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Actualité des médias : pluralisme en berne pour les européennes, attaques contre la presse et protestations médiatiques…

par Benjamin Lagues, Jérémie Fabre,

Nous poursuivons notre série d’information mensuelle sur l’actualité des médias avec cette vingt-sixième édition, revenant sur le mois d’avril 2019 [1].

Du côté des journalistes, des éditocrates et de leurs œuvres


- Violences policières généralisées et délibérées contre les journalistes – Les violences policières contre les journalistes continuent. Suite à l’acte 23 des gilets jaunes, nous avons publié un communiqué pour dénoncer « toutes ces attaques et ces entraves à la liberté d’informer et d’être informé » et apporter notre soutien « aux journalistes délibérément réprimés par la police et à celles et ceux qui tentent de faire leur travail face au mépris des chefferies éditoriales, des éditocrates, face à tous ces casseurs du journalisme ! » Plus de 300 journalistes ont par ailleurs signé une tribune, parue sur France Info, dans laquelle ils dressent un constat… incontestable : « Depuis trois ans maintenant, nous assistons à une volonté délibérée de nous empêcher de travailler, de documenter, de témoigner de ce qu’il se passe pendant les manifestations » et que cet empêchement « n’est pas majoritairement du fait des manifestant·e·s, mais bien largement du comportement des forces de l’ordre elles-mêmes. »

D’après le journaliste David Dufresne, qui documente les violences policières depuis le début du mouvement des gilets jaunes, au moins 62 cas de violences policières contre les journalistes ont eu lieu depuis novembre 2018. Une estimation minimale, puisque ce bilan est « forcément en deçà de la vérité : je ne signale que ce qui est documenté avec photos, vidéos et/ou plaintes. »

Sans parler des journalistes arrêtés par la police pour des raisons fallacieuses, comme l’a illustré le cas Gaspard Glanz. Ce dernier, journaliste indépendant, a été arrêté samedi 20 avril au cours de la manifestation parisienne des gilets jaunes. Suite à sa garde à vue, il s’est vu interdire d’être présent à Paris les samedis jusqu’à son jugement, prévu le 18 octobre 2019. Bien que le tribunal correctionnel de Paris ait levé cette interdiction le 29 avril, la répression judiciaire contre les journalistes continue. Courant avril, deux journalistes de Ouest France et du Maine Libre ont ainsi été convoqués par la gendarmerie pour soupçon « d’avoir commis ou tenté de commettre l’infraction de vol en réunion » pour simplement avoir couvert le décrochage du portrait de Macron dans une mairie. Par la suite, d’après Reporterre, « les convocations de Bruno Mortier et Gaëtan Cruchet [les deux journalistes incriminés] ont été requalifiées afin qu’ils ne soient plus entendus comme “soupçonnés”, mais comme "témoins". »


- Bernard de La Villardière fait un ménage pour Laurent Wauquiez – Le 8 avril, le présentateur d’Enquête Exclusive sur M6 travaillait sur les chrétiens d’Orient. Pour M6 ? Non, pour Laurent Wauquiez, président du conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes et du parti Les Républicains. Son rôle : animer une conférence de l’élu. Comme l’écrit L’Express, « c’est, dans le milieu du journalisme, ce que l’on qualifie de "ménage" : c’est-à-dire quand un journaliste met à profit sa notoriété et ses compétences pour les bienfaits d’une entreprise ou d’une marque. » Qu’on se rassure : le présentateur ne voit pas le problème, pas plus que M6. Ainsi, selon le témoignage d’un responsable de la chaîne que L’Express a contacté, « "Bernard de La Villardière a été choisi pour cette conférence pour sa bonne connaissance de la question des chrétiens d’Orient. Pour rappel, un numéro exceptionnel d’Enquête Exclusive a par le passé été consacré à cette thématique. Bernard de La Villardière était légitime pour ‘animer’ cette conférence et faire le lien entre les différents intervenants". »


- Le journaliste Denis Robert succède à Aude Lancelin à la tête du Média – Aude Lancelin a démissionné de la direction de la publication du Média. Selon Les Inrocks, c’est le journaliste Denis Robert, qui a été proposé aux salariés. « Le nom de Denis Robert circule dans les couloirs de la rédaction à Montreuil. (...) Un ancien salarié du Média, qui fait encore partie du collège des votants, abonde : "Nous avons fait savoir à Denis Robert notre proposition et il a accepté sur le principe. Son nom va être proposé aux salariés." » De son côté, le journaliste a confirmé son accord de principe : « Ce n’est pas signé, mais je trouve ça excitant, je vais accepter, car leur demande est forte. Et ils sont dans une telle panade que c’est presqu’une obligation morale. » Le 23 avril, la Lettre de l’audiovisuel confirmait que Denis Robert avait effectivement pris place à la tête de la rédaction du Média.


- Julian Assange arrêté dans l’indifférence médiatique – Le lanceur d’alerte australien Julian Assange, co-responsable du site Wikileaks a finalement été arrêté à Londres le 11 avril. Il était réfugié à l’ambassade d’Équateur à Londres depuis 2012, pour se protéger de la justice suédoise et états-unienne qui l’accusaient d’agression sexuelle mais aussi de « conspiration en vue d’une intrusion informatique », suite à la diffusion de documents confidentiels sur Wikileaks. Comme l’explique un communiqué du SNJ-CGT relayé sur notre site, « si Julian Assange possède sa part d’ombre, ce n’est absolument pas de cela dont il s’agit ici. Il risque la prison pour avoir diffusé des dizaines de milliers de documents qui ont permis à des médias du monde entier de multiplier les révélations, notamment sur l’intervention militaire des États-Unis en Irak et en Afghanistan. » Cette arrestation et le manque de solidarité de la profession envers le sort de Julian Assange sont particulièrement inquiétants.


- Mouvement de grève à Europe 1 – Confrontés à une chute d’audience et à une gestion calamiteuse de sa direction, les salariés d’Europe 1 ont lancé un mouvement de grève ce mois-ci. D’après L’Express, une motion de défiance a été votée, et de nombreux témoignages de dégradation des conditions de travail ont été partagés lors d’une AG très suivie. Une journée de grève a par ailleurs été décidée. C’est dans ce contexte explosif que Mediapart a raconté que les stars de la station ont, quant à elles, été régulièrement augmentées :

Alertés par un premier audit relevant des « anomalies » sur plusieurs fiches de paie de salariés, les syndicats ont déclenché en novembre 2018 une expertise sur la situation sociale et financière de l’entreprise. Remis le 30 mars et consulté par Mediapart, le document est sans appel. Malgré « une situation comptable présentée comme très détériorée », « les plus hauts salaires d’Europe 1 ont bénéficié des augmentations les plus élevées », « + 11 % pour les salaires au-dessus de 7 500 euros mensuels pour 2016-2017 », « + 6,2 % en 2017-2018 ». Dans la catégorie des mieux lotis, la caste des animateurs affiche une rémunération moyenne mensuelle de 15 513 euros en 2015.


Du côté des entreprises médiatiques et de leurs propriétaires


- Le choix des invités dans les débats télévisés est une question politique – À l’approche de l’élection européenne le 26 mai, France Télévisions et CNews ont organisé des débats politiques dont le choix des invités a déclenché d’importantes polémiques. France Télévisions a ainsi décidé dans un premier temps de ne pas inviter plusieurs candidats tels que Nathalie Arthaud, Benoît Hamon, François Asselineau et Florian Philippot, jugés trop faibles dans les sondages d’opinions. Suite à une plainte en référé de plusieurs candidats, le tribunal administratif de Paris a ordonné à France 2 de corriger le tir en les invitant. Cette décision a été annulée par le Conseil d’État quelques heures avant le débat en question, mais France Télévisions a décidé de maintenir la présence des candidats concernés. D’autres, comme Nathalie Arthaud pour Lutte ouvrière, n’ont pas eu cette chance. Dans un communiqué, le parti dénonce des « choix de classe. La liberté d’expression ? Les médias et la justice montrent ce qu’il en est réellement : seul le parti représentant les intérêts des travailleurs n’y aura pas accès. »

Côté CNews, c’est la France insoumise qui a failli se retrouver sans représentation lors du débat organisé par la chaîne de Vincent Bolloré. Jean-Luc Mélenchon, invité mais indisponible, avait en effet proposé à la chaîne d’être remplacé par une autre personne de son parti, ce que CNews a dans un premier temps refusé. Après plusieurs jours de polémique, c’est finalement Adrien Quatennens qui a représenté la France insoumise. Mais là encore, d’autres candidates et candidats sont restés sur le tapis.


- Droits voisins : le moteur de recherche Qwant propose de rémunérer la presse française – Le 26 mars dernier, la directive sur le droit d’auteur était votée par le Parlement européen. Elle doit maintenant être transposée dans le droit national de chaque État, disposant pour cela d’un délai de deux ans. Le principe de cette directive : faire participer les grandes entreprises du numérique au financement de la presse via un droit similaire au droit d’auteur. Google a bataillé pendant de longs mois pour éviter que cette directive ne soit votée, comme nous l’écrivions dans notre actualité des médias du mois de décembre 2018. Qwant, moteur de recherche qui se veut concurrent de Google, en a profité pour prendre les devants : « Nous avions commencé à mettre en œuvre le paiement de la presse avant le vote », a déclaré son fondateur à l’AFP, Éric Léandri. Il souhaite par ailleurs généraliser le paiement des titres de presse que le moteur de recherche cite dans ses résultats : « Qwant pourrait ainsi verser environ 1 million d’euros aux éditeurs de presse en 2019, si ses résultats se révèlent à la hauteur de ses prévisions. »


- Gilets jaunes : Facebook dément la thèse d’une ingérence étrangère« Facebook n’a trouvé aucune trace d’ingérence étrangère dans le mouvement des gilets jaunes ». Telle est la conclusion d’un article du Monde à propos de l’enquête menée par Facebook sur son propre réseau social : « Nous n’avons rien vu d’inauthentique dans le mouvement. Nous continuons à surveiller la situation, puisque notre travail consiste justement à repérer ce genre d’activité ». Ce démenti de Facebook fait suite aux déclarations du président de la République Emmanuel Macron et du Secrétariat général à la défense nationale, qui tous deux pointaient des manipulations étrangères (russes, forcément). Faut-il parler de fake news gouvernementale ordinaire ?


- Agression sexuelle : Le Figaro dans le déni – Dans la foulée de ses révélations à propos du groupe de harceleurs en ligne « La ligue du LOL » [2], Libération a publié une enquête consacrée au Figaro. Cette dernière révélait qu’« au moins deux cas [au sein du journal] relevaient de l’agression sexuelle. » Depuis ? Malgré la nomination, obligatoire au regard de la loi, d’une « personne en charge d’orienter, d’informer et d’accompagner les salariés en matière de lutte contre le harcèlement sexuel et les agissements sexistes », la rédaction en chef n’a pas réagi. Alexis Brézet, directeur des rédactions, a déclaré à Libération que la direction « a pris l’affaire tout à fait au sérieux. On a nommé une référente. J’ai dit que ma porte était ouverte. On a fait tout ce qu’on pouvait faire de ce point de vue-là. » Pourtant, dans un billet de blog publié sur Mediapart, Caroline De Haas détaille toutes les actions que peut entreprendre le journal, et contredit les arguments mobilisés par Le Figaro pour justifier son inaction.


- L’Assemblée nationale refuse d’accorder le taux de TVA super-réduit à la presse en ligne – Mediapart « devra payer au fisc une ardoise de 4,1 millions d’euros pour s’être auto-appliqué un taux réduit de TVA entre 2008 et 2014 » relate Le Figaro. En cause : le refus de l’Assemblée nationale d’accorder une TVA à 2,1 % à la presse numérique, comme c’est le cas pour la presse papier. Mediapart a, depuis sa création en 2008, « défendu l’idée qu’il devait être soumis au même taux que la presse imprimée, soit 2,1 % ». Le journal en ligne s’est ainsi auto-appliqué ce taux de TVA jusqu’à aujourd’hui. Arrêt sur images et Indigo publications (La Lettre A, Presse News) avaient fait de même. Ces trois éditeurs devront donc rembourser la TVA qu’ils n’ont pas payée durant ces années précédentes. Pour contester cette décision, Mediapart, Arrêt sur images et Indigo publications « déposeront "dès que possible" des questions prioritaires de constitutionnalité (QPC) auprès du Conseil constitutionnel et des questions préjudicielles auprès de la Cour de justice de l’Union européenne. »


- Distribution de la presse : le gouvernement veut démanteler la loi Bichet – La loi Bichet, qui accorde à chaque titre de presse le droit d’être proposé à la vente sur tous les points de vente existants, est en passe de devenir une histoire passée. Selon Libération, « le marché de la distribution de la presse, structuré depuis 1947 par la loi Bichet, pourrait voir arriver de nouveaux acteurs en 2023. » Des nouveaux acteurs tels que « La Poste, Géodis ou (pourquoi pas) Amazon », pas franchement connus pour leur mieux-disant social… Par ailleurs, en l’état, le projet de loi présenté en conseil des ministres atteint la loi Bichet au cœur [3] : ainsi, les marchands de journaux « ne seront plus tenus de proposer l’ensemble des titres de presse. » Cependant, la « presse d’information politique et générale » aura un « droit d’accès absolu au réseau de distribution. » Sans qu’on sache précisément, toutefois, comment ce « droit d’accès absolu » sera garanti dans les faits...


- SFR visé par une redressement fiscal pour TVA « frauduleuse » – D’après une information de La Lettre A, reprise par Capital, le kiosque numérique de SFR (groupe Altice) est visé par le ministère de l’Économie pour avoir appliqué frauduleusement le taux de TVA réduit réservé à la presse (2,1 %) à l’ensemble de son bouquet « triple-play » (normalement 20 %). La Lettre A indique que le redressement fiscal demandé par Bercy s’élève à 31 millions d’euros. Une somme étonnamment faible au vu des économies ainsi réalisées par SFR. En effet, d’après Capital, « d’un point de vue comptable cette pratique permettait à l’entreprise de vendre un forfait à un prix constant tout en payant moins de taxes, ce qui augmente le chiffre d’affaires. Autre avantage pour l’opérateur, payer moins de taxe accroît son excédent brut d’exploitation (Ebitda). C’est un indicateur très suivi par les marchés financiers qui est aussi utilisé pour mesurer le taux d’endettement. La Lettre A estime que SFR a gagné au moins 420 millions d’euros de chiffre d’affaires pendant les années où il n’a pas payé ces taxes. Dans un communiqué le groupe affirme avoir gagné 20 millions d’euros par mois grâce à cette pratique. »


Du côté des publications sur les médias


Note : cette rubrique ne constitue pas une sélection, mais recense les ouvrages parus dans le mois sur la question des médias, qu’il s’agisse de bonnes et de moins bonnes lectures.

- Balle (Francis), Médias et société, LGDJ, avril 2019, 822 p., 64 euros.

- Garneau (Stéphane), Survivre au XXIe siècle. Rester humain à l’ère numérique, Éditions de l’homme, avril 2019, 220 p., 16,50 euros.

- Hercek (Serge), Ne soyez pas un pigeon de la communication. Manuel d’autodéfense, La Boîte à Pandore, avril 2019, 200 p., 18,90 euros.

- Jost (François), Mutations de la télévision, CNRS, avril 2019, 270 p., 25 euros.

- Lefebvre (Thierry), François Mitterrand pirate des ondes. L’affaire Radio Riposte, Le Square, avril 2019, 15 euros.

- Nana Ketcha (Alain), Médias et intégration, L’Harmattan, avril 2019, 312 p., 32 euros.


Jérémie Fabre, et Benjamin Lagues, grâce au travail d’observation collective des adhérentes et adhérents d’Acrimed.

 

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Notes

[2Voir notre actualité des médias de février 2019 et de mars 2019.

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