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Contre-réformes et mobilisations sociales

Ouest-France au secours de la République en danger

par Henri Maler,

Le 10 juin 2003, Ouest France publie un éditorial de Jean-Yves Boulic qui, sous le titre « Quand l’enjeu devient politique », vient au secours de la République en danger.

Cela commence par une élégante opposition entre les bruits et les arguments (je souligne) :

« Tandis qu’une fois de plus vont retentir les clameurs et fleurir les calicots des manifestants battant le pavé des villes, la parole va tenter de reprendre ses droits : à l’Assemblée nationale où s’ouvre, aujourd’hui, le débat sur la réforme des retraites (…) et à Matignon où se tient une rencontre entre ministres et syndicats d’enseignants. »

Et après une subtile concession au droit d’inventaire (« On peut critiquer ce gouvernement sur différents points, notamment une politique de l’emploi trop peu volontariste et une réforme des retraites au financement trop aléatoire »), vient la charge antisyndicale, en trois temps :

1. « Mais quel paradoxe, tout de même, d’entendre le secrétaire général de la CGT demander à Jean-Pierre Raffarin de ne pas traiter les manifestants grévistes en « adversaires politiques » et reprocher au Premier ministre une « méthode brutale » pour imposer son choix de réforme ! N’est-ce-pas exactement ce que pratiquent les opposants vis-à-vis de ce gouvernement ? ».

Pauvre Raffarin, victime de la brutalité de ses « opposants ».

2. « « Vous avez les manettes du pouvoir, mais les syndicats détiennent la légitimité sociale par l’expression des salariés », a lancé Bernard Thibault. C’est oublier un peu vite que d’autres syndicats ont une « expression » différente et, surtout, que le très faible taux de syndicalisation en France ne permet pas aux leaders syndicaux de confondre « représentativité » et « légitimité ». »

Cette phrase n’a aucun sens, excepté celui qu’elle laisse deviner : les syndicats, les grévistes et les manifestants ne peuvent se prévaloir d’aucune légitimité.

Vient alors le coup de grâce : l’opinion quand elle est solidaire des grévistes est semblable à celle qui était favorable à l’Armistice en 1940. Pétainiste.

3. « Ou alors il [Bernard Thibault] se base sur l’état supposé de l’opinion. Mais cette « opinion », soi-disant testée par de soi-disant sondages, est forcément troublée, hésitante, comme toujours quand il s’agit d’un problème complexe à appréhender, doublé d’un effort à fournir. En 1940 aussi, l’« opinion » était majoritairement favorable à l’Armistice... »

Il faut surmonter son dégoût et étudier attentivement ce crachat.

L’opinion serait testée par de « soi-disant sondages ». Cette stupidité ne manque pas de sel. Car les sondages en question sont de véritables sondages, même quand ils sont défavorables au gouvernement. Ce n’est pas ici que l’on fera l’éloge de leur vertu démocratiques et de leur valeur scientifique (Voir notre rubrique Sondologie et sondomanie. Note d’Acrimed). Mais lire sous la plume d’un folliculaire d’ Ouest France une critique des sondages nous garantit sans doute que ce vénérable journal n’en commentera jamais plus !

En vérité, il ne faut tenir aucun compte de l’opinion. En effet : (…) « cette « opinion » (…) est forcément troublée, hésitante, comme toujours quand il s’agit d’un problème complexe à appréhender, doublé d’un effort à fournir. ».

L’opinion ne comprend que les problèmes simples, doublés d’une absence d’effort. Pour le reste, qu’elle s’en remette à la sagesse des gouvernants et de l’éditorialiste d’Ouest France !

Dont la prose, de sirupeuse, devient boueuse, quand l’opinion de 2003 et donnée pour équivalente à celle de 1940. Un vibrant appel à la Résistance contre les pétainistes de 2003 !

Le sauveur de la République en danger n’est pas au bout de sa peine (et de la nôtre), car voyez-vous :

« L’enjeu est désormais (…) celui de l’autorité de l’État et de la crédibilité du gouvernement. ».

Suivent alors tous les poncifs distillés par le Figaro. Il suffit (presque) de citer :

« Va-t-on, par lâcheté, laisser aux extrêmes le soin de dicter au pays les solutions les plus déraisonnables ? Le gouvernement a une majorité parlementaire et une base sociale avec le soutien de la CFDT. ».

La CFDT, base sociale du gouvernement ? Chérèque, réveille-toi !

« Pourquoi un tel gouvernement, démocratique, devrait-il être tétanisé à l’idée d’affronter la contestation d’une frange de la population les salariés du secteur public qu’il juge contraire à l’idée qu’il se fait de l’intérêt général ? Pourquoi devrait-il se soumettre au diktat d’une opposition qui cherche à le décrédibiliser en le poussant à renoncer à ses projets, c’est-à-dire à capituler ? ».

Raffarin ne sera donc pas notre nouveau Pétain !

Et enfin :

« (…) La « gauche réformiste » a décidément bien du mal à naître dans ce pays, complexée, phagocytée, voire terrorisée, par une autre gauche qui se croit « critique » et qui n’est qu’archaïque. Beaucoup de fonctionnaires n’osent pas contrer les plus durs d’entre eux ; beaucoup d’intellectuels n’osent pas dénoncer l’utopisme ou la démagogie de la gauche extrême. Et c’est ainsi que la surenchère triomphe et que le dialogue démocratique dépérit. »

Car le « dialogue démocratique » s’épanouit, sachez-le, dans les colonnes d’Ouest France.

Post-Scriptum : Lire Les syndicats d’Ouest-France ripostent : « Ni extrémistes, ni collabos ! »

 

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