Biologiste (quand il rĂ©invente l’existence des races humaines), anthropologue (quand il refonde sur la nature la suprĂ©matie menacĂ©e des mâles), statisticien (quand il affole sa calculette pour chiffrer l’immigration), historien (quand il disculpe le rĂ©gime de Vichy), islamologue (quand il interprète Ă sa guise le Coran pour dĂ©nier aux musulmans la possibilitĂ© d’être français), mais aussi philosophe, politologue, Ă©conomiste et sociologue, Éric Zemmour est un touche-Ă -tout omniscient. On ne discutera pas ici des produits de son cerveau, mais de la place qui est accordĂ©e Ă ses Ă©lucubrations. « Ă€ quoi sert Éric Zemmour ? », demandions-nous en mars 2010. Plus de six ans plus tard, la mĂŞme question, Ă peine modifiĂ©e, mĂ©rite d’être posĂ©e Ă nouveau.
Suffisant insuffisant, Éric Zemmour dispose depuis de nombreuses années de multiples tribunes dans de nombreux médias. N’en retenons qu’un seul.
Les agents de propretĂ© urbaine (communĂ©ment appelĂ©s « Ă©boueurs ») ont Ă peine achevĂ© leur tournĂ©e dans la plupart des localitĂ©s qu’il est l’heure pour Éric Zemmour de dĂ©verser ses commentaires sur une autre voie publique : l’antenne de RTL. Succès garanti : RTL est largement en tĂŞte des audiences radios.
Mais cela, apparemment, n’est pas assez. L’éditeur Albin Michel, assez avisé pour savoir ce qu’est un livre à succès, publie donc en cette rentrée un recueil des chroniques diffusées sur RTL.
Est-ce assez rĂ©pandre ? Pas du tout. La loi de l’audience est dure mais c’est la loi. Avec Éric Zemmour, audience garantie : ça « fait polĂ©mique », ça « clashe » et ça « buzze », comme dit le vocabulaire en vigueur dans les mĂ©dias qui aiment par-dessus tout le bruit qu’ils font ou qu’ils entretiennent. Rien n’est plus urgent que d’accueillir le gĂ©nie mĂ©connu pour Ă©tendre la surface de son audience et papoter de la reproduction Ă©crite de ses « billets » radiophoniques.
On pourra alors tout Ă loisir s’étonner ou s’indigner, en cours d’émission ou dans la presse Ă©crite, de ce que le vocabulaire en vigueur (dĂ©jĂ mentionnĂ©) s’obstine Ă considĂ©rer comme des « dĂ©rapages ». Ceux qui rectifient les mensonges de l’Arrogant ne manquent pas. Et comme ceux qui le contestent ou qui le dĂ©testent, voire qui aiment le dĂ©tester, ne se privent pas de le faire savoir, il bĂ©nĂ©ficie d’une publicitĂ© supplĂ©mentaire : la publicitĂ© nĂ©gative, c’est encore de la publicitĂ©. Et Éric Zemmour occupe ainsi une position centrale dans les « dĂ©bats » du moment.
Faut-il le priver de parole ? Évidemment pas : ses tribunes, qu’il les garde – puisqu’il a des employeurs peu regardants prêts à le payer pour ça ! Faut-il lui servir de passe-plat ? Évidemment pas, non plus : il a ses tribunes, et cela suffit ! Faut-il lui répondre ? Ce n’est pas certain. Alors, à quoi bon cet article ?
Son enjeu ? Souligner une fois de plus les règles de fonctionnement du microcosme : des ouvrages tapageurs, vite lus, vite oubliés, rédigés ou compilés par des journalistes, bénéficient d’une promotion, élogieuse ou critique, assurée par de diligents confrères, qui occupe les temps d’antenne et noircit les colonnes des journaux. Et (faute de temps et de place ?) des dizaines d’ouvrages importants dont les auteurs sont parfois de journalistes et dont la plupart n’appartiennent pas au sérail ne bénéficient que de comptes rendus confidentiels, particulièrement à la radio et à la télévision.
Ainsi va le pluralisme dans le petit monde des grands mĂ©dias (qui est aussi celui de l’inanitĂ© verbale de la mĂ©diatisation selon leurs goĂ»ts). FermĂ© sur lui-mĂŞme, ce petit monde consacre trop souvent des bavards qui le consacrent et le confisquent. Dans une Ă©mission rĂ©cente de « On n’est pas couchĂ© », le 10 septembre, Vanessa Burggraf, nouvelle adepte du bon sens près de chez vous, dĂ©crĂ©tait que « les » mĂ©dias sont un contre-pouvoir. Elle voulait sans doute parler des grands mĂ©dias iconoclastes qui nous offrent Zemmour en guise de grand frisson.
Henri Maler