À propos de la couverture médiatique récente
Acrimed : Un tapis de bombes sur Gaza, des dizaines de morts chaque jour, des corps d’enfants dĂ©charnĂ©s et dĂ©membrĂ©s, un plan de colonisation voire d’annexion assumĂ© publiquement par le cabinet de dĂ©fense israĂ©lien... Que t’inspire la couverture mĂ©diatique actuellement, tout particulièrement depuis qu’IsraĂ«l a rompu la « trĂŞve » Ă la mi-mars ?
Johann Soufi : Depuis quelques semaines, on assiste à une évolution du traitement médiatique de la situation à Gaza, en France notamment. On constate un regain d’attention après des mois, des années, d’indifférence. On a le sentiment que la parole s’ouvre progressivement, que des voix jusque-là marginalisées – humanitaires, juristes, sociologues – commencent enfin à être entendues. Selon moi, cette évolution ne relève pas d’une prise de conscience spontanée de la part des médias et des responsables politiques, mais d’un effet d’accumulation, de saturation.
D’abord en raison de l’ampleur des massacres, et des violations du droit international. On en est à plus de 53 000 morts et 120 000 blessés, selon les chiffres officiels. Et cela ne tient pas compte de tous ceux qui mourront tôt ou tard de leurs blessures ou de maladies non soignées, ni de ceux qui vivront avec des séquelles physiques et psychologiques permanentes, après dix-neuf mois de crimes, de persécutions et de privations. Depuis octobre 2023, un enfant est tué ou blessé toutes les 20 minutes à Gaza. L’aide humanitaire est entravée, instrumentalisée, la famine menace toute la population gazaouie. Les images qui nous parviennent nous rappellent les heures les plus sombres de l’histoire humaine. Chaque jour apporte son lot de nouvelles horreurs, de nouveaux traumatismes.
Ă€ ces crimes s’ajoutent des discours de responsables israĂ©liens qui assument de plus en plus clairement leur projet colonial, voire leur intention gĂ©nocidaire. IsraĂ«l Katz, ministre de la DĂ©fense, a rĂ©cemment parlĂ© de la « destruction totale » de Gaza et de la dĂ©portation de ses habitants. D’autres, comme Bezalel Smotrich, tiennent des propos similaires. Des appels publics au meurtre des Gazaouis – hommes, femmes, enfants – sont diffusĂ©s sur des chaĂ®nes israĂ©liennes sans la moindre censure. Cette intention gĂ©nocidaire de plus en plus claire rend le silence des Ă©lites mĂ©diatiques et politiques d’autant plus intenable.
Un autre facteur essentiel de ce changement tient, j’en suis convaincu, à la pression croissante de la société civile, qui refuse l’immobilisme face à ces atrocités commises sous nos yeux. Les manifestations hebdomadaires, les appels au boycott et aux sanctions, mais aussi les actions judiciaires menées par des collectifs de juristes comme notre association JURDI contribuent à faire évoluer le positionnement des médias et des responsables politiques. Face à cette pression populaire, le prix du silence devient simplement trop lourd à porter – pour les médias, les artistes, les élus. Leur crédibilité et leur respectabilité sont aujourd’hui directement mises en cause. Il devient de plus en plus difficile – voire impossible – de continuer à ignorer ou à relativiser ce qui se passe à Gaza. Le silence est perçu comme une complicité.
Cette évolution – relative, tant elle ne remet pas fondamentalement en cause le cadrage médiatique initial édicté au lendemain du 7 octobre 2023 – arrive en plus bien tardivement...
Oui, c’est certain. Cette inflexion soudaine ne doit pas faire oublier les dix-neuf mois d’invisibilisation systématique – parfois même de déshumanisation – des Palestiniens de Gaza dans la plupart des médias. Elle ne saurait non plus absoudre la responsabilité de certains d’entre eux dans la minimisation des crimes, ou dans la stigmatisation de celles et ceux qui, dès le départ, demandaient simplement le respect du droit international en Palestine. Ces choix éditoriaux ont largement contribué à retarder la prise de conscience, et avec elle, toute réponse politique à la hauteur. L’Histoire, je le crois, les jugera sévèrement pour s’être tus si longtemps.
Et mĂŞme aujourd’hui, les progrès restent limitĂ©s. Dans les dĂ©bats tĂ©lĂ©visĂ©s, les Palestiniens sont toujours largement absents. On continue Ă parler d’eux – de leur histoire, de leur souffrance, de leur avenir – sans jamais leur donner la parole. L’angle dominant reste souvent celui du « suicide d’IsraĂ«l » ou de l’impact que ces crimes peuvent avoir sur la sociĂ©tĂ© française ou la « communautĂ© internationale », relĂ©guant le rĂ©cit des victimes palestiniennes au second plan.
En rĂ©alitĂ©, le dĂ©bat public Ă©volue très lentement. On est passĂ©s progressivement d’un « soutien inconditionnel Ă IsraĂ«l », Ă « c’est de la lĂ©gitime dĂ©fense » puis « c’est une catastrophe humanitaire », pour enfin reconnaĂ®tre prudemment, depuis quelques semaines, les crimes commis... mais avec une ligne rouge que l’on n’ose toujours pas franchir : le mot « gĂ©nocide ». Ce mot est devenu la nouvelle frontière du dicible. Ce glissement progressif, sur près de 20 mois, rĂ©vèle Ă quel point la compassion reste difficile, sĂ©lective, et la souffrance palestinienne encore trop souvent relativisĂ©e. Je le vois encore avec une chronique rĂ©cente de Caroline Fourest sur LCI qui, après avoir niĂ© l’ampleur des massacres pendant des mois – elle affirmait, sans aucune source, fin octobre 2023, qu’il fallait « diviser le nombre de morts par cinq ou dix » – s’emploie aujourd’hui Ă dĂ©lĂ©gitimer ceux qui utilisent le mot gĂ©nocide alors que de plus en plus d’experts le jugent adĂ©quat pour qualifier ce qui se passe Ă Gaza.
Alors non, on ne peut pas encore parler de traitement médiatique digne. Ce à quoi nous assistons depuis peu n’est qu’une tentative tardive de répondre enfin à des exigences minimales d’information. Le changement reste marginal, et met surtout en lumière tout ce qui aurait pu – et dû – être fait bien plus tôt.
Ă€ ce propos, as-tu regardĂ© la « page spĂ©ciale » du 20h de France 2, le 7 mai dernier, qui montre le quotidien de familles gazaouies dĂ©chirĂ©es par la guerre ? Qu’en as-tu pensĂ© ?
Oui, c’est un bon exemple de cette évolution, mais surtout, cela montre ce qu’aurait pu être une autre couverture médiatique depuis le début. On y voit enfin un long reportage, avec un angle humain, qui incarne la souffrance des habitants de Gaza, qui donne un nom, un visage, une voix aux victimes de ces atrocités. Ils ne sont plus de simples chiffres, des statistiques morbides, mais des êtres humains avec une histoire, des proches, des vies fauchées. C’est ce travail journalistique-là qu’il aurait fallu faire dès le mois d’octobre : montrer la réalité de la souffrance de toutes les victimes. Montrer la vie des Palestiniens de Gaza, donner à voir ce que signifient concrètement les chiffres effroyables qui nous parvenaient, semaine après semaine, des agences humanitaires sur place. Je n’oublierai jamais la campagne de certains médias pour minimiser ces chiffres. Quand on parle de 53 000 morts et de centaines de milliers de blessés, on parle de familles entières brisées par la souffrance, le deuil, la terreur, le désespoir. Ce sont ces histoires qu’il fallait raconter, et trop souvent, elles ont été ignorées. La population de Gaza a été déshumanisée, y compris par nos propres médias. C’est extrêmement violent comme sentiment.
La vraie question qu’il faut se poser à propos de ce beau reportage de France 2, c’est : pourquoi faire ce type de reportage maintenant, après dix-neuf mois ? Qu’est-ce qui a changé qui permet de le faire aujourd’hui et qui ne permettait pas de le faire avant ? Absolument rien. Les journalistes internationaux n’ont toujours pas accès à Gaza. Les images diffusées aujourd’hui sont filmées par les mêmes journalistes palestiniens qui sont pris pour cible par Israël depuis le début du conflit. En réalité, ce travail était déjà possible en octobre 2023, et tout au long de ces dix-neuf mois. Il n’y a donc aucune justification à ce silence, ni à cette longue invisibilisation.
D’autant que cette fenĂŞtre du 20h se conclut par une interview de l’ambassadeur d’IsraĂ«l en France. Le tout, sans contradiction digne de ce nom… Comment est-ce encore possible ?
C’est effectivement très problématique. En interrogeant l’ambassadeur israélien, immédiatement après ce reportage, on offre une tribune au représentant d’un gouvernement qui manie parfaitement la propagande. À une heure de grande écoute, il vient relativiser ce que le reportage précédent montrait pourtant de manière évidente : la souffrance d’un peuple victime des crimes contre l’humanité et d’un nettoyage ethnique, voire d’un génocide.
Ce rĂ©flexe mĂ©diatique est assez spĂ©cifique Ă cette situation. Ă€ chaque fois qu’une victime palestinienne tĂ©moigne, ou qu’un juriste, un humanitaire ou un expert prend la parole pour dĂ©crire la situation en cours Ă Gaza, il semble qu’il faille systĂ©matiquement « contrebalancer » ce tĂ©moignage. Ce dispositif place des observateurs indĂ©pendants, journalistes, humanitaires, juristes, dans une posture artificielle de simple « parties Ă un dĂ©bat ».
Pourquoi cette mise en scène du « faux Ă©quilibre » est-elle si problĂ©matique ?
Parce que c’est exactement ce que cherchent à faire le gouvernement israélien et les journalistes qui le soutiennent : présenter les faits comme une simple divergence de points de vue. Les centaines de juristes spécialisés en droit international, les organisations humanitaires, les ONG de défense des droits humains, mais aussi les institutions de l’ONU – comme l’UNRWA, le Haut-Commissariat aux droits de l’homme, la Rapporteuse spéciale Francesca Albanese, ou même la Cour internationale de Justice – sont présentés comme des acteurs partisans.
Cette logique du « faux Ă©quilibre » brouille aussi les repères entre opinion et analyse. Il n’y a plus de faits Ă©tablis, plus de vĂ©ritĂ© objective : absolument tout devient sujet Ă dĂ©bat, Ă contestation. Dans ce brouillard intellectuel, oĂą les « vĂ©ritĂ©s alternatives » dominent, on finit par remettre en question jusqu’aux Ă©lĂ©ments les plus solidement documentĂ©s – y compris ceux des agences des Nations Unies prĂ©sentes sur le terrain. C’est d’autant plus prĂ©occupant qu’IsraĂ«l interdit toujours l’accès Ă Gaza aux journalistes et aux observateurs internationaux, et qu’il a dĂ©jĂ tuĂ© plus d’une centaine de journalistes palestiniens. Cela limite drastiquement la possibilitĂ© de tĂ©moigner de ce qui s’y passe. Il ne peut pas y avoir d’équivalence entre des observateurs indĂ©pendants et des parties Ă un conflit armĂ©. Et pourtant, c’est prĂ©cisĂ©ment cette frontière que certains mĂ©dias contribuent Ă brouiller.
Qu’attendrais-tu concrètement des rédactions à ce sujet ?
Un cadre éthique clair qui distingue entre les parties à un conflit, qui cherchent naturellement à influencer l’opinion publique à leur avantage, et les observateurs indépendants, qui disposent d’une crédibilité en raison de leur impartialité et de leur expertise.
Concernant la parole des parties au conflit, en réalité, deux approches sont possibles. Soit on considère qu’il est inacceptable de tendre un micro à des représentants d’un groupe armé ou d’un État impliqués dans des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité. C’est une position juste – mais elle doit être appliquée de manière cohérente. On ne peut pas refuser au nom de ces principes la parole d’un représentant du Hamas tout en invitant, sans contradiction, un représentant d’un État dont le Premier ministre est visé par des mandats d’arrêt de la CPI pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Soit on estime qu’une interview ne revient pas à offrir une tribune, ni à valider la légitimité du discours tenu, et que le rôle du journaliste est en réalité d’interroger, de confronter. Dans ce cas, rien ne justifie qu’on fasse une distinction entre les parties à un conflit : entre les représentants israéliens et ceux du Hamas, entre les Ukrainiens et les Russes. En réalité, tout se joue dans la cohérence et la transparence. Il ne s’agit pas de neutralité abstraite, mais d’un cadre déontologique clair. Les médias doivent choisir une ligne, et s’y tenir.
Mais ce n’est pas du tout le cas.
Non il ne me semble pas, et c’est bien le problème. Ce sont ces doubles standards, ces règles et principes à géométrie variable qui troublent les téléspectateurs. Personne ne peut les comprendre. Il semble évident pour tous les journalistes de ne pas inviter de représentants de l’armée russe ou du Kremlin, mais parfaitement normal de tendre le micro à des représentants de l’armée ou du gouvernement israéliens. En outre, on ne traite pas les victimes israéliennes et palestiniennes de la même manière. Les premières ont droit à de longs portraits, les secondes ne sont généralement même pas mentionnées par leurs noms. On n’analyse pas non plus le bombardement d’une clinique à Rafah comme celui d’une maternité à Marioupol. Bref, tout est analysé, commenté, au prisme de standards différents.
À ces biais s’ajoute la faiblesse du travail de contradiction journalistique en France envers les représentants du gouvernement israélien et leurs soutiens. On les laisse généralement dérouler leur propagande sans contradiction, sans confrontation avec les faits. C’est une approche bien différente de ce qu’on observe dans certains médias anglo-saxons. Prenez les interviews de Mehdi Hasan, par exemple : les invités savent que ce ne sera pas une promenade de santé, et réfléchissent à deux fois avant d’accepter, car ils mesurent le coût politique et le risque pour la crédibilité de leur discours de leur passage à l’antenne.
En France, soit on offre une tribune sans contradiction, soit le simple fait de faire son travail de journaliste peut coûter cher. On se souvient de Mohamed Kaci, sanctionné sur TV5 Monde pour avoir simplement exercé son métier. Même si cela n’a pas donné lieu, à ma connaissance, à une sanction disciplinaire formelle, le message était limpide : lorsqu’un responsable israélien est invité, il doit pouvoir s’exprimer sans la moindre remise en question.
C’est, à mes yeux, un effondrement de la fonction journalistique. Car dans ce cas, je n’ai pas besoin de France Télévisions, de BFM-TV, ou d’une autre chaîne de télé ou de radio, pour entendre ce que l’ambassadeur ou un colonel de l’armée israélienne veut dire : je vais sur son compte Twitter. Et c’est aussi cela qui contribue à dévaloriser les médias, qui remplissent pourtant des fonctions démocratiques essentielles. La question qu’aujourd’hui les journalistes doivent se poser vis-à -vis du conflit israélo-palestinien est la suivante : quelle est la plus-value du travail journalistique ? Est-ce transmettre un discours de propagande, ou est-ce le remettre en question, le confronter, l’analyser ?
Pourquoi ne font-ils pas ce travail d’après toi ?
C’est difficile à dire. À mes yeux, il y a une forme de paresse journalistique, mais aussi un véritable manque de recul dans certaines rédactions françaises, une incapacité à s’interroger sur ce double standard ou à analyser ses propres biais, qui peuvent parfois exister de manière inconsciente.
Je pense par exemple Ă un Ă©change que j’ai eu avec l’ancienne correspondante de France 2 Ă JĂ©rusalem, Agnès Vahramian, fin 2023 il me semble. Elle m’avait contactĂ© pour un reportage qu’elle faisait sur le bureau de l’armĂ©e israĂ©lienne spĂ©cialisĂ© en droit international humanitaire. L’angle annoncĂ© : « Comment ces juristes accompagnent l’armĂ©e israĂ©lienne en temps rĂ©el pour garantir que ses opĂ©rations respectent le droit international ». Je rappelle qu’à cette Ă©poque on comptait dĂ©jĂ plus de 20 000 morts et plus de 50 000 blessĂ©s Ă Gaza, dont une majoritĂ© de civils, y compris un grand nombre de femmes et d’enfants. J’espĂ©rais, naĂŻvement peut-ĂŞtre, que ce reportage chercherait Ă montrer que l’armĂ©e israĂ©lienne est dotĂ©e de juristes qui connaissent le droit international et qu’elle agit donc en pleine conscience de ses violations lorsqu’elle bombarde de manière indiscriminĂ©e les infrastructures civiles, y compris les habitations, les hĂ´pitaux et les Ă©coles.
Mais lorsque j’ai tentĂ© de lui expliquer les principes de distinction, de proportionnalitĂ© et de prĂ©caution, elle m’a expliquĂ© que ce n’était pas l’angle du sujet. Elle m’a mĂŞme dit ce que j’ai entendu trop de fois dans ma carrière : « Mais vous savez bien que c’est la guerre ». Me dire cela Ă moi qui travaille sur les crimes de guerre, les gĂ©nocides, depuis plus de 18 ans… L’entretien a tout de mĂŞme eu lieu – trente minutes d’échanges –, mais elle m’a ensuite demandĂ© une rĂ©action en trente secondes. Pour un sujet diffusĂ© sur France 2. Moins d’une minute pour expliquer les crimes commis par IsraĂ«l, la complexitĂ© du droit international humanitaire, la responsabilitĂ© des juristes qui facilitent ces crimes, la raison pour laquelle ils acceptent une Ă©quipe de France 2 dans leurs bureaux pour continuer Ă propager l’image de « l’armĂ©e la plus morale du monde »â€¦ C’est absurde. Et finalement, ils ont coupĂ© toute mon intervention. Quand j’ai vu le reportage, j’ai eu le sentiment de regarder une opĂ©ration de communication de l’armĂ©e israĂ©lienne. Aucun tĂ©moignage des victimes, rien sur les violations documentĂ©es par l’ONU. Simplement quelques secondes d’un confrère pour rappeler que « mĂŞme la guerre a des règles ».
Ce n’est donc pas seulement de la paresse intellectuelle. Il y a une sorte de verrou cognitif, une vraie difficulté à concevoir la population palestinienne comme des victimes – et les soldats israéliens comme les auteurs de ces crimes. C’est cette asymétrie-là qui est profondément dérangeante.
Mais qui peut en revanche vous valoir des fĂ©licitations, comme celles qui furent adressĂ©es Ă BFM-TV par l’un des porte-parole de l’armĂ©e israĂ©lienne, Olivier Rafowicz, face Ă deux journalistes. Ou encore, fin mai, le prix dĂ©cernĂ© par l’organisation « Diaspora Defense Forces » – sous l’égide du publicitaire Frank Tapiro – Ă Laurence Ferrari pour « l’ensemble de son Ĺ“uvre » depuis le 7 octobre 2023 au sein du groupe BollorĂ©, lequel avait d’ailleurs dĂ©jĂ Ă©tĂ© encensĂ© en octobre 2024 par Benyamin Netanyahou lui-mĂŞme…
En effet. Pour un tĂ©lĂ©spectateur lambda comme moi, cela entame sĂ©rieusement la crĂ©dibilitĂ© des journalistes concernĂ©s – et pas seulement sur le conflit israĂ©lo-palestinien, mais aussi sur l’ensemble des sujets qu’ils traitent, qu’il s’agisse de politique intĂ©rieure ou de gĂ©opolitique. Ce rĂ´le de simple « passeur de plats », sans recul critique, ni vĂ©ritable enquĂŞte sur les faits, explique en partie la perte de confiance croissante dans les mĂ©dias traditionnels. Et cela contribue Ă ce que de plus en plus de personnes se tournent vers les rĂ©seaux sociaux pour s’informer – avec toutes les dĂ©rives que cela comporte, notamment en termes de biais de confirmation et de propagation des « fake news ». C’est dĂ©solant.
À propos de la caractérisation de génocide
J’aimerais que l’on s’attarde sur le traitement médiatique de la caractérisation de génocide, qui a été quasi systématiquement disqualifiée dans et par les grands médias. Que t’inspire la teneur du débat public à cet égard ?
Dans les mĂ©dias, la question du gĂ©nocide n’a pas Ă©tĂ© traitĂ©e pour ce qu’elle est : un dĂ©bat juridique grave et complexe, qui doit reposer sur l’analyse de crimes documentĂ©s, des dĂ©clarations publiques de responsables israĂ©liens, et sur le droit applicable, notamment les ordonnances de la Cour internationale de Justice, et sur l’avis d’experts en droit international. En rĂ©alitĂ©, l’approche dominante a Ă©tĂ© tout autre. Des journalistes comme Jean Quatremer, Caroline Fourest et d’autres – dĂ©pourvus de toute compĂ©tence juridique – se sont rapidement emparĂ©s de ce sujet, non pas pour discuter sĂ©rieusement des faits et du droit, mais pour nier la gravitĂ© des crimes commis Ă Gaza et en Cisjordanie, et disqualifier ceux qui utilisent le terme de « gĂ©nocide », en les accusant d’exagĂ©ration ou d’idĂ©ologie.
Très vite, le discours mĂ©diatique s’est dĂ©placĂ© vers le relativisme, voire l’absurde. On en revient toujours aux crimes commis le 7 octobre 2023 ou au prĂ©tendu caractère « dĂ©mocratique » d’IsraĂ«l, comme si cela suffisait Ă Ă©carter tout risque de gĂ©nocide Ă Gaza. Pourtant, cela n’a strictement rien Ă voir. Le rĂ©sultat, c’est une vĂ©ritable bouillie mĂ©diatique : un empilement de raisonnements sans lien logique, oĂą tout se mĂ©lange. Dans ce brouillard intellectuel, ce sont toujours les mĂŞmes Ă©ditorialistes qui occupent l’espace mĂ©diatique et imposent un point de vue aussi partisan que mal informĂ© – sans jamais avoir Ă©tudiĂ© le droit international ou l’histoire du concept de gĂ©nocide. Ce sont, en rĂ©alitĂ©, de vĂ©ritables « toutologues » : omniprĂ©sents Ă l’antenne, mais profondĂ©ment ignorants des notions qu’ils s’autorisent Ă commenter.
Le plus choquant, peut-être, reste le recours à des comparaisons historiques déplacées, comme celles faites par Jean Quatremer entre la Shoah et ce qui se passe à Gaza [1], comme si tous les génocides se ressemblaient. Ces parallèles sont fallacieux, confus, profondément indignes. Ils instrumentalisent en réalité la mémoire des victimes de l’Holocauste ou d’autres génocides, comme au Rwanda, pour délégitimer ceux qui, aujourd’hui, alertent sur un possible génocide en cours à Gaza, notamment en raison des conditions d’existence dans la bande de Gaza.
Et il y a une dernière question que je me pose : au bout de combien d’erreurs ces éditorialistes perdront-ils enfin leur crédibilité ? Devant un tribunal, un témoin pris en flagrant délit de mensonge, ou un expert visiblement incompétent, est immédiatement écarté. Dans les médias, rien de tout cela ne semble avoir de conséquences. Ces chroniqueurs se sont lourdement trompés, des dizaines de fois sur ce qui se passe à Gaza. Parfois, ils mentent ostensiblement. Et pourtant, on continue à leur offrir un siège réservé dans les grandes émissions à la radio et à la télévision. Pourquoi ? Pourquoi continue-t-on à leur tendre le micro, tout en invisibilisant celles et ceux qui, dès le départ, alertent avec sérieux, rigueur et des arguments fondés ? C’est une inversion totale des rôles et cela pose une nouvelle fois une question fondamentale : celle de l’intégrité et de la crédibilité du paysage médiatique français.
C’est en effet le cas de très nombreux commentateurs, BHL en tĂŞte… Tu signalais celui de Jean Quatremer : il se trouve que LibĂ©ration continue de publier ses billets – celui du 28 mai dernier restera Ă©galement dans les annales – alors qu’il y a plus d’un an, avec d’autres, tu avais immĂ©diatement signalĂ© les inepties Ă l’œuvre dans son article titrĂ© « La qualification de gĂ©nocide Ă Gaza : une accusation de trop » (25/03/2024). Tu as rĂ©agi une première fois lors de la publication, et une deuxième fois près de deux mois plus tard [2].
Oui, d’abord par un thread, comme j’ai l’habitude de le faire pour rendre les questions de droit international plus accessibles au plus grand nombre. L’idĂ©e Ă©tait de dĂ©cortiquer sa tribune pour en souligner les innombrables erreurs juridiques et factuelles. C’est important car beaucoup de gens, y compris des journalistes et des responsables politiques, s’informent sur X. J’ai ensuite publiĂ© une tribune dans Le Monde. Ă€ l’origine, je l’avais intitulĂ©e « GĂ©nocide : l’exigence de rigueur », mais elle a finalement Ă©tĂ© publiĂ©e sous un titre beaucoup plus neutre : « La qualification des actes commis Ă Gaza, notamment l’existence d’un possible gĂ©nocide, mobilisera les juristes internationaux pour les annĂ©es Ă venir ». Ce changement de titre en dit long sur la crainte que ce mot suscite – y compris au Monde, qui avait pourtant su, Ă certains moments, rester un Ă®lot de libertĂ© d’opinion dans un climat de silence pesant sur Gaza. Trop souvent, Ă©viter la « polĂ©mique » semble primer sur le dĂ©bat juridique.
Justement, concernant le débat juridique, pourquoi semble-t-il si difficile de qualifier la situation à Gaza de génocide ?
Le temps de la justice n’est pas celui de l’humanitaire ni de la politique, et cela crée forcément une grande frustration. Je la comprends. Mais qualifier juridiquement des crimes de masse de génocide implique de satisfaire à des critères extrêmement stricts. En droit, que ce soit devant la Cour pénale internationale (CPI), qui juge les individus, ou devant la Cour internationale de Justice (CIJ), qui tranche les différends entre États, il ne suffit pas de prouver l’ampleur des crimes pour établir le crime de génocide. Il faut aussi démontrer une intention claire – de l’individu poursuivi ou de l’État – de détruire, en tout ou en partie, un groupe protégé en raison de sa nationalité, de son origine ethnique, de sa race ou de sa religion. Et cela est toujours très difficile à établir.
C’est sans doute pour cela que, Ă ce stade, le Procureur de la CPI a choisi de poursuivre Benjamin Netanyahou et Yoav Gallant pour crimes de guerre et crimes contre l’humanitĂ©, et non pour gĂ©nocide. Mais cela ne signifie pas que cette qualification est Ă©cartĂ©e. Le Procureur peut Ă tout moment modifier les charges, ou engager des poursuites contre d’autres responsables politiques. Et je suis convaincu qu’il dispose dĂ©jĂ d’élĂ©ments suffisants pour le faire Ă l’encontre de certains responsables. Dans d’autres contextes – au Rwanda ou dans les Balkans, par exemple – certains membres d’un mĂŞme gouvernement ont Ă©tĂ© condamnĂ©s pour gĂ©nocide, et d’autres non. Ce qui fait la diffĂ©rence, c’est l’intention. Et c’est prĂ©cisĂ©ment ce qu’il est le plus complexe d’établir, car on ne trouve que très rarement des ordres explicites. Mais lorsque des responsables politiques, comme c’est le cas en IsraĂ«l, assimilent des enfants Ă des terroristes, ou affirment que toute une population doit « payer le prix » des attaques du Hamas, ce sont des signaux qu’on ne peut pas ignorer. Il y a, Ă mes yeux, une accumulation de dĂ©clarations publiques sans prĂ©cĂ©dent qui dĂ©montre l’intention gĂ©nocidaire de plusieurs membres du gouvernement de Benjamin Netanyahou. Par ailleurs, la Cour internationale de Justice devra elle aussi se prononcer, dans les prochaines annĂ©es, sur le fond de l’affaire portĂ©e par l’Afrique du Sud contre IsraĂ«l. Ce sera une dĂ©cision historique, qui pourrait conduire Ă la toute première condamnation d’un État pour gĂ©nocide dans l’histoire de la Cour.
Bref, le dĂ©bat sur la qualification de gĂ©nocide est loin d’être clos. Il ne fait que commencer. En tout Ă©tat de cause, il ne doit pas servir de prĂ©texte pour diffĂ©rer l’adoption de mesures concrètes, de sanctions contre IsraĂ«l pour mettre fin Ă ces crimes. Cela fait plus d’un an que la CIJ a reconnu l’existence d’un « risque plausible de gĂ©nocide » Ă Gaza. Toutes ses ordonnances ont Ă©tĂ© ignorĂ©es, violĂ©es. Il appartient maintenant aux États de montrer que le droit international n’est pas mort Ă Gaza.
Certains diront que la justice internationale ne sert Ă rien, car rien ne change en pratique.
Effectivement. On me dit souvent, avec une certaine rĂ©signation, que la CIJ ou la CPI « ne servent Ă rien ». Je comprends cette frustration, cette colère, de voir que le droit international n’est pas appliquĂ©, y compris par ceux qui s’étaient engagĂ©s Ă le faire respecter. Mais ce que je rĂ©ponds, c’est que mĂŞme imparfaite et lente, la justice internationale a une utilitĂ© essentielle : elle fournit une boussole juridique, politique, morale et sĂ©mantique. Elle permet de sortir du brouhaha des opinions pour revenir Ă des faits, Ă des qualifications juridiques prĂ©cises, avec des dĂ©finitions qui font l’objet d’un consensus international. Pour pouvoir dĂ©battre convenablement, encore faut-il s’entendre sur la dĂ©finition mĂŞme des termes que l’on utilise. Le droit international permet d’éviter cet Ă©cueil.
Les chroniqueurs et commentateurs qu’on a évoqués tout à l’heure peuvent monopoliser l’espace médiatique, censurer ceux qui dénoncent, ou être en désaccord tant qu’ils veulent… mais leurs états d’âme n’ont aucun poids face à une décision d’une juridiction internationale. La plus haute juridiction des Nations Unies, la CIJ, s’est prononcée. Quinze juges, élus par les États pour représenter la communauté internationale, ont dit le droit : Gaza est un territoire occupé. L’occupation des territoires conquis en 1967 est illégale. Et il existe une situation de ségrégation raciale pouvant constituer un apartheid. À partir de là , le débat ne devrait plus porter sur des impressions, mais sur des responsabilités et sur la manière de mettre un terme à ces violations flagrantes du droit international.
On voit donc Ă quel point les « contributions » des commentateurs qu’on Ă©voquait tout Ă l’heure sont nuisibles, tant elles occupent l’espace et polluent le dĂ©bat.
Très franchement, ce que pensent tous ces chroniqueurs de tĂ©lĂ©vision, je m’en fiche. Ce qui m’importe en revanche, c’est de dĂ©fendre l’esprit de la Convention de 1948, adoptĂ©e après la Shoah, pour que la communautĂ© internationale rĂ©agisse dès les premiers signes d’un gĂ©nocide. La promesse que l’humanitĂ© s’est faite Ă elle-mĂŞme, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, c’était : « plus jamais ça ». Or ce que ces « fabricants de doute » remettent en question aujourd’hui, c’est prĂ©cisĂ©ment ce que Raphael Lemkin, l’inventeur de la notion de gĂ©nocide, et d’autres juristes ont tentĂ© de bâtir depuis plus de 75 ans : un outil juridique pour Ă©viter Ă l’humanitĂ© de replonger dans les tĂ©nèbres.
D’ailleurs la position de ces chroniqueurs est profondĂ©ment contradictoire. Ils refusent la qualification de gĂ©nocide, au nom d’une prĂ©tendue « rigueur morale », mais dans le mĂŞme temps, ils insistent sur la dimension Ă©motionnelle et symbolique du mot parce qu’il est appliquĂ© Ă IsraĂ«l. C’est un argument absurde et franchement exaspĂ©rant. En rĂ©alitĂ©, je n’en peux plus non plus d’entendre, en boucle, des expressions creuses comme « les mots qui fâchent » [3], rĂ©pĂ©tĂ©es Ă la radio ou Ă la tĂ©lĂ©vision. Mais qui fâchent-ils, au juste ? Les auteurs des crimes ? Ceux qui les cautionnent ? Breaking news : il n’est jamais arrivĂ© qu’un criminel ou ses complices apprĂ©cient d’être qualifiĂ©s comme tels. S’il y a un gĂ©nocide, il faut avoir le courage de le nommer. Point.
Francesca Albanese évoque régulièrement le rôle des médias occidentaux dans la banalisation et la légitimation des crimes de l’État d’Israël, allant jusqu’à suggérer que des responsabilités pourraient être engagées sur un plan juridique. Qu’en est-il ? Existe-t-il des précédents historiques en cette matière ?
Oui, bien sĂ»r, il existe des prĂ©cĂ©dents historiques qui montrent que les mĂ©dias peuvent jouer un rĂ´le actif dans la commission de crimes internationaux et que les responsables de ces mĂ©dias peuvent ĂŞtre condamnĂ©s Ă des peines très lourdes. Le cas le plus emblĂ©matique est celui de la Radio-TĂ©lĂ©vision Libre des Mille Collines (RTLM) au Rwanda. Les responsables de cette radio ont Ă©tĂ© condamnĂ©s par le Tribunal pĂ©nal international pour le Rwanda pour avoir directement et publiquement incitĂ© au gĂ©nocide des Tutsis. C’est ce qu’on a appelĂ© le « procès des mĂ©dias », dans l’affaire Nahimana et autres.
Dans le contexte actuel, il est aussi important de s’interroger sur le rôle de certains médias israéliens dans les crimes qui sont commis à Gaza et en Cisjordanie. Je ne prétends pas connaître en détail le paysage médiatique israélien, mais certains extraits qui m’ont été transmis relèvent clairement de l’incitation directe et publique au génocide.
S’agissant des mĂ©dias français, la problĂ©matique est un peu diffĂ©rente. J’ai entendu des propos profondĂ©ment choquants Ă l’égard des Palestiniens. Je pense notamment Ă cette dĂ©claration de CĂ©line Pina, qui a opĂ©rĂ© une distinction entre les enfants israĂ©liens et palestiniens en affirmant fin octobre 2023 sur CNews que les enfants de Gaza seront tuĂ©s « mais pas en ayant l’impression qu’en face d’eux l’humanitĂ© a trahi tout ce qu’ils Ă©taient en droit d’attendre. » C’est une formule d’un cynisme glaçant, qui participe Ă un processus de dĂ©shumanisation bien documentĂ©, notamment par Hannah Arendt. En outre, certains discours diffusĂ©s sur des chaĂ®nes comme i24News — très suivie dans la communautĂ© francophone israĂ©lienne — doivent Ă©galement ĂŞtre examinĂ©es par les autoritĂ©s judiciaires. Quand on entend des appels Ă « rayer Gaza de la carte » ou des propos dĂ©libĂ©rĂ©ment dĂ©shumanisants, il faut interroger les responsabilitĂ©s, Ă la fois individuelles et institutionnelles.
Sans aller dans ces extrêmes, les médias en France et en Europe ont un pouvoir immense de construction du réel. En invisibilisant, voire en deshumanisant les victimes, en décontextualisant le conflit, ils empêchent l’opinion publique de comprendre, de s’indigner, de se mobiliser. Cela influence aussi directement la capacité des États à agir.
La couverture des crimes commis en Cisjordanie
Cette inconséquence des grands médias contraste évidemment avec la gravité des enjeux puisque c’est la survie d’une société et l’existence même d’une question nationale palestinienne qui sont en jeu. On parlait jusqu’à présent de Gaza, mais les crimes et les violations du droit international se poursuivent également quotidiennement en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, où les Palestiniens passent sous les radars.
Totalement sous les radars. Cela traduit selon moi l’incapacité persistante des médias français à comprendre la dimension coloniale de ce conflit et, d’une certaine manière, la cohérence et l’unité de la politique israélienne concernant ces territoires. La Cour internationale de Justice est pourtant claire sur ce point : le territoire palestinien est un territoire occupé dans toutes ses composantes. Certes, jusqu’en octobre 2023, les statuts administratifs différaient entre la Cisjordanie, Jérusalem-Est et Gaza, mais on parle bien d’une Nation, d’un peuple unique, de droits liés à ce statut, et de crimes commis par les mêmes autorités politiques et militaires partout sur le territoire de Palestine. Alors pourquoi continue-t-on à distinguer Gaza de la Cisjordanie ? Pourquoi traiter séparément ces crimes, alors que les victimes sont les mêmes, et les auteurs également ? Et qu’ils s’inscrivent en définitive dans le cadre d’une même politique de domination du peuple palestinien et d’accaparement de ses terres et de ses ressources ?
Parler d’un traitement « sĂ©parĂ© » n’est pas abusif puisque de nombreux mĂ©dias dĂ©crivent encore la Cisjordanie comme un « autre front » ou Ă©voquaient, au moment du « cessez-le-feu » dĂ©but 2025, une « guerre » qui « se dĂ©place » de Gaza Ă la Cisjordanie…
Oui, et c’est assez surprenant – pour ne pas dire prĂ©occupant – car cette rhĂ©torique contribue Ă brouiller la comprĂ©hension du conflit dans sa globalitĂ©. Elle donne l’impression qu’il s’agit de deux guerres distinctes, menĂ©es contre des acteurs diffĂ©rents : le Hamas Ă Gaza, d’autres groupes en Cisjordanie. On passe ainsi d’un conflit colonial global Ă une sĂ©rie d’opĂ©rations « antiterroristes » isolĂ©es. C’est une erreur d’analyse selon moi. Or, la manière de raconter un conflit influence profondĂ©ment la façon dont il est perçu par le public. Ce rĂ©cit fragmentĂ© empĂŞche aussi de voir la continuitĂ© d’une politique israĂ©lienne, pensĂ©e et mise en Ĺ“uvre Ă l’échelle de l’ensemble du territoire palestinien occupĂ©. Bien sĂ»r, cette politique se manifeste diffĂ©remment selon les territoires : les rĂ©alitĂ©s ne sont pas identiques Ă Gaza et en Cisjordanie. Mais c’est justement tout l’enjeu du travail journalistique que d’expliquer cette diversitĂ© sans perdre de vue l’unitĂ© du projet politique qui la sous-tend.
Je l’ai constaté moi-même sur le terrain, en allant de Gaza à la Cisjordanie. À Gaza, les gens vivaient sous blocus, avec la peur permanente du bourdonnement des drones qui volaient au-dessus de nos têtes, les bombardements récurrents sur des immeubles d’habitation, le sentiment de vivre dans une véritable prison et l’absence d’espoir que la situation change. En Cisjordanie, l’occupation se vivait autrement : les contrôles permanents, les discriminations, les humiliations quotidiennes, les abus de l’armée, la violence des colons. Les traumatismes sont différents, mais ils relèvent d’une même réalité : l’oppression d’un peuple privé de son droit à l’autodétermination.
Et ce traitement diffĂ©renciĂ© sert, en rĂ©alitĂ©, la stratĂ©gie israĂ©lienne : fragmenter la Palestine, diviser ses habitants, pour affaiblir toute revendication nationale et toute possibilitĂ© d’un vĂ©ritable État palestinien. Or, le projet est dĂ©sormais le mĂŞme, de JĂ©rusalem Ă Rafah, et repose toujours sur le mĂŞme discours : « Pour notre sĂ©curitĂ©, nous devons coloniser ». Cette logique est appliquĂ©e partout, mĂŞme si ses formes varient. C’est aussi cela qu’il faut raconter.
Le traitement des journalistes palestiniens
On apprenait il y a quelques semaines le placement en détention administrative du journaliste Ali Samoudi, arrêté fin avril à Jénine par l’armée israélienne. Peux-tu nous parler de ce régime d’incarcération et, plus généralement, du sort des journalistes palestiniens, a fortiori depuis le 7 octobre 2023 ? Et que penses-tu de la réaction des journalistes français face aux attaques dont ils font l’objet ?
Ce qui m’a frappĂ© le plus, c’est le manque d’empathie manifeste de certains journalistes français Ă l’égard de leurs consĹ“urs et confrères palestiniens, qui sont visĂ©s non pour ce qu’ils font, mais pour ce qu’ils reprĂ©sentent : des tĂ©moins directs de la rĂ©alitĂ© des crimes commis Ă Gaza, ou de l’occupation en Cisjordanie. Pour un pays qui a connu une immense vague de solidaritĂ© après les attentats de Charlie Hebdo, c’est profondĂ©ment dĂ©cevant. GĂ©raldine Woessner, rĂ©dactrice en chef du Point, l’a illustrĂ© de manière très brutale en affirmant qu’« il n’y a pas de journalistes palestiniens », alors mĂŞme que des dizaines d’entre eux avaient dĂ©jĂ Ă©tĂ© tuĂ©s. C’est une nĂ©gation violente, fondĂ©e sur une mĂ©canique bien connue : invisibiliser les victimes et justifier les crimes par leur proximitĂ© allĂ©guĂ©e avec des groupes armĂ©s locaux, en l’occurrence le Hamas.
Les accusations de collusion entre journalistes et les parties au conflit ne sont ni nouvelles, ni propres au contexte israélo-palestinien. Dans tous les conflits sur lesquels j’ai travaillé, les auteurs d’attaques contre des civils invoquent cette prétendue proximité pour tenter de justifier leurs actes, pour présenter les victimes comme des cibles militaires légitimes. Or, le droit international humanitaire est clair : aucun civil – journalistes et médecins compris – n’a à prouver sa neutralité pour être protégé. C’est à l’attaquant de démontrer une participation directe aux hostilités pour légitimer l’usage de la force. Cela n’a pas été fait.
La détention administrative est, elle, emblématique d’un système discriminatoire que de nombreuses organisations ont qualifié d’apartheid. Elle permet à Israël de priver de liberté des personnes – y compris des enfants – sans inculpation ni procès, sous couvert de la lutte antiterroriste, et sans véritable contrôle judiciaire. C’est une pratique arbitraire, dénoncée par l’ONU et par les organisations de défense des droits humains, qui constitue un crime de guerre, et potentiellement un crime contre l’humanité.
Pourtant, dans la plupart des mĂ©dias, on continue Ă prĂ©senter IsraĂ«l comme « la seule dĂ©mocratie du Moyen-Orient ».
Ce rĂ©cit repose sur quelques slogans rĂ©pĂ©tĂ©s Ă l’envi : en IsraĂ«l, « les gens votent », « la justice est indĂ©pendante », « la communautĂ© LGBTQ est protĂ©gĂ©e ». Mais ces affirmations ne tiennent que si l’on exclut les Palestiniens de l’analyse. Ceux-ci sont privĂ©s de leur droit Ă l’autodĂ©termination, soumis Ă un rĂ©gime juridique profondĂ©ment discriminatoire, et l’homosexualitĂ© — rĂ©elle ou supposĂ©e —de certains Palestiniens est souvent exploitĂ©e pour les faire chanter. Par ailleurs, la dĂ©mocratie n’est pas un label, ni une protection contre la commission de crimes internationaux. C’est un système qui se juge Ă la manière dont un État respecte les droits fondamentaux, y compris ceux des minoritĂ©s et de ceux qui vivent sous sa domination. Or sur ce point, IsraĂ«l ne respecte pas les standards minimaux dès lors qu’il s’agit des Palestiniens. D’ailleurs, bien avant le 7 octobre 2023, des rapports de Human Rights Watch, Amnesty International, B’Tselem ou des Nations Unies documentaient dĂ©jĂ un rĂ©gime de sĂ©grĂ©gation systĂ©mique. En juillet 2024, la Cour internationale de Justice a elle-mĂŞme constatĂ© une violation de l’article 3 de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale, en raison de rĂ©gimes juridiques distincts imposĂ©s Ă des populations vivant sur un mĂŞme territoire.
Que ces constats soient systématiquement absents du traitement médiatique dominant en France est profondément préoccupant car cela contribue à une perception biaisée de la réalité, et à la normalisation d’un système d’oppression structurelle.
Non seulement cette analyse n’apparaĂ®t pas, mais le terme « apartheid » est lui aussi tout simplement proscrit.
Bien sûr. Et ce qui est frappant, c’est que chaque fois que quelqu’un ose utiliser ce mot sur un plateau, il ou elle est immédiatement interrompu par un journaliste ou par un invité. Pourtant, ce terme ne sort pas de nulle part. Ce n’est pas une opinion ou une exagération militante : il correspond à une réalité juridique, un système d’oppression et de domination systématiques des Palestiniens, reconnue par de nombreuses organisations de défense des droits humains et désormais par la Cour internationale de justice.
Le traitement des audiences de la CIJ
Parlons justement de la CIJ. Tu as récemment critiqué le désintérêt médiatique pour les audiences qui se sont tenues à la CIJ entre la fin avril et le début du mois de mai… et ce n’était pas la première fois.
Oui. Il y a un véritable travail d’éducation à faire pour expliquer les enjeux juridiques, politiques et symboliques des procédures engagées devant la Cour internationale de Justice. Je ne reproche pas aux journalistes de ne pas tout connaître au fonctionnement de la CIJ – c’est une matière complexe, souvent éloignée de leur formation. En revanche, leur rôle est d’informer, de rendre ces enjeux accessibles au grand public. C’est non seulement possible, mais nécessaire. Quand je prends le temps de le faire sur X ou Instagram, je constate que les gens comprennent, s’intéressent, et réalisent que ce n’est pas si compliqué dès lors qu’on prend la peine d’expliquer. Le problème, c’est que les grands médias ne font pas toujours ce travail. Ils ignorent ou minimisent des audiences pourtant historiques, qui condamnent la politique coloniale israélienne, consacrent le droit des Palestiniens à l’autodétermination, et qui engagent potentiellement la responsabilité d’un État pour génocide. Ce silence nuit à la compréhension collective et, plus largement, à la place du droit international dans le débat public.
Tu considères donc que les médias ont une part de responsabilité dans le manque de compréhension du droit international, et dans sa dévalorisation ?
Oui, c’est certain. Les grands médias ont contribué à donner l’impression que le droit international n’était qu’un instrument politique, à géométrie variable, mobilisé ou écarté selon les intérêts du moment. Mais je pense que cela tient aussi à un manque de recul, à une incapacité réelle à comprendre l’esprit du droit international humanitaire, et sa profonde impartialité.
Pour un juriste en droit international, les motivations d’une guerre sont reléguées au second plan. Ce qui compte, ce sont les normes fondamentales : la distinction entre civils et combattants, la protection des infrastructures civiles, le respect du droit, quelles que soient les parties. C’est exactement comme un médecin, qui soigne indépendamment de l’identité du blessé, il ne prête pas attention à d’autres facteurs, il soigne. Le rôle du juriste, de l’avocat, du procureur est d’évaluer objectivement si les règles sont respectées, sans entrer dans le débat sur la prétendue légitimité politique d’un conflit. C’est aussi de baser ses conclusions sur la base de preuves, d’éléments factuels, pas sur des opinions.
Or, c’est quelque chose que beaucoup de journalistes ont du mal Ă saisir. Je me souviens d’une Ă©mission sur LCI, en novembre 2023, Ă mon retour d’Ukraine. J’y avais travaillĂ© avec le procureur gĂ©nĂ©ral ukrainien sur les crimes de guerre commis par l’armĂ©e russe. Lors de l’émission, j’ai simplement expliquĂ© que les crimes commis par l’armĂ©e israĂ©lienne Ă Gaza relevaient du mĂŞme ordre juridique que ceux commis par la Russie en Ukraine. Qu’il y avait des crimes de guerre et des crimes contre l’humanitĂ© commis par la Russie en Ukraine. Qu’il y avait eu des crimes de guerre et des crimes contre l’humanitĂ© commis par le Hamas le 7 octobre. Et qu’IsraĂ«l commettait des crimes de guerre et des crimes contre l’humanitĂ© en Palestine. On m’a immĂ©diatement reprochĂ© de « mettre sur le mĂŞme plan » une dictature, un groupe terroriste et une dĂ©mocratie. Mais en droit humanitaire, cette distinction n’a aucun sens : on juge des actes, pas des rĂ©gimes politiques. Un civil reste un civil, un combattant reste un combattant, quelle que soit sa nationalitĂ© ou le système politique en place.
Ce sont des évidences pour quiconque travaille en droit international humanitaire. Et pourtant, elles deviennent polémiques dès qu’il s’agit d’Israël. Il y avait, surtout au début, un décalage abyssal entre les réflexes cognitifs de la sphère médiatique et la rigueur juridique que j’essayais de défendre.
À propos de l’UNRWA
J’aimerais aussi qu’on parle de l’UNRWA, que tu connais bien. Quel regard portes-tu sur la manière dont cette agence a été traitée par les médias ces derniers mois ?
J’ai travaillé plus de deux ans à l’UNRWA. Je connais les grandes forces de cette agence, le travail extraordinaire qu’elle réalise, mais aussi les défis immenses auxquels elle fait face. Pourtant, une partie des médias n’a pas cherché à comprendre la complexité de son travail, et s’est contentée de relayer les accusations israéliennes à son encontre. D’ailleurs, peu de médias se sont interrogés sur les raisons de ces attaques. Il faut comprendre une chose. L’UNRWA incarne une mémoire forte : celle de la Nakba, du déplacement forcé des Palestiniens, et de leur droit au retour. C’est aussi l’un des derniers témoins institutionnels présents sur le terrain, capable de documenter ce qui se passe à Gaza. C’est d’ailleurs pour cela que la CIJ et le Procureur de la CPI s’appuient en partie sur ses rapports pour en tirer des conclusions juridiques. Alors, pour discréditer ces procédures, il fallait d’abord s’en prendre à la crédibilité de la source et présenter l’UNRWA comme une organisation terroriste, ce qui bien évidemment est ridicule.
Regarde les dates : l’accusation contre l’UNRWA a Ă©tĂ© lancĂ©e le lendemain de la première ordonnance de la CIJ reconnaissant un risque de gĂ©nocide Ă Gaza, en janvier 2024. Cette ordonnance s’appuyait notamment sur plusieurs rapports de l’UNRWA qui dĂ©nonçaient l’entrave Ă l’aide humanitaire. Selon moi, c’est tout sauf un hasard. Et cette stratĂ©gie a fonctionnĂ©. Ce week-end-lĂ , mon tĂ©lĂ©phone n’a pas cessĂ© de sonner. J’ai cru que les journalistes s’inquiĂ©taient enfin de la situation humanitaire catastrophique Ă Gaza. Mais non : ils m’appelaient parce que j’avais travaillĂ© Ă l’UNRWA, et leur question Ă©tait toujours la mĂŞme : « Alors, c’est une organisation terroriste ? » C’est pavlovien. Il suffit d’appuyer sur un bouton pour que la plupart rĂ©agissent immĂ©diatement, sans chercher Ă se demander s’ils ne sont pas influencĂ©s. Cette campagne de discrĂ©dit a atteint ses objectifs : les mĂ©dias ont immĂ©diatement repris ces accusations, les États ont coupĂ© les financements et IsraĂ«l a pu ensuite attaquer l’agence Ă la fois militairement et institutionnellement, mĂŞme si les enquĂŞtes indĂ©pendantes l’ont ensuite largement blanchie.
Le problème, c’est aussi que les débats médiatiques ne laissent aucune place à la nuance. Oui, l’UNRWA recrute localement, à 99 % parmi les Palestiniens de Gaza. Oui, dans tous les contextes de guerre, il existe une forme de porosité entre les institutions humanitaires et les dynamiques locales. Mais même si, hypothétiquement, 9, 12 ou 15 employés sur les 13 000 que compte l’agence avaient pu être associés, d’une manière ou d’une autre, à l’attaque du 7 octobre, que faut-il en conclure ? Certainement pas que l’agence est compromise. Au contraire, dans un contexte comme celui de Gaza, cela montre la rigueur des processus de contrôle au sein de l’agence.
Et pourtant, dans les médias, tu n’as pas le temps d’expliquer tout cela. En trois minutes, soit tu entres dans la complexité, et on t’accuse d’excuser le pire ; soit tu simplifies, et tu perds forcément en rigueur. C’est un piège. C’est d’ailleurs pour cela que je me suis tourné vers Twitter : je peux y structurer mes idées, citer mes sources, et prendre le temps d’expliquer ce que le format des plateaux ne permet pas toujours. On doit réinventer la manière de faire du droit, du plaidoyer et de l’information dans l’espace public, avec les outils dont on dispose aujourd’hui.
Retour d’expérience dans les médias
Parlons justement de tes expériences avec les médias. Tu as été récemment déprogrammé d’une émission de service public. Peux-tu revenir sur cet épisode et les raisons avancées par la chaîne ?
Ce n’était pas la première fois que ça m’arrivait. J’ai Ă©tĂ© dĂ©programmĂ© cinq ou six fois auparavant dans plusieurs Ă©missions. Et ce qui est frappant, c’est que cela survient souvent après la prĂ©-interview, une fois que la chaĂ®ne a validĂ© ma venue et sait très bien ce que je compte dire. Dans ce cas prĂ©cis, on m’a expliquĂ© que l’émission allait finalement adopter « un angle plus politique » et que mon approche juridique n’entrait pas dans ce cadre. En rĂ©alitĂ©, cela veut souvent dire : parler de rĂ©conciliation, de paix, ou des fameuses « solutions politiques » mais sans aborder les questions de justice. Je ne suis ni prĂŞtre, ni imam. Ma conviction c’est que le pardon et la rĂ©conciliation appartiennent aux victimes, et Ă elles seules. C’est leur droit individuel, cela relève de l’intime. Je viens avec une conviction simple, qui s’est renforcĂ©e en 18 ans de terrain : il n’y a pas de paix durable sans justice. La justice ne s’oppose pas Ă la paix, elle la prĂ©pare. Elle permet de canaliser la violence, de rompre les cycles de vengeance, de nommer les faits, d’établir les responsabilitĂ©s, et de poser un cadre juridique clair pour des solutions politiques justes. Le cadre juridique devrait donc ĂŞtre, selon moi, le point de dĂ©part du dĂ©bat politique – pas ce qu’on balaie d’un revers de main. Ce qui m’agace profondĂ©ment, c’est qu’on oppose d’ailleurs systĂ©matiquement droit et politique, comme si rappeler les obligations juridiques ou qualifier les crimes empĂŞchait de penser des solutions. C’est exactement le contraire.
D’ailleurs, dans cette émission, les invités ont passé leur temps à débattre de la solution politique – un ou deux États, qui doit gérer la bande de Gaza, quel rôle pour les États-Unis, pour la France, pour l’Union européenne… Mais dans le même temps, on a soigneusement évité de parler du droit international, des avis et ordonnances de la Cour internationale de Justice, du droit à l’autodétermination des Palestiniens, des mandats d’arrêt de la CPI, de la qualification de crimes contre l’humanité, de génocide, ou encore des obligations juridiques de la France pour mettre un terme à ces crimes et poursuivre les Français qui y participent. Bref, beaucoup de sujets déterminants. Et bien sûr, comme toujours, aucune voix palestinienne…
Au-delĂ de cette Ă©mission, tu as finalement Ă©tĂ© très peu sollicitĂ© par les mĂ©dias qui « font l’agenda », c’est d’ailleurs allĂ© dĂ©croissant.
Les principaux médias – TF1, France 2, et les grands talk-shows – ont, pendant des mois, totalement ignoré ce qui se passait en Palestine. C’était presque irréel, on avait l’impression de vivre dans une dimension parallèle, où ce drame n’existait pas. Cela dit, pour être honnête, j’ai été beaucoup sollicité après le mois d’octobre 2023, et je continue à recevoir des invitations. Mais j’ai fait le choix de les décliner, pour des raisons professionnelles et personnelles. La période où je suis intervenu très régulièrement dans les médias – entre octobre 2023 et août 2024 – m’a néanmoins profondément marqué.
Qu’est-ce qui t’a justement le plus frappé dans la manière dont ces médias ont traité tes interventions ?
La chose qui m’a le plus frappé, c’est la façon dont la parole d’un expert ou d’un témoin direct était placée sur le même plan que celle d’un chroniqueur sans la moindre connaissance du sujet. Même quand je venais parler de ce que je connaissais de l’intérieur – la justice internationale, l’UNRWA, la réalité de la vie à Gaza – pour y avoir consacré une partie de ma vie, ma parole était souvent traitée comme une opinion parmi d’autres, au même titre que celle de gens qui n’avaient jamais mis les pieds sur place, ni travaillé sur ces questions. C’est quelque chose de profondément troublant, qui rejoint ce qu’on évoquait plus tôt : ce règne de l’opinion, ce brouillard médiatique où tout se vaut, où la réalité s’efface derrière des prises de parole interchangeables.
Ça aussi m’a paru surréaliste. Quelques mois plus tôt, je dirigeais encore le bureau juridique de l’UNRWA à Gaza, où j’avais vécu près de trois ans. Je gardais des contacts quotidiens avec mes anciens collègues, avec mes amis palestiniens sur place qui me racontaient ce qu’ils vivaient, ce qu’ils voyaient. Et soudain, sur les plateaux, j’entendais des chroniqueurs sans aucune légitimité m’expliquer ce que vivent les Palestiniens de Gaza ou ce qu’est l’UNRWA. Cette inversion – entre l’expérience de terrain et le bavardage d’opinion – m’a profondément marqué.
As-tu perçu des différences dans le traitement médiatique selon les chaînes ou les formats ?
Oui, très clairement. Ce qui m’a marquĂ©, avec certaines Ă©missions, ce sont aussi les changements d’angle de dernière minute. Fin 2023, par exemple, BFM-TV m’avait invitĂ© Ă parler de droit humanitaire et d’accès Ă l’aide, en prĂ©sence – m’avait-on dit – d’une reprĂ©sentante de la Croix-Rouge. J’ai acceptĂ©, parce que l’angle annoncĂ© Ă©tait sĂ©rieux, cadrĂ©, et que le sujet correspondait Ă mon domaine d’expertise. Mais juste avant d’entrer en plateau, alors qu’on me fixait le micro, on m’annonce un « petit changement » : on allait finalement parler de lutte antiterroriste et de la lĂ©gitimitĂ© de la rĂ©ponse israĂ©lienne face aux crimes du Hamas. RĂ©sultat : plus aucun Ă©change sur le droit humanitaire, mais un dĂ©bat avec des personnes qui mĂ©langent tout – terrorisme, religion, gĂ©opolitique… Et souvent, ce sont les mĂŞmes personnes qu’on retrouvait Ă commenter, semaine après semaine, la guerre en Ukraine, la crise du Covid ou l’inflation. Toujours avec le mĂŞme aplomb. C’est ce jour-lĂ que j’ai dĂ©cidĂ© de ne plus accepter d’invitation sur BFM-TV. Je n’ai aucun problème Ă dĂ©battre, Ă condition que les règles du jeu soient claires. Sinon, ça ne sert Ă rien. Pire : participer dans ces conditions revient parfois Ă lĂ©gitimer un dispositif profondĂ©ment biaisĂ©, qui Ă©touffe le dĂ©bat au lieu de l’éclairer.
Ce type de dispositif est finalement très rĂ©pandu dans les « dĂ©bats » audiovisuels. T’es-tu plus largement demandĂ© s’il fallait continuer Ă participer ou se retirer de ces espaces ?
Oui, c’est une vraie question qu’on s’est posée entre collègues : faut-il continuer à aller sur les plateaux, ou pratiquer la chaise vide, au risque de laisser la propagande s’installer sans contradiction ? Heureusement, j’ai la chance d’avoir la boussole du droit pour m’orienter. Mais je ne vais pas mentir, j’ai eu quelques moments de doutes. Humainement, c’est épuisant. Se retrouver dans un paysage médiatique aussi uniforme et hostile, face à des gens qui se connaissent tous, se tutoient, parlent fort, avec aplomb et qui vous font passer pour un extrémiste simplement parce que vous défendez le droit international, ça use, ça fait douter.
Et si c’est parfois difficile pour moi, je n’ose mĂŞme pas imaginer ce que vivent les Palestiniens et Palestiniennes qui prennent la parole. En octobre 2023, j’étais dans l’émission « C ce soir » avec Karim Kattan, un Ă©crivain palestinien remarquable, d’une grande humanitĂ©. Il a Ă©tĂ© le premier Ă s’exprimer lors de cette Ă©mission, et il a dit une chose très forte : qu’en tant que Palestinien, il vivait dans la peur d’être exposĂ© Ă la haine, aux malentendus, que ses mots soient instrumentalisĂ©s. Il a tout rĂ©sumĂ© en une phrase.
Cela dit, je fais une vraie distinction entre les mĂ©dias. Des chaĂ®nes comme BFM-TV ou Sud Radio entretiennent une culture du clash ou du buzz. J’ai vite arrĂŞtĂ© d’y aller car je ne crois pas que cela contribuait Ă un dĂ©bat constructif. Ă€ l’inverse, dans des Ă©missions comme « C ce soir » sur France 5, ou « Un Ĺ“il sur le monde » sur LCI, les journalistes Ă©taient excellents, les intervenants avaient gĂ©nĂ©ralement une lĂ©gitimitĂ© sur le sujet, et la parole y Ă©tait mieux rĂ©partie. Mais mĂŞme dans ce type d’émission, j’ai vu Ă quel point le cadrage pouvait peser : on venait pour parler de Gaza, et l’émission finissait par tourner autour d’IsraĂ«l et de sa « chute morale ». Ce glissement peut sembler subtil, presque imperceptible, mais il peut ĂŞtre lourd de consĂ©quences.
Et ré-angler requiert alors beaucoup d’efforts, surtout si l’on est en minorité face à cinq autres intervenants, ce qui signifie un temps de parole haché et in fine très réduit, dans une discussion dont le centre de gravité est en permanence déplacé…
Bien sĂ»r. Le mĂ©decin humanitaire, RaphaĂ«l Pitti, l’a d’ailleurs parfaitement illustrĂ© dans l’émission « C ce soir », le 6 mai dernier. Les invitĂ©s du plateau revenaient sans cesse sur les crimes du 7 octobre, comme si cela justifiait tous les crimes commis ensuite par l’armĂ©e israĂ©lienne. Ă€ un moment, il s’est mis en colère, en demandant qu’on se concentre sur ce qui se passe actuellement Ă Gaza : les centaines de civils tuĂ©s, les hommes, les femmes, les enfants qui meurent de faim, de maladie. C’était un vĂ©ritable cri du cĹ“ur. Et devant ma tĂ©lĂ©vision, j’ai eu exactement la mĂŞme rĂ©action : on doit alerter sur l’urgence absolue de mettre un terme aux massacres, pas avoir des discussions parisiennes sur l’avenir politique de Benjamin Netanyahou. On ne peut pas refaire la mĂŞme Ă©mission toutes les semaines, en revenant systĂ©matiquement sur les mĂŞmes points. J’ai vraiment le sentiment que, depuis 19 mois, certains journalistes sont restĂ©s figĂ©s dans les mĂŞmes schĂ©mas cognitifs. C’est aussi pour cela qu’il est si essentiel d’inviter des Palestiniens, des humanitaires, des juristes spĂ©cialisĂ©s. Parce que ça permet de recadrer le dĂ©bat, de le ramener Ă la rĂ©alitĂ© du terrain, Ă ce que vivent les victimes – et non Ă ces joutes verbales souvent interminables et partisanes, qui finissent par faire oublier l’essentiel.
La couverture des actions engagées par JURDI
Ă€ l’étĂ© 2024, tu as participĂ© avec d’autres Ă la crĂ©ation de l’association Juristes pour le respect du droit international (JURDI). Peux-tu nous la prĂ©senter ? Les rĂ©dactions se sont-elles intĂ©ressĂ©es Ă cette initiative et l’association reprĂ©sente-t-elle dorĂ©navant un levier « facilitateur » pour faire valoir la voix du droit international dans les mĂ©dias ?
L’idée de cette association est née à la suite d’un échange avec une consœur parisienne, Sarah Sameur, qui m’a contacté en décembre 2023. Elle souhaitait lancer une pétition, à destination de la communauté juridique, appelant au cessez-le-feu et au respect du droit international au Proche-Orient. Mais paradoxalement, très peu de juristes ou d’avocats ont osé la signer, par peur des conséquences pour leur carrière. Elle m’a sollicité pour que j’utilise la visibilité dont je bénéficiais à l’époque afin de convaincre d’autres professionnels du droit de se joindre au projet. Finalement, seulement 300 personnes ont accepté de signer. C’était une déception, bien sûr, mais cela a fait émerger une idée : regrouper les juristes de bonne volonté pour remettre le droit international au cœur du débat public sur le conflit israélo-palestinien. C’est ce qui nous a motivés à fonder l’association JURDI, avec Sarah et un magistrat français, Ghislain Poissonnier. Aujourd’hui, l’association réunit près d’une centaine de juristes reconnus pour leur expertise : avocats, magistrats, professeurs de droit international.
Elle s’organise autour de trois axes principaux. Le premier, c’est la sensibilisation dans les médias. Nous voulons devenir une référence pour l’expertise juridique sur le conflit israélo-palestinien, en centralisant les demandes de participation médiatique, pour ne plus laisser chacun répondre de manière isolée. L’objectif est de faire de JURDI l’adresse incontournable pour toute analyse sérieuse et rigoureuse en droit international sur ce sujet. Le deuxième, plus académique, consiste à contribuer au débat intellectuel : publications d’articles, de tribunes, conférences, mais aussi production d’analyses et d’ouvrages de fond. Car cette séquence n’a pas été seulement un naufrage médiatique, elle a aussi affaibli la liberté académique sur ce sujet, et il est important de la défendre avec la même vigueur. Le troisième axe, peut-être le plus important à mes yeux, c’est celui du contentieux. Beaucoup ressentent une forme d’impuissance, comme si l’on ne pouvait rien faire. Or, nous, juristes, avons un rôle à jouer : engager des actions devant les juridictions françaises, européennes ou internationales, pour rompre avec l’impunité qui entoure ce conflit depuis des décennies. C’est d’autant plus urgent que les outils judiciaires ont parfois été détournés pour criminaliser celles et ceux qui demandaient simplement l’application du droit international. Pendant ce temps, des ressortissants ou des entreprises françaises participent – directement ou indirectement – à des crimes. Il est temps que la peur change de camp, et que chacun sache que l’impunité n’est plus une option.
Ce projet a suscité un vrai enthousiasme. De nombreux brillants juristes, avocats, enseignants nous ont rejoints, portés par une indignation profonde face à ce qui se passe en Palestine, et conscients des enjeux cruciaux que cela représente pour la survie du droit international. JURDI redonne de l’air à toute une profession, une communauté académique, souvent tétanisée, en créant un cadre collectif protecteur, qui permet à chacun de s’engager avec plus de sécurité. Ce que représente cette association, et la mobilisation inédite de la communauté juridique, est pour moi une véritable source de fierté et d’espoir. Je pense que JURDI est également utile pour les médias. Beaucoup prennent aujourd’hui conscience du besoin réel de pédagogie sur ces sujets complexes. Les informations que nous leur fournissons leur permettent aussi de mieux comprendre, de mieux traiter, et parfois de mieux nommer ce qui se passe.
Tu évoquais à l’instant la question des sanctions contre Israël, toujours introuvables dans le répertoire des actions du gouvernement français. Quel regard portes-tu sur le traitement médiatique de cette question spécifiquement ? Te semble-t-il satisfaisant ?
Non, pas vraiment. Et c’est précisément l’un des messages que nous avons voulu faire passer, à travers JURDI et certaines de nos actions : il existe une obligation juridique pour la France – et pour les autres pays de l’Union européenne – de prévenir le génocide et de lutter contre les crimes internationaux, y compris lorsqu’ils sont commis par un allié. Les sanctions sont l’un des instruments à disposition, et elles doivent être utilisées.
Je me souviens d’une Ă©mission rĂ©cente de « C ce soir », oĂą l’un des chroniqueurs s’interrogeait : « Que peut-on faire de plus pour IsraĂ«l ? » J’aurais eu envie de rĂ©pondre, de manière un peu ironique : « Que peut-on faire de moins ? » Mais plus sĂ©rieusement : il n’est pas nĂ©cessaire d’être crĂ©atif. La France et l’Union europĂ©enne ont dĂ©jĂ mis en place dix-sept paquets de sanctions contre la Russie, pour ses crimes en Ukraine. Il n’existe aucune raison juridique, politique ou morale de ne pas faire de mĂŞme avec IsraĂ«l. C’est une question de cohĂ©rence stratĂ©gique. La Cour internationale de Justice, dans ses ordonnances, a Ă©tĂ© très claire : les États qui ont un pouvoir d’influence sur les parties Ă un conflit doivent faire plus que les autres pour prĂ©venir les crimes internationaux, y compris le gĂ©nocide. Or la France est un alliĂ© d’IsraĂ«l, et l’Union europĂ©enne est son premier partenaire commercial. Des sanctions seraient d’autant plus efficaces que les liens sont Ă©troits.
Concernant le traitement médiatique, je trouve que le débat a mis beaucoup de temps à émerger. Il a fallu que la France commence à évoluer sur cette question pour que la presse s’y intéresse. Pourtant, cela fait des mois que nous poussons dans ce sens. En février 2024, ma consœur Sarah Sameur et moi-même avions déjà demandé des sanctions ciblées contre les responsables israéliens, y compris contre le Premier ministre Benjamin Netanyahou, au nom de 21 victimes de crimes commis en Cisjordanie. JURDI a également alerté à plusieurs reprises la France et l’Union européenne sur leurs carences dans la prévention du génocide à Gaza, sans réponse. C’est pourquoi nous avons adressé une mise en demeure à l’UE en mai 2025, pour qu’elle agisse enfin en conformité avec ses traités. Ces initiatives ont fini par trouver un écho médiatique, mais il a fallu insister, relancer, multiplier les démarches.
Ce que les médias et les responsables politiques ne semblent pas toujours comprendre, c’est que ce qui se joue ici dépasse le seul cadre juridique. Ce qui est en jeu, c’est la crédibilité du discours européen sur les droits humains et l’État de droit. À Gaza, l’Union européenne risque de perdre ses valeurs, son autorité morale, et sa cohérence. Dans un monde de plus en plus dur, instable, violent, ce serait une catastrophe pour le projet européen lui-même.
Tu as aussi évoqué, dans les médias, la responsabilité de la France d’enquêter sur ses ressortissants possiblement impliqués dans des crimes commis en Palestine. Comment cette question a-t-elle été traitée par les médias ?
Oui, c’est un sujet que j’ai souvent défendu publiquement, car il touche à la cohérence même de notre justice pénale, en France comme à l’échelle internationale. Prenons un exemple simple : tout le monde comprend qu’il est indispensable d’enquêter sur les Français partis combattre avec Daesh en Syrie, compte tenu des atrocités commises par cette organisation terroriste. Mais cette logique doit s’appliquer à tous les ressortissants français susceptibles d’avoir participé à des crimes internationaux – y compris dans le contexte de Gaza et de la Cisjordanie, où la gravité, l’ampleur et la systématicité des crimes exigent une réaction judiciaire à la hauteur des crimes commis. Si cette évidence ne s’impose pas, c’est qu’on n’a pas saisi ce qu’est le droit international ni ce qu’implique la complicité dans les crimes de guerre, crimes contre l’humanité ou génocide.
La chaĂ®ne de responsabilitĂ©s dans les crimes commis en Palestine est vaste. On pense parfois Ă l’individu qui se filme en train de commettre un acte de torture ou de dĂ©truire une habitation, mais ce n’est que la face la plus visible de l’iceberg. En rĂ©alitĂ©, il y a des milliers de personnes – militaires, politiques, civils – Ă tous les Ă©chelons de responsabilitĂ© qui contribuent, directement ou non, Ă des crimes comme les dĂ©placements forcĂ©s, la privation d’aide humanitaire ou la persĂ©cution des Palestiniens. Et si certains se montrent Ă visage dĂ©couvert sur les rĂ©seaux sociaux, c’est sans doute parce qu’ils sont convaincus qu’ils ne seront jamais inquiĂ©tĂ©s, ni en IsraĂ«l ni ailleurs. C’est cela le sentiment d’impunitĂ©. Or, c’est justement le rĂ´le du droit pĂ©nal international de mettre fin Ă cette impunitĂ©, en identifier toutes les responsabilitĂ©s, et pas seulement celles de l’auteur direct mais aussi celle des complices. PlutĂ´t que de parler de « crise humanitaire », il faut nommer ceux qui participent Ă crĂ©er cette famine en bloquant l’aide humanitaire, en dĂ©truisant les habitations, en ciblant le personnel humanitaire et les civils. Derrière chaque crime il y a un ou plusieurs criminels.
Quelques médias, comme RFI ou France 24, ont effleuré la question de la responsabilité de citoyens français. Mais dans la majorité des rédactions, on reste incapable de penser les crimes commis en Palestine comme systémiques, et impliquant aussi des ressortissants français. Ce refus alimente un récit bien connu : celui de crimes sans criminels.
Ce silence a un prix car il questionne la crédibilité de notre système judiciaire en particulier dans le domaine de la répression des crimes internationaux. On applaudit quand la France juge un Syrien ou un Rwandais pour des crimes commis à l’étranger, au nom de la compétence universelle. Mais ce principe ne tient que s’il est appliqué de façon cohérente, y compris à nos propres ressortissants et à ceux de nos alliés. Sinon, on retombe dans un double standard que de plus en plus de voix dénoncent, en parlant d’une justice néocoloniale : des puissances occidentales qui jugent les autres, mais jamais elles-mêmes.
Tu dénonces aussi l’euphémisation de certains termes. En quoi le vocabulaire employé contribue-t-il, selon toi, à masquer la réalité des crimes commis ?
Oui. On parle de « catastrophe humanitaire » comme s’il s’agissait d’une inondation ou d’un sĂ©isme. Or, ce n’est pas un phĂ©nomène naturel : ce sont des crimes, planifiĂ©s par un pouvoir politique et militaire, et exĂ©cutĂ©s par une armĂ©e. Chaque rouage de cette mĂ©canique porte une part de responsabilitĂ©. Il y a d’ailleurs aussi une forme de double standard dans le vocabulaire employĂ© dans certains mĂ©dias. En Ukraine, on n’hĂ©site pas Ă parler des bombardements russes, d’attaques sur les infrastructures civiles, de crimes de guerre. Ă€ Gaza, on parle de « catastrophe humanitaire », de « frappes ciblĂ©es », de « neutralisations ». On montre des enfants amputĂ©s, des civils sous les dĂ©combres, mais sans jamais Ă©tablir le lien avec les dĂ©cisions politiques et militaires qui ont conduit Ă ces scènes. C’est dĂ©shumanisant pour les victimes et dĂ©responsabilisant pour les auteurs.
Il y a un dernier point que votre association a mis dans le débat médiatique : il s’agit du survol du territoire français par Netanyahou et de l’inaction de la France à ce moment-là . Ce sujet non plus n’a pas eu le retentissement médiatique qui s’imposait.
En effet, même si nous avons tenté – et en partie réussi – à introduire cette question dans le débat public avec JURDI, l’affaire du survol du territoire français par Netanyahou est restée largement ignorée. Or, c’est un événement majeur : la France a laissé passer, au-dessus de son territoire, un chef de gouvernement visé par un mandat d’arrêt de la CPI pour crimes contre l’humanité, sans même examiner ses obligations juridiques. D’autres États européens avaient pourtant refusé ce survol.
Pour conclure cet entretien, qu’est-ce qui explique d’après toi ce traitement si partial ?
Je pense qu’il faudra des annĂ©es de recherches, mĂŞlant approches sociologiques, psychologiques et historiques, pour comprendre comment, en 2025, on a pu assister Ă un tel naufrage collectif. Il faudra aussi interroger cette tendance Ă se projeter dans les IsraĂ©liens, perçus comme proches de nous parce qu’« ils nous ressemblent », parce que beaucoup sont francophones, ou encore parce qu’« IsraĂ«l est une dĂ©mocratie, comme la nĂ´tre ». Il y a bien sĂ»r la puissance du discours sĂ©curitaire et antiterroriste, qui rĂ©sonne fortement chez une partie de nos concitoyens – y compris dans certaines rĂ©dactions, souvent paresseuses, qui empĂŞche de prĂ©senter ce qui se passe en Palestine sous un autre angle. Mais il y a aussi, plus profondĂ©ment, une approche qui en dit long sur une forme de racisme, voire de nĂ©o-colonialisme implicite dans le traitement mĂ©diatique, mĂŞme lorsque ces biais ne sont ni pensĂ©s ni reconnus comme tels. La dĂ©shumanisation des Palestiniens est aussi le fruit d’une stratĂ©gie israĂ©lienne assumĂ©e, qui vise Ă empĂŞcher l’accès de Gaza aux journalistes internationaux. Mais ce verrouillage devient un alibi commode, un argument circulaire : puisqu’on ne voit pas, on ne montre pas – et puisqu’on ne montre pas, on ne questionne pas. Cela n’entraĂ®ne aucune remise en question dans la profession.
On Ă©voquait tout Ă l’heure le fait que les rĂ©dactions continuent d’inviter des ambassadeurs ou des officiers de l’armĂ©e israĂ©lienne. Rien ne les y oblige. Elles pourraient très bien poser un cadre clair : « Nous ne vous donnerons plus la parole tant que vous ne nous autorisez pas Ă accĂ©der au territoire que vous contrĂ´lez. » Ce serait un positionnement Ă la fois stratĂ©gique, Ă©thique et dĂ©ontologique – simple, Ă©vident. Et pourtant, cela n’arrive pas. Alors, sous prĂ©texte qu’on ne voit pas directement mourir les femmes, les hommes, les enfants, on les invisibilise. On les dĂ©shumanise parfois. Et après, on feint de s’étonner que le paysage mĂ©diatique français soit si dĂ©connectĂ© du reste du monde. Il suffit pourtant de comparer avec Twitter ou Al Jazeera : deux salles, deux ambiances. Le fossĂ© entre le Sud global et le Nord est bĂ©ant, et il saute aux yeux. Encore aujourd’hui, certains commentateurs osent mettre en doute l’existence mĂŞme de la famine Ă Gaza. C’est du nĂ©gationnisme. C’est nier ce que des tĂ©moins objectifs et impartiaux rapportent depuis des mois. Et cela s’inscrit dans une campagne systĂ©matique de dĂ©crĂ©dibilisation de ces tĂ©moins.
Malgré le silence de nombreuses rédactions, l’inaction politique et le sentiment d’impuissance qui domine parfois, qu’est-ce qui te pousse à continuer à intervenir dans le débat public ?
Parce que l’information reste un levier d’action essentiel. MĂŞme quand le droit est marginalisĂ©, que les institutions vacillent, il reste possible d’éclairer, d’expliquer, de rappeler les principes fondamentaux posĂ©s après la Seconde Guerre mondiale. On ne peut pas se contenter de constater les dĂ©rives. Il faut continuer Ă occuper l’espace mĂ©diatique, Ă porter une parole rigoureuse, fondĂ©e sur les faits et sur le droit. Et si cela permet Ă un nombre croissant de personnes de mieux comprendre, de voir autrement ou de s’engager, alors cela en vaut la peine. Nous sommes tous liĂ©s par la promesse du « plus jamais ça ». Ă€ Gaza, comme dans les mĂ©dias, c’est aussi l’avenir de notre humanitĂ© commune qui se joue.
Propos recueillis par Pauline Perrenot.