Gavage, justification et implication, telles sont les mamelles de la couverture médiatique sur la guerre en Irak.
Le "festin" a longtemps Ă©tĂ© prĂ©parĂ© Ă l’avance (couverture pĂ©remptoire de ces derniers mois) dans l’arrière-cuisine du paysage mĂ©diatique français [1] et le 20 mars, nous avons eu droit en guise d’information Ă un vĂ©ritable "gavage" : l’information qui rend lucide est remplacĂ©e par une saturation qui rend malade : une vĂ©ritable intoxication, dans les deux sens du terme.
RĂ©cit de la journĂ©e du 20 mars sur les ondes du service public. A priori ou factuellement (au choix) dans la rĂ©alitĂ©, les premiers bombardements de l’opĂ©ration "LibertĂ© pour l’Irak" ne se sont dĂ©roulĂ©s qu’entre 3 et 5 heures par des attaques ciblĂ©es, dont il faudra attendre longtemps de connaĂ®tre les objectifs et les effets. C’est dĂ©jĂ trop, mais c’est tout. Pourtant, dans les mĂ©dias chauds comme France-Info ou France 2 oĂą le compte-rendu de cette opĂ©ration ne devrait tenir effectivement que quelques minutes, il se rallonge interminablement. France-Info sur la tranche 10-13 ne dĂ©croche pas du sujet : les faits en Irak ( attaque, contre-attaque dont on n’a qu’une connaissance très approximative) sont expĂ©diĂ©s, et sont le point de dĂ©part et le prĂ©texte du dĂ©roulage de la pelote : sĂ©quence analyse, sĂ©quence Ă©conomie, sĂ©quence rĂ©actions en boucle (le tour du monde en un quart d’heure), sĂ©quence tĂ©moignages des envoyĂ©s spĂ©ciaux avec mise en scène de type superproduction hollywoodienne ("il est 5.32" commence le journaliste "et soudain", il s’interrompt alors pour laisser place pendant dix interminables secondes au bruit des sirènes Ă Bagdad) ... Atmosphères, atmosphères…
Cette surinformation apparente dissimule une sous-information effective. L’importance des enjeux est masquĂ©e par le simulacre de "la guerre en direct". Ce n’est plus de l’information explicative, mais du remplissage, comme si la longueur des temps d’antenne garantissait l’Ă©paisseur de l’information.
Ce gavage quasiment forcé confine parfois au mauvais goût lorsque le journaliste de France-Info en lançant, enfin, autre chose comme le bulletin météo après la synthèse sur les bombardements se fourvoie : "et maintenant les nouvelles du ciel"..
Les mĂ©dias n’ont pas le choix : l’argent mis sur le tapis (de bombes) doit bien se justifier pour retenir, comme savait le faire Sherazade, le zappeur, mais avec ce risque assumĂ© que ces pratiques de dilatation conduisent Ă des effets secondaires dangereuses : une « dĂ©hiĂ©rarchisation » de l’information par sa dilution dans un maelstrom de faits qui se nivellent [2]. Ils cachent Ă©videmment un motif peu noble pour ces chevaliers de l’information : le retour sur investissement. Et tous les moyens sont bons, dont l’implication. Ainsi sur France-Inter (21 mars), pendant le 7-9, on peut entendre StĂ©phane Paoli dĂ©clarer : "vous ĂŞtes nombreux Ă nous appeler, nous sommes nombreux pour vous rĂ©pondre". France-Info, dans la mĂŞme quĂŞte de justification, inaugure mĂŞme une sĂ©quence dans sa tranche d’information qui est une sorte de courrier des lecteurs lus par le "directeur du multimĂ©dia" ("vous ĂŞtes nombreux Ă vous manifester"). Quand l’auditeur devient objet de l’information au mĂŞme titre que la dĂ©claration de Chirac, il ne peut que se sentir "sur concernĂ©" et ... Ă©couter.
Si on a pu parler depuis longtemps de l’alignement de l’information en France sur celle de CNN - la "CNNisation" - sans vraiment en voir la manifestation probante, la mutation est dĂ©sormais effectuĂ©e. Un seul exemple : France 2 a adoptĂ© le bandeau dĂ©roulant sous le Pujadas ou le Bilalian. Étrange pratique, au fond : avez-vous dĂ©jĂ essayĂ© de lire et Ă©couter en mĂŞme temps ? C’est impossible, la dĂ©perdition d’information est Ă©vidente entre les deux signaux. Ceci posĂ©, comme le rabâchage bat son plein, les informations parviennent mais pas dans l’ordre dans lequel elles le devraient ce qui renforce l’impression de chaos et de dĂ©sarroi et justifie, une fois de plus, le gavage. Enco re, encore, encore. Ainsi bombardĂ©e avec frĂ©nĂ©sie et stylisation (ondes phosphorescentes sur Bagdad, images pixĂ©lisĂ©es et prises de vues clippĂ©es des avions de l’US Air Force), l’information nous est offerte comme une drogue Ă pleines poignĂ©es. Avec une touche de service public dans l’ocĂ©an de dramatisation Ă l’amĂ©ricaine, quand Pujadas, adopte un ton paternel avec ses envoyĂ©s spĂ©ciaux ("faites attention Ă vous") : un conseil que l’on ne peut que partager.