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Petite histoire de la distribution de la presse (3/3) : menaces et enjeux actuels

par Jean Pérès,

Après avoir retracé dans un premier article la genèse, et dans un deuxième article le parcours des NMPP-Presstalis et de la loi Bichet de 1947 à nos jours, notre petite histoire de la distribution de la presse se termine par un aperçu de la situation actuelle. Celle-ci s’avère lourde de menaces, avec le dernier plan de redressement du distributeur, ainsi que les propositions du Rapport Schwartz visant à ouvrir la distribution à la concurrence sauvage en abrogeant la loi Bichet. Nous plaiderons en conclusion pour une réforme raisonnée de cette loi fondatrice.

Dernier plan de redressement

Dès 2012, Presstalis se trouve au bord de la faillite. L’Etat, les éditeurs et le distributeur s’accordent alors sur un plan de redressement, avec à la clé une aide publique de 250 millions d’euros, une réduction de moitié du nombre des salariés (de 2 500 à 1 250) et le nombre des dépôts est réduit de 140 à 63. Peine perdue, et rebelote fin 2017 : Presstalis compte 350 millions d’euros de fonds propres négatifs !

Le plan de la nouvelle directrice (depuis septembre 2017), Michèle Benbunan, consiste à renflouer le navire en ponctionnant l’ensemble des éditeurs de presse, d’abord de 25% de leurs recettes [1] et ensuite de 2,25 % de leur chiffre d’affaire pendant cinq ans, tout en licenciant 200 à 300 salariés sur les 1200 actuels ! Il faut ajouter à cela un prêt de l’État de 90 millions d’euros et une contribution de 53 millions des gros éditeurs.

Ce plan, imposé par les gestionnaires de Presstalis, pénalise gravement les petits éditeurs. Nombre d’entre eux risquent la faillite, comme Canard-PC. Montrées du doigt, les erreurs de gestion de l’équipe en place en 2012 sont manifestes (plan informatique coûteux, finalement inadapté et abandonné, création de plateformes de distribution surdimensionnées, diversification à contre emploi, indemnités de départ très élevées, etc.). Mais surtout la présidente, Anne-Marie Couderc et le directeur Vincent Rey ont annoncé des résultats positifs tout au long de la période 2012-2017 avant d‘admettre, in fine, que Presstalis était au bord du dépôt de bilan. Apparemment très surpris par la situation, dont ils auraient ignoré la gravité, les administrateurs (gros éditeurs) de Presstalis ont remplacé les désignés coupables par une nouvelle équipe dirigée par Madame Benbunan, également très surprise de ce qu’elle a découvert en prenant ses fonctions [2].

Il faut ajouter à cela que, selon l’enquête menée pour Le 1 par Philippe Kieffer, les gros éditeurs auraient bénéficié, chez les MLP et chez Presstalis, de « "remises", de "ristournes", de "marges arrière", de prestations soldées… […] Estimation la plus admise : entre 10 et 12 millions d’euros » [3]. D’où la colère compréhensible des petits et moyens éditeurs, qui s’exprime vertement par la voix de leur syndicat (SAEP), associé pour l’occasion à l’association des diffuseurs (AADP) et au syndicat des kiosquiers (SDK). Ils refusent le nouveau plan de redressement, et demandent, ainsi que Le 1, la constitution d’une commission d’enquête parlementaire, tandis que d’autres éditeurs manifestent publiquement leur mécontentement, et que d’autres encore [4] portent plainte au pénal contre la coopérative des magazines pour « présentation de faux bilans ».

On pourra trouver révoltant, et symptomatique de notre époque illusionniste, de voir ces milliardaires, les Dassault, Bolloré, Drahi, Arnault, Lagardère, Niel, Pigasse, propriétaires de journaux en déclin mais toujours influents, dont la distribution est financée en partie par l’État, en partie par l’ensemble des autres éditeurs, au nom de la solidarité coopérative, et parmi eux les petits éditeurs au risque de leur faillite, de voir ces milliardaires recevoir encore, pour leurs journaux respectifs, des aides de l’État représentant jusqu’à 15% de leur chiffre d’affaires, au nom du pluralisme, sans rire, de voir ces milliardaires qui font tourner la distribution à leur profit jusqu’à en creuser la crise et, tout à coup oublieux de leur idéologie libérale, en appeler sans gêne à l’État pour qu’il relance la machine, et l’État paie, jusqu’à la prochaine fois où il paiera encore, pour défendre la liberté d’expression si bien représentée par ces messieurs. Et à en croire Jean Stern, ils ne sont même pas affectés par les pertes de leurs journaux qu’ils déduisent de leurs impôts au niveau des holdings de leurs groupes. Alors, quand ils se livrent en plus à des manœuvres d’arrière boutique, au mépris de la loi, pour grappiller quelques rabais sur les barèmes de distribution…


Le rapport Schwartz et la mise à mort de la loi Bichet

Un premier rapport demandé à Gérard Rameix (ancien président de l’autorité des marchés financiers et déjà auteur d’un rapport sur Presstalis en 2012), remis fin 2017, concluait à la nécessité d’un dépôt de bilan de Presstalis. Il ne fut pas publié, malgré les réclamations des petits éditeurs. Que fallait-il cacher ?

Un deuxième rapport, demandé à Marc Schwartz (ex chef de cabinet de l’ancienne ministre de la Culture, Françoise Nyssen, et conseiller-maître à la Cour des comptes), remis en juin 2018, ne propose rien moins que l’abrogation de la loi Bichet et la livraison de la distribution de la presse à la concurrence sauvage.

La chose est bien enveloppée : le rapport fait 74 pages et prévoit notamment, en remplacement de la liberté de distribution de la loi Bichet, un « droit à la distribution » qui contraindrait les distributeurs « agréés » à accepter les demandes des éditeurs. Mais ne sont précisées ni les conditions de cette acceptation, car elles sont prévues, ni les critères d’agrément des distributeurs par une nouvelle autorité de régulation, l’Arcep [5], dont la compétence en la matière est contestée par nombre d’acteurs.

Le statut de coopérative pour la distribution d’éditeurs groupés ne serait plus obligatoire, ni son corollaire, l’égalité « un éditeur = une voix ». Tout éditeur serait donc, dans le projet Schwartz, soumis aux décisions de la société distributrice, où les plus gros éditeurs seront évidemment les décideurs, sauf s’il fait partie d’une coopérative. Autre point important : pour répondre à l’encombrement des linéaires des marchands de presse, le projet de loi leur donne la possibilité de choisir les publications qu’ils vendront (hors du carré obligatoire de la presse d’information politique et générale). Une « possibilité » de pure forme au regard du rapport de force entre kiosquiers et éditeurs, ces derniers étant en position d’imposer leurs publications moyennant une rémunération plus attractive pour le détaillant. Par ailleurs, la période de transition entre le système actuel et celui proposé par le projet de loi n’est pas du tout envisagée.

Ce projet de loi ne va pas, c’est le moins que l’on puisse dire, dans le sens d’une plus grande liberté de la presse, ce qui n’étonnera personne au vu des pratiques récentes de la macronie. Comme l’expose fort bien Emmanuel Schwartzenberg dans son blog, « le gouvernement soutient une loi qui détruit le système de distribution hérité de la Libération sans proposer d’alternative concrète. » [6].

Les réactions ne se sont pas faites attendre. Les MLP, la plupart des organismes représentant les petits et moyens éditeurs, les dépositaires, les marchands de presse, les kiosquiers et les syndicats de travailleurs ont fait savoir leur opposition, pour des raisons souvent différentes selon leur place dans le processus de distribution, mais toujours argumentées et documentées [7]. Par ailleurs, l’incertitude sur l’avenir a conduit de nombreux éditeurs à donner à Presstalis leur préavis de départ (le 5 octobre, E. Schwartzenberg parle d’un tiers d’entre eux), de manière à être prêts en temps utiles pour se tourner vers d’éventuels autres distributeurs nés sur les cendres de Presstalis, voire participer à leur constitution. Le projet de loi devait être déposé à l’Assemblée nationale au mois de novembre…


Pour une réforme de la loi Bichet

Un aspect positif de l’avant-projet de loi de Marc Schwartz est son article L.98-9 [8], qui étend à la distribution numérique le « droit à la distribution » tel que défini par cet avant-projet. Mais cette réforme serait également possible dans le cadre de la loi Bichet, en étendant au domaine numérique l’obligation de distribution faite aux coopératives, avec les ajustements nécessaires.

Par ailleurs, et malgré les profondes mutations du domaine de la presse et de sa distribution, il n’est pas évident que la loi Bichet soit à ce point anachronique et ne garde pas un intérêt très actuel :

1. La forme coopérative, même si elle n’a pas empêché la domination des gros éditeurs et surtout de Hachette en tant que distributeur, a tout de même exercé une forme de pression voire de menace pour prévenir les abus qu’une forme d’organisation purement capitaliste aurait autorisés. Quand un certain nombre d’éditeurs se plaignent de la gestion d’Hachette à la fin des années 1960 et des années 2000, Hachette compose. Quand les petits éditeurs se sont déplacés en nombre à l’assemblée générale 2016 des MLP pour voter contre le renouvellement du CA sortant (ce qui n’arrive tout de même pas tous les jours), ils l’emportent. Le principe « un associé = une voix » a alors joué pleinement son rôle. Si une réforme de la loi Bichet devait intervenir, elle pourrait renforcer ce rôle, en facilitant par exemple la participation des petits éditeurs à la gestion des coopératives.

2. L’obligation de distribuer tous les éditeurs candidats et selon les mêmes barèmes, autre pilier de la loi Bichet, même si elle a eu des effets pervers comme la multiplication des invendus et l’encombrement des rayonnages des marchands de presse, a aussi permis un développement, sans équivalent dans le monde, de la presse magazine. Si les gros éditeurs se plaignent de payer pour les autres alors qu’ils pourraient bénéficier de rabais sur les barèmes en raison de leurs gros tirages, ils se félicitent par ailleurs quand tous les éditeurs de magazines participent, au nom du même principe de solidarité, au financement de la distribution de leurs quotidiens. Et en ce qui concerne les marchands de presse, des aménagements sont possibles pour plafonner les livraisons (ce qui se fait déjà) et réguler les assortiments qu’ils reçoivent. Pas selon leur bon vouloir, ou pas seulement, mais grâce à une négociation avec les dépositaires, qui sont les mieux placés pour cette coopération.

3. Sur la gestion de la distribution – S’il y a une responsabilité de la loi Bichet dans la déconfiture de Presstalis, c’est bien celle de son article 4, qui a permis à Hachette de contrôler la distribution, et dont nous avons dit qu’il était le seul, mais décisif, à n’être pas conforme à « l’esprit de la Résistance ». Hachette n’a aucunement anticipé ni provisionné, pendant les années fastes et alors que les signes d’une crise profonde de la presse papier s’accumulaient, pour finalement se défiler avant la déroute. L’abrogation de l’article 4 [9] permettrait aux coopératives d’assurer directement et collectivement la distribution, comme c’est déjà le cas aux MLP.

4. Quant à l’autorité de régulation, de la même manière, il faudrait que les différents protagonistes de la distribution soient mieux et plus équitablement représentés : éditeurs, kiosquiers, dépositaires, syndicats de travailleurs, et peut-être aussi des journalistes et des représentants de la société civile, naturellement concernés par les questions de distribution de la presse. Une organisation mieux concertée et des barèmes équitables donnant toute sa place au principe de solidarité pourraient permettre un retour au monopole ; ce qui, au regard des effets mortifères de la concurrence entre Presstalis et les MLP (concurrence à la baisse des tarifs ruineuse pour les deux messageries), pourrait représenter une porte de sortie aux problèmes actuels.


***


La loi Bichet a bon dos. Il faut un prétexte aux détenteurs du pouvoir pour démanteler ce qui reste d’une conquête démocratique de l’après-guerre, et en même temps, réduire le toujours encombrant syndicat du Livre. Quand on veut tuer son chien…

Sans faire fi des sérieuses difficultés que rencontre le système de la distribution [10], on peut se demander si l’argument d’anachronisme n’est pas un cache-misère. En d’autres termes, ce n’est peut-être pas tant à cause de ses « insuffisances » ou de son « inadaptation » au monde contemporain, comme le prétend le rapport Schwartz, que le gouvernement cherche à se débarrasser de la loi Bichet, mais bien à cause de ses qualités démocratiques. Des qualités démocratiques qui, malgré bien des dysfonctionnements, entravent tout de même la prédation insatiable des plus gros acteurs et qui, de ce fait, ne cadrent que très moyennement avec l’air du temps et la vulgate capitaliste.

L’obligation faite aux coopératives d’accueillir tous les éditeurs, grands et petits, le droit de tous à être distribués, et selon les mêmes barèmes, la mutualisation des moyens de distribution (même les concurrents Presstalis et MLP utilisent souvent les mêmes circuits)... autant d’éléments témoignant d’un esprit démocratique que l’on ne trouve pas beaucoup ailleurs, par les temps (libéraux) qui courent, et qui, bien loin d’être dépassés, devraient être pensés au contraire comme des prémisses perfectibles dans le cadre d’une refonte bien plus globale du système médiatique, pour une presse libre, telle que l’envisage par exemple Pierre Rimbert dans son Projet pour une presse libre. Ou encore dans le cadre d’une réappropriation démocratique des médias, telle qu’elle est discutée au sein de notre association Acrimed.


Jean Pérès

 

Notes

[1Retenus en décembre 2017 et janvier 2018, et qui devaient être remboursés rapidement, ce qui n’est toujours pas fait.

[2On notera en passant que la gestion désastreuse de Presstalis par Anne-Marie Couderc ne lui aura pas trop porté préjudice, puisque dès sa sortie, elle fut nommée à la direction d’Air France.

[3La même enquête, unique en son genre, fait état pour le personnel dirigeant de « très hauts salaires (entre 80 000 et 150 000 euros annuels), restaurants, voyages, hôtels, luxueux séminaires… le tout menant à un montant annuel de notes de frais qu’on découvrira chiffré en millions d’euros. »

[4La Financière de loisirs (L’Écran fantastique, Graffiti art), Arxis presse, MGMP (Nexus), RPP et Rigel.

[5Autorité de régulation des communications électroniques et des Postes, dont les membres « indépendants » sont nommés par les deux chambres et le président de la République, comme ceux du CSA, et qui ne paraît pas plus interventionniste que lui.

[6Le lecteur intéressé par ces questions consultera avec profit le blog d’Emmanuel Schwartzenberg, une mine d’informations et d’analyses dans un domaine où la plupart des médias, pour des raisons évidentes, sont d’une grande discrétion.

[7Voir entre autres, pour les MLP, pour les diffuseurs, du côté de la CGT (voir aussi le projet CGT de réforme de la distribution), de celui de la CFDT, et enfin, concernant les dépositaires.

[8« Article L. 98-9. – Aucun service de communication au public en ligne assurant la diffusion numérique groupée de services de presse en ligne ou de versions numérisées de journaux ou publications de presse ne peut s’opposer à la diffusion d’un service de presse en ligne d’information politique et générale ou de la version numérisée d’un titre d’information politique et générale, dans des conditions techniques et financières raisonnables et non-discriminatoires. »

[9Du moins, de sa dernière phrase : « Si les sociétés coopératives décident de confier l’exécution de certaines opérations matérielles à des entreprises commerciales, elles devront s’assurer une participation majoritaire dans la direction de ces entreprises, leur garantissant l’impartialité de cette gestion et la surveillance de leurs comptabilités. »

[10Comme nous l’avons longuement fait dans cette série d’articles !

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