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Affaire DSK (6) : les journalistes savaient. Mais quoi ?

Dominique Strauss-Kahn allait annoncer sa candidature aux primaires socialistes et de nombreux journalistes le savaient de la bouche du principal intĂ©ressĂ©. Pourtant le silence Ă©tait de mise. Alors qu’aujourd’hui ces mĂŞmes journalistes, drapĂ©s de vertu, dĂ©fendent le droit Ă  la vie privĂ©e des hommes politiques, ils refusaient hier de parler de politique – en accord avec DSK – et d’annoncer un fait rĂ©el de la vie politique : la candidature aux primaires socialistes du directeur gĂ©nĂ©ral du Fonds monĂ©taire international.

Savoir et ne rien dire

C’est un leitmotiv depuis le dĂ©but de « l’affaire DSK » : « Nous ne savions pas. » Certes Dominique Strauss-Kahn Ă©tait connu pour ses mĹ“urs libertines, mais aucun journaliste ne semblait soupçonner qu’il puisse ĂŞtre violent avec les femmes. Pas mĂŞme Claude Askolovitch ou Jean-Michel Aphatie, eux-mĂŞmes prĂ©sents sur le plateau de l’émission « 93, Faubourg Saint-HonorĂ© » (5 fĂ©vrier 2007) lorsque Tristane Banon racontait en dĂ©tails l’agression dont elle avait Ă©tĂ© la victime prĂ©sumĂ©e. Les mĂ©dias ne savaient pas et ne voulaient pas savoir, arguant que tout cela n’était pas politique et relevait de la vie privĂ©e.

Dans Le Nouvel Observateur, Laurent Joffrin explique : « Procès de la presse, surtout : on lui reproche dĂ©jĂ  une forme d’aveuglement qui aurait cachĂ© au public ce qu’il aurait dĂ» savoir. […] La presse doit s’efforcer de publier des informations vĂ©rifiĂ©es » (19 mai 2011). MĂŞme argumentation pour l’actuel directeur de LibĂ©ration, Nicolas Demorand : « le dĂ©bat monte et, une fois encore, les journalistes français sont au banc des accusĂ©s. On connaĂ®t la chanson. Nous aurions su et n’aurions rien dit. L’omerta rĂ©gnait. […] Quitte Ă  ramer Ă  contre-courant de l’Ă©poque et contrairement aux injonctions entendues ici et lĂ , LibĂ©ration continuera, premier principe, Ă  respecter la vie privĂ©e des hommes et des femmes politiques » (18 mai 2011). Le commentaire est identique chez Alain Duhamel : «  On reproche aujourd’hui aux journalistes politiques de n’avoir pas su ou pas dit ce qui ne s’Ă©tait pas produit ou n’Ă©tait pas Ă©tabli. C’est ce qui s’appelle un anachronisme » (LibĂ©ration, 26 mai 2011). Et la direction de Marianne (Nicolas Domenach et Maurice Szafran) de reprendre en chĹ“ur : « Bien sĂ»r, nous en savions un bout sur la chronique de ces affaires privĂ©es qui n’Ă©taient plus vraiment intimes. Mais quel rapport avec la politique ? Aucun, avons-nous voulu croire. Quel rapport surtout avec une attitude violente envers les femmes ? Aucun. Alors, oui, nous nous taisions, au prĂ©texte du respect de la vie privĂ©e » (21 mai 2011).

On l’a bien compris : la prĂ©occupation première de ces journalistes est la politique. La vie privĂ©e n’importe pas. Très bien. Pourtant, le 29 avril 2011, quelques semaines avant le dĂ©but de « l’affaire », Dominique Strauss-Kahn rencontrait des journalistes de Marianne et leur avouait sa volontĂ© d’être candidat aux primaires socialistes. « Dominique Strauss-Kahn Ă©voquait en off le 29 avril dernier, devant la direction de notre journal, raconte Denis Jeambar dans Marianne, le 21 mai, sa dĂ©cision d’être candidat, sa future campagne, ses handicaps. […] Dominique Strauss-Kahn boucle dans ce [restaurant] trois-Ă©toiles un ultime tour de chauffe mĂ©diatique français avant de se lancer officiellement dans la bataille de la primaire socialiste Ă  la fin du mois de juin prochain. » Un tour de chauffe qui bĂ©nĂ©ficiera de « l’omerta » des journalistes. Et pas simplement de ceux de Marianne : « Au cours de la semaine, il a dĂ©jĂ  rencontrĂ© les rĂ©dactions du Nouvel Observateur et de LibĂ©ration », ajoute Jeambar. Ă€ ce rythme-lĂ , on peut penser que la moitiĂ© des Ă©ditorialistes vedettes et des directeurs de journaux parisiens Ă©taient au courant. Pourtant le secret a Ă©tĂ© bien gardĂ©.

Denis Jeambar explique : « Le but de ce dĂ©jeuner est Ă©vident : sans se dĂ©clarer, il entend afficher sa dĂ©termination Ă  se prĂ©senter Ă  l’élection prĂ©sidentielle. Pour autant, il fixe les règles du jeu. Un off complet. L’engagement est pris autour de la table de ne rien dĂ©voiler des Ă©changes qui vont avoir lieu. Il sera respectĂ©. » Évidemment. D’autant que Strauss-Kahn n’est pas lĂ  pour demander aux journalistes de faire leur travail. Il leur demande, au contraire, de ne pas le faire. Et de devenir des « militants », comme le rapporte Denis Jeambar : « Il insiste et dit que Marianne n’a pas d’autre choix que de le soutenir dans ce combat. Il se dĂ©couvre, peu soucieux Ă  cet instant prĂ©cis de l’indĂ©pendance des mĂ©dias, pas menaçant, mais pressant. […] Ce dĂ©jeuner devient, durant quelques instants une opĂ©ration Ă©lectorale, une prĂ©paration de terrain. Le masque est tombĂ©. Plus de propos allusifs. Si la requĂŞte est choquante, elle a le mĂ©rite d’être claire et de montrer la conception qu’a Dominique Strauss-Kahn de la presse : c’est un rapport de soumission qu’il sollicite, un engagement militant. » Une sollicitation qui sera satisfaite puisque rien ne sortira de cet entretien et des prĂ©cĂ©dents avec LibĂ©ration et Le Nouvel Observateur.

Or DSK avait clairement fait part de ses intentions aux journalistes qu’il a rencontrĂ©s. C’est ainsi qu’Antoine Guiral Ă©crit dans LibĂ©ration, le 18 mai, relatant l’entrevue du 28 avril entre divers reprĂ©sentants de LibĂ©ration et Strauss-Kahn : « [DSK] met tout de suite les pieds dans le plat. [...] Oui, il sera candidat Ă  la primaire du PS et se fait “un devoir pour le pays qui va tellement mal” de se lancer dans la bataille de l’ÉlysĂ©e. » Pas d’ambiguĂŻtĂ©, donc. Mais il aura fallu attendre près de trois semaines, et les Ă©vĂ©nements de New York, pour que l’information soit communiquĂ©e. On ne peut que sourire (ou grimacer), a posteriori, Ă  la lecture de l’Ă©ditorial de Paul Quinio, le 28 avril, dans lequel il espĂ©rait, la main sur le cĹ“ur, une primaire socialiste « bien organisĂ©e, ouverte, transparente, sans le moindre soupçon de fraude ». Ou lorsque l’on relève, comme l’a fait ArrĂŞts sur images, que LibĂ©.fr, le 4 mai, Ă©voque les « deux longs mois pour que se dĂ©chaĂ®nent les bookmakers » quant Ă , notamment, la candidature de DSK. De toute Ă©vidence, les paris Ă©taient faussĂ©s. Et on peut se demander combien de temps les journalistes de Marianne, de LibĂ©ration et du Nouvel Observateur auraient fait courir leurs lecteurs si « l’affaire DSK » n’avait pas Ă©clatĂ©.

Chut !

Alors que penser de la sincĂ©ritĂ© de ces journalistes qui mettent en scène le jeu de la cuisine politique, qui commentent les silences des hommes politiques et qui anticipent sur leurs futures dĂ©clarations (ou non) de candidature ?

Que penser Ă©galement de ces mĂ©dias qui vendent du papier en pronostiquant qu’untel sera « certainement » candidat, alors qu’ils le savent dĂ©jĂ  de la bouche de celui-ci ?

Que penser enfin de ces Ă©ditorialistes qui publient des livres emplis de « rĂ©vĂ©lations » (par exemple Franz-Olivier Giesbert) alors qu’elles auraient pu nourrir leur journal ?

Jean-Louis Borloo annoncera-t-il sa candidature ? Dominique de Villepin ira-t-il ? Le NPA proposera-t-il un candidat ? Eva Joly va-t-elle se dĂ©sister au profit de Nicolas Hulot ? Avec cette affaire, nous sommes en mesure de faire l’hypothèse qu’une grande partie des journalistes politiques connaissent dĂ©jĂ  les rĂ©ponses Ă  ces questions, mais refusent de les donner. RĂ©pondre reviendrait Ă  couper court au petit spectacle mĂ©diatique.

Ă€ propos de la vie privĂ©e de Strauss-Kahn, Alain Duhamel s’interroge : « Est-il souhaitable, est-il lĂ©gitime de se transformer en colporteur de ragots ou en voyeur d’alcĂ´ves ? Est-ce la vocation du commentaire politique ? » Non, ce n’est pas souhaitable. Mais si la vocation du commentateur politique n’est ni de colporter des ragots sur la vie privĂ©e, ni de donner des informations politiques aux lecteurs, quelle est sa vocation ?

Pour Joseph-MacĂ© Scaron, de Marianne, « ce conspirationnisme dans l’affaire DSK s’appuie sur une mĂ©fiance Ă  l’encontre des journalistes rĂ©putĂ©s avoir dissimulĂ©, depuis des annĂ©es, certains secrets tĂ©nĂ©breux qui entouraient le patron du FMI et que se murmurait en off un petit cĂ©nacle d’initiĂ©s » (21 mai 2011). Mais n’est-ce pas ce mĂŞme « petit cĂ©nacle d’initiĂ©s » qui dissimulait que DSK Ă©tait candidat aux primaires ? Chut…

Alors quand Nicolas Demorand, prĂ©sent lors de la rencontre avec Strauss-Kahn le 28 avril, s’interroge : « Ă€ quel moment la sexualitĂ© devient un sujet politique ? » On a envie de rĂ©pondre : « Ă€ quel moment la politique devient un sujet de politique ? » Parce que l’annonce de la candidature de DSK tant attendue, tant souhaitĂ©e, tant commentĂ©e, Ă©tait un sujet politique. Un sujet politique devenu secret politique bien gardĂ©.

Les journalistes savaient, donc.

Mathias Reymond

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