveu d’échec votre accord là. Ça veut dire que vous vous soumettez aux Insoumis ! […] Vous êtes en situation d’être soumis à La France insoumise. Bon…

Même traitement un peu plus tôt dans la matinale de RMC et BFM-TV (2/05), où l’on retrouve Apolline de Malherbe en très grande forme. Première question : « Vous dites "accord historique", mais est-ce que ce n’est pas quand même plutôt un baiser de la mort ? » Et de renchérir : « C’est surtout exceptionnel pour La France insoumise d’avoir réussi… en gros, à vous manger quoi. » Et en clôture d’émission :

Vous entendez ma question ? Est-ce que ce n’est pas un peu une guerre d’usure ? Je vous sens quand même fatigué. Il y a eu cette campagne qui a été douloureuse, il faut quand même le dire. Il y a des moments où j’imagine que vous vous dites même « À quoi bon ? » quoi. Quand vous vous retrouvez à moins de 5%, à la tête d’un parti divisé, endetté, très endetté, il n’y a pas eu des moments où vous vous êtes dit : « Heu… Pfffff… » ?

Journalisme de démobilisation, illustration.

Sur France Inter (4/05), c’est encore Fabien Roussel (PCF) qui essuie les remontrances de Léa Salamé et Nicolas Demorand. Harcelant d’ordinaire les représentants de gauche à coups d’injonctions à « l’union », les duettistes n’ont cette fois-ci pas de questions assez dures pour décrédibiliser l’alliance Nupes. Quelques exemples :

- Léa Salamé : Sur le fond, quel programme allez-vous défendre, on est loin du programme des « Jours heureux » si je peux me permettre ! […] Vous disiez : « Ne pas investir dans l’énergie nucléaire est une faute lourde, profonde ». Mais ça, c’était avant, Fabien Roussel ?

- Léa Salamé : Si vous gagnez ces législatives, […] vous allez gouverner ensemble oui ou non ? Parce que pardon, Jean-Luc Mélenchon a confirmé samedi que s’il était Premier ministre, il fermerait des réacteurs nucléaires. Vous soutiendrez ça ? Vous serez dans le même gouvernement ?

- Nicolas Demorand : Mais c’est ça votre définition de la politique Fabien Roussel ? Je ne dis pas que vous vous reniez mais vous faites quand même des virages sur l’aile sur des convictions que vous avez défendues avec ardeur il y a encore trois semaines !


Tout est à l’avenant. Rappelant des propos de Roussel sur la laïcité et la sécurité, Léa Salamé s’insurge : « Et pourtant aujourd’hui, vous allez faire campagne pour que Jean-Luc Mélenchon soit Premier ministre. Elle est où là aussi la cohérence ? » Puis, très agacée : « Vous avez vu l’affiche de campagne ? » ; « Vous ferez campagne avec le tract "Mélenchon, Premier ministre" ? L’affiche de campagne, ce sera "Élisez-moi Premier ministre" avec la tête de Jean-Luc Mélenchon ? Ça sera ça que vous distribuerez ? » Activement relayée par Nicolas Demorand : « L’alliance, c’est aussi avec EELV. Pendant la campagne, désolé d’y revenir, vous disiez en avoir "marre de cette gauche et des écologistes qui donnent des leçons de morale […]". Vous n’en avez plus marre alors, aujourd’hui, de ces gens-là ? » Et encore : « Que dites-vous aux figures historiques du PS […] qui parlent de reddition, de disparition, de soumission du PS à la gauche radicale ? Est-ce que c’est une bonne chose pour notre pays que la gauche réformiste disparaisse ? » Avant le verdict final :

Léa Salamé : Il y a quand même beaucoup de points de désaccords de fond hein, quand on vous écoute ce matin.


Pile je gagne, face tu perds !

Le lendemain, sur BFM-TV et RMC (5/05), c’est au tour d’Apolline de Malherbe de poursuivre l’interrogatoire en règle d’Olivier Faure, sommé de s’expliquer sur les désaccords politiques, réels ou fantasmés, avec La France insoumise et sur ladite « trahison ». Et des deux personnes en plateau, on ne sait plus laquelle est invitée à « s’exprimer »… Morceaux choisis :

- Sur le fond. L’Ukraine, c’est pas grave par exemple ? Les Ukrainiens, on les laisse tomber ?

- Je voudrais qu’on parle de l’Europe. C’est pas grand-chose pour vous l’Europe ? Je sais pas, j’écoute Jean-Luc Mélenchon qui appelle à la désobéissance européenne, ça vous dérange pas ?

- Qu’est-ce qui s’est passé pour que Bernard Cazeneuve, qui n’est quand même pas le dernier des sots, considère que votre accord est inacceptable au point qu’il démissionne du PS ? Comment vous expliquez alors que François Hollande dise qu’il ne se reconnaît plus ni sur le fond, ni sur la forme dans votre accord ? Comment vous expliquez que Jean-Christophe Cambadélis, Julien Dray, vos anciens compagnons, votre ancien président, votre ancien Premier ministre ne s’y retrouvent pas ? Ils n’ont pas bien lu ?

- Vous n’avez pas d’état d’âme ?

- Est-ce que vous avez parlé avec Anne Hidalgo par exemple ? […] Non mais là, depuis hier ? Non ?! [Non. Pas récemment.] Vous vous imaginez bien qu’elle ne va pas être tout à fait enchantée de cet accord ? [Je sais très bien qu’il y a des gens qui contesteront… [Coupé].] Mais enfin vous ne parlez pas avec Hollande, vous ne parlez pas avec Hidalgo, vous ne parlez pas… Vous parlez avec qui ? Avec Jean-Luc Mélenchon. [Vous voulez résumer le Parti socialiste… [Coupé].]. Mais enfin, ce n’est pas rien hein ! C’est votre dernier président ! Et votre dernière candidate. C’est anecdotique le fait que François Hollande ne se retrouve pas dans votre accord ?

Rythmer les « interviews » avec les positions des adversaires défaits : telle fut l’une des principales lignes directrices des journalistes, quand ils ne leur ont pas tout simplement offert… des tribunes.


Tribunes pour « éléphants »


Qui de mieux, en effet, pour disqualifier la Nupes que des « éléphants » pétris de « culture de gouvernement », acquis à l’économie de marché et respectueux de la « bonne » vision de la « laïcité » ? Ainsi a-t-on vu (massivement) défiler – lors des matinales et des émissions de « débat » – des cadres du PS s’opposant à l’alliance avec La France insoumise, des anciens membres du gouvernement Hollande, mais aussi d’anciens cadres des Verts (José Bové, Daniel Cohn-Bendit et Jean-Paul Besset), sans oublier l’ancien président lui-même, évidemment de la partie !

Une surmédiatisation des minoritaires – une première fois par le résultat de leurs candidats à la présidentielle, et une seconde fois par l’accord qui crée la Nupes – qui en dit long sur le respect pour la démocratie de toutes ces belles âmes, médiatiques et politiques confondues. Quelle plus nette illustration, en effet, de la capacité des médias dominants à sortir de leur rôle pour revêtir celui d’acteur politique à part entière, choisissant sciemment de peser dans un processus de négociations en contournant la position majoritaire au sein d’un parti d’une part, et de l’autre, en utilisant les porte-voix médiatiques les plus minoritaires comme moyen de pression ?

Ainsi, entre le 26 avril et le 8 mai – soit deux semaines, au cours desquelles se sont noués les accords –, Julien Dray, Jean-Christophe Cambadélis, Stéphane Le Foll, François Hollande, Bernard Cazeneuve et Gérard Collomb ont cumulé 21 invitations dans les grands médias. Un défilé qui s’est poursuivi tout au long du mois de mai, et qui ne comptabilise pas les passages d’anciennes figures du PS à l’instar de Michel Sapin ou Jean-Marie Le Guen – désormais respectivement avocat et administrateur de Huawei France –, tous deux invités de la matinale de France Info les 28 avril et 13 mai… Quant à Julien Dray, il dispose en réalité d’un rond de serviette chez CNews, puisqu’il y cumule 11 invitations entre le 29 avril et le 31 mai, présenté comme le « fondateur de "Réinventez !" ».

Et quand les médias ne relaient pas complaisamment les « appels » des « éléphants » – « Législatives : Jean-Christophe Cambadélis appelle les ténors du parti à refuser un "PS mélenchonisé" » (LCI, 1/05) ; « "C’est un accord qui est une forme d’escroquerie" : Hélène Geoffroy dans l’Interview politique de Jean-Pierre Elkabbach » (Europe 1, 8/05) –, ils amplifient leurs propos les plus tapageurs, quand bien même sont-ils tenus sur des radios à très faible audience. Jean-Christophe Cambadélis déclare-t-il au micro de Frédéric Haziza (Radio J, 8/05) qu’un « "tout sauf Mélenchon" est en train de se construire pour les législatives » ? L’AFP s’empresse de reproduire la « punchline » en gros titre le jour même, avant que cette dernière se retrouve à la Une des chaînes d’info, soit mobilisée par les intervieweurs, et vienne garnir les sites de la quasi-totalité des titres de presse…


Sources : BFM-TV, Le Point, Le Figaro (08/05), La Croix (08/05), Le Parisien (08/05), Ouest-France (08/05), Le Progrès (09/05)


Pour couronner le deux poids, deux mesures, les « éléphants » sont reçus sur des plateaux en forme de parcours de santé. Inquisitrice face à Pierre Jouvet (en charge des négociations pour le PS) le 4 mai, Sonia Mabrouk passe de la pommade à Jean-Christophe Cambadélis le lendemain. L’interview relève plus du dialogue que de la confrontation, et l’ancien secrétaire général du PS peut tranquillement développer ses réponses : « On entend vos désaccords, Jean-Christophe Cambadélis, on entend d’ailleurs votre colère depuis plusieurs jours. Vous avez employé les mots de reddition, d’autres parlent de soumission. Mais on peut se demander, qu’incarnez-vous encore, combien de divisions ? », s’inquiète l’intervieweuse avant de poursuivre : « Combien sont avec vous ? Combien pesez-vous pour influencer aujourd’hui ? »
En plus d’être accueillis en grande pompe, les opposants à la Nupes ont aussi bénéficié de tribunes, notamment dans les colonnes du Monde, qui s’illustre dans l’art du recyclage (7/05) :



Là encore, cette tribune d’« anciens » sera amplifiée par une dépêche AFP, largement reprise dans la presse, du Figaro à La Dépêche du Midi, en passant par L’Obs :



Et ce pour ne rien dire de la fonction de cadrage qu’occupera cette tribune, notamment lors des interviews des candidats aux législatives de la Nupes : les éditorialistes en feront leur beurre, comme Renaud Dély sur France Info (9/05) ou Xavier Brouet dans les pages du Républicain Lorrain (11/05) :

Succédant à la fronde des éléphants et des diverses fédérations menaçant sécession, comme en Moselle, les couacs se multiplient donnant lieu à des scènes inédites. […] Bref, ça tire à hue et à dia. Manquait guère que la charge conjointe de José Bové et Dany Cohn-Bendit taxant l’alliance « d’escroquerie ». Ainsi loin d’avoir soldé ses désaccords, la gauche met déjà le champagne au frais. Pourtant, il y a encore loin de la coupe aux lèvres.


Notons, pour conclure, que les mêmes procédés journalistiques furent à l’œuvre au moment de questionner les responsables EELV. Matinale de BFM-TV et RMC, 2 mai, face à Julien Bayou :

Apolline de Malherbe : [Cet accord], il en pense quoi Yannick Jadot ? […] Ça me frappe que vous l’ayez eu avant la manifestation du 1er mai, entre temps il s’est passé plein de trucs ! Vous ne l’avez pas eu à minuit et demi ? Il n’a pas attendu de savoir ce qui sortait de la réunion ? Non ? Il y a peut-être un petit doute, quand même, sur ce qu’il en pense de cet accord ?


Rebelote sur LCP, plus tard dans la journée. Alors que Julien Bayou fait valoir que le conseil fédéral de son parti a adopté l’accord avec La France insoumise à 95%, le démocrate Yves Thréard lui oppose… une « enquête journalistique » :

Est-ce que vous êtes sûr que dans votre base, qui a voté certes, tout le monde est d’accord ? J’ai le nom par exemple de Marine Chailloux à Argenteuil qui a dit, « non, moi, cet accord ça ne me convient pas du tout […]. Dans ces conditions, je ne veux pas pactiser avec La France insoumise. » […] Je le sais parce que je travaille, c’est mon métier. […] C’est une enquête du Figaro. C’est très sérieux quand vous avez un article dans un journal où on cite des élus EELV qui disent : « Nous ne voulons pas participer à cet accord ».

« Très sérieux » ? Julien Bayou en conteste la légitimité. Acculé, Yves Thréard lui donne (presque) quitus… avant d’enfourcher le (même) cheval :

Mais est-ce que vous n’avez pas peur qu’une partie de l’électorat, j’entends là, qui voyait d’un bon œil monsieur Jadot et qui lui convenait, même si le score à la présidentielle n’a pas été extraordinaire, se déporte vers la majorité présidentielle actuelle ?

« J’ai quand même l’impression que parfois, vous êtes journaliste et parfois, quasiment homme politique » lui rétorquait Julien Bayou. « Ah non, non, non ! Gardez-moi comme journaliste ! » Gardons-le donc comme homme politique…


***


Pour disqualifier la Nupes et les partisans de l’alliance à gauche, les grands médias et leurs têtes d’affiche n’ont pas lésiné sur les moyens, recourant à l’injure, la caricature, et le mensonge. À cela se sont ajoutés les interrogatoires en règle des « déviants » de la social-démocratie, sommés de s’expliquer, systématiquement discrédités dans leur choix de ralliement. Sans oublier la promotion des « éléphants » (médiatiques) – invités lors des émissions phares et structurantes de l’agenda médiatique, les reprises mimétiques faisant le reste – dont les médias dominants ont réussi le tour de force d’amplifier la voix pourtant minoritaire – voire non-représentative, pour certaines – dans leurs partis.

Une fois de plus, journalistes, éditorialistes et matinaliers adoubent les représentants de la « raison » de marché, pour mieux discréditer celles et ceux qui s’y opposent. Et dans cette campagne médiatique menée contre la Nupes, tous les coups sont permis. Injonctions partout, information nulle part : si « curieux » de l’accord « Nupes » au point de massivement le commenter et d’en recevoir les artisans, les grands médias ont recouvré leurs œillères à la sortie du « programme partagé », dont 650 mesures étaient présentées en conférence de presse le 19 mai. Le journaliste Amaury de Rochegonde a fait le bilan de sa couverture (RFI, 21/05) : « Un traitement a minima avec seulement un maigre article perdu dans une page intérieure pour Le Figaro, Le Parisien ou Les Échos ». Et « ni le 20h de Julien Arnaud sur TF1, ni celui de France 2 n’ont jugé digne de lui consacrer le moindre titre. » La messe est dite.


Sophie Eustache et Pauline Perrenot, grâce à un travail d’observation collectif des adhérent·e·s d’Acrimed


Pour (re)parcourir notre « Anatomie d’une campagne médiatique contre la gauche », voir :

- Volet 1 : « Mépriser, moquer, délégitimer : les chiens de garde sont lâchés »

- Volet 2 : « Stigmatiser : haro sur les "islamogauchistes" et les "wokes" »

 

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Notes

[1Les autres Unes mentionnant la gauche vont dans le même sens : « Contre l’accord avec LFI. Carole Delga lance la fronde à l’intérieur du PS » (7/05) ; « Taha Bouhafs. L’affaire qui perturbe la campagne des Insoumis » (15/05) ; « Tir mortel des forces de l’ordre. Le tweet de Mélenchon scandalise la police » (7/06) et enfin, « Tirs mortels de policiers. La surenchère de Mélenchon enflamme les législatives » (8/06). N’en jetez plus…

[2Ces citations sont tirées de l’article « Nupes : radiographie d’une panique éditoriale » et de l’émission « Nupes : "C’est pas le programme le plus à gauche de l’Histoire" », Arrêt sur images, 13/05.

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