On croyait avoir Ă peu près tout lu au rĂ©pertoire du sexisme mĂ©diatique. C’était sans compter une sĂ©rie estivale signĂ©e Marianne – « Comment s’adresser à … » –, un format pensĂ© pour remplir des pages et divertir les lecteurs. Le principe ? « L’étĂ©, saison des rencontres. Mais avec le règne du tout-Ă -l’ego, les gens sont devenus d’une susceptibilitĂ© Ă vif. Chaque semaine, apprenons Ă identifier les personnalitĂ©s difficiles et Ă les gĂ©rer habilement. » Jusque-lĂ , hormis quelques indices trahissant d’emblĂ©e le conservatisme de ces rĂ©dactions parisiennes pĂ©tries d’un certain sens du « c’était mieux avant », tout est seulement insignifiant. Au fil des semaines, les deux auteurs donnent donc dans le second degrĂ© pour expliquer aux lecteurs comment s’adresser Ă « un people » (17/07), « un con » (31/07), « un fou » (14/08), mais aussi Ă « une future retraitĂ©e » (7/08) – observons fatalement l’emploi du fĂ©minin – et le 24 juillet… Ă « une chaudasse ».

« Le soleil et la plage incitent certaines crĂ©atures sans complexes et sans scrupule Ă adopter un comportement parfois très malaisant. Comment s’en dĂ©pĂŞtrer ? » Sous couvert d’humour, dopĂ©s au prĂŞt-Ă -penser masculiniste, les journalistes font Ă©talage du sexisme le plus crasse. Florilège :
- Ne confondez pas […] la vraie chaude open bar avec l’innocente allumeuse en microshort, la modeuse déguisée en pole danseuse, l’ado qui secoue ses couettes ou encore la simulatrice égarée (cherche du travail dans l’événementiel).
- Ne sous-estimez pas sa dangerositĂ©. Il est rare qu’une « chaude » assumĂ©e soit une authentique hĂ©doniste […]. Au mieux, vous avez affaire Ă une don Juane, qui vĂ©rifie sa sĂ©duction par le nombre. Au pire, une radasse sans foi ni loi qui veut atomiser votre frĂŞle petit Ă©quilibre affectif et Ă©conomique […].
- Intéressé ? Jouez-là subtil […]. Offrez-lui l’occasion de s’épancher (sous son 85D, un gouffre de détresse existentielle) […]. Concrétisez sur-le-champ si le contexte est favorable. Allez à l’essentiel, tâchez de savoir si elle vit seule. Loin ? Frigo rempli ? Boissons fraîches ? Netflix ? Attention à la dimension hystérique de ce type de femme (cherche qui la fuit, fuit qui la cherche).
- [C]e n’est pas une gentille. Elle veut contrôler de bout en bout la relation et vous prendra vite pour une merde si vous jouez les pachas ou les soumis.
- Si vous prenez le large le premier, attendez-vous à une pluie d’invectives (vous n’avez aucun goût, vous êtes prétentieux, misogyne, homo refoulé) et à affronter une furie, à deux doigts de la dénonciation #Metoo.
- La découverte de ce sentiment amoureux réveille en elle un romantisme niais qu’elle avait refoulé pour devenir une sex-killeuse. En deux minutes, c’est une mémère douce et câline.
Et ainsi de suite. Jusqu’en lĂ©gende de la photo accompagnant l’article : « La fameuse serial loveuse Jayne Mansfield, aux mensurations hors norme (102-53-91 cm) et au quotient intellectuel tout aussi exceptionnel (163 !). »
Comment les deux auteurs peuvent-ils plaider l’humour ? En particulier lorsqu’on constate que loin d’être un accident, cet article dessine une vision du genre (et du monde) que les deux auteurs ont eu prĂ©alablement l’occasion d’exposer, par exemple dans leur portrait de « la femme Jackie Sardou » – « grande gueule » Ă la « fĂ©minitĂ© invincible » opposĂ©e aux « fragiles obsĂ©quieux » et aux « nĂ©ofĂ©ministes Ă©plorĂ©es » [1]. Et ce, dans un hebdomadaire dont le passif est lourd en la matière, que l’on se remĂ©more les positions de la direction de Marianne lors de l’affaire DSK, celles de son ancien chef Jean-François Kahn – qui Ă©voquait alors un « troussage de domestique » sur France Culture –, mais aussi la flamboyance de Jacques Julliard Ă l’aube du mouvement MeToo, sans oublier, depuis, une croisade tout Ă fait franche contre « le wokisme », laquelle s’incarne rĂ©gulièrement dans des articles qui s’imaginent sans doute « dĂ©fier la bien-pensance » : « Comment faire pour que votre fille ne devienne pas une pouffe ? » (Marianne, 22/09)
Cette livraison estivale met néanmoins la barre très haut, reproduisant parmi le pire des stéréotypes sexistes et véhiculant des commentaires et des représentations que ne renierait aucun groupuscule prospérant sur une véritable haine des femmes. Un texte comme celui-ci en dit donc surtout très long sur ses auteurs, sur les affects qu’ils entendent mobiliser au sein du lectorat qu’ils pensent être le leur, mais aussi sur la complaisance de la rédaction (et de sa direction) à l’égard de ce type de discours, où il ne s’est visiblement trouvé personne pour mettre le holà . Une chose est sûre : dans un paysage médiatique travaillé par des courants réactionnaires toujours plus puissants, nombre de refoulés misogynes ne demandent naturellement qu’à s’exprimer davantage et sans entrave. Et face au backlash, Marianne ne sera jamais un rempart.
Pauline Perrenot