Depuis l’élection d’Emmanuel Macron en mai 2017, les attaques du gouvernement contre les mĂ©dias touchent toute la chaĂ®ne de production de l’information. Elles se manifestent, tout d’abord, dans des projets de loi et des textes lĂ©gislatifs, dont les deux piliers sont la loi dite du « secret des affaires » et la loi « fake news ».
Elles prennent aussi la forme de saignĂ©es budgĂ©taires, « baisses de dotations » infligĂ©es Ă l’audiovisuel public, qui assèchent un peu plus sa capacitĂ© de produire une information de qualitĂ© [1]. Elles s’incarnent encore dans des plaintes gouvernementales, ciblant des articles de presse jugĂ©s embarrassants pour l’État et ses affaires politico-Ă©conomiques, ou dans les convocations de journalistes par l’appareil d’État.
Elles s’exercent Ă©galement dans les violences policières Ă l’encontre des journalistes, visĂ©s en tant que tels, entravĂ©s sciemment dans l’exercice de leur mĂ©tier, en particulier durant les mois de mobilisations des gilets jaunes, mais Ă©galement au cours des manifestations « anti-G7 », en aoĂ»t 2019. Des violences dont l’ampleur a Ă©tĂ© jugĂ©e « inĂ©dite » par Reporters sans frontières en mai 2019.
Enfin, ces attaques se traduisent dans un certain nombre de déclarations et d’anathèmes publics qui, du fait de leur fréquence, créent une petite musique témoignant d’un mépris profond pour la profession, autant que d’un rapport pour le moins contrarié à la critique, adossé à une violence, verbale cette fois-ci, parfaitement assumée [2].
Des lois liberticides : du « secret des affaires »â€¦
Dix mois. C’est le temps qu’il aura fallu au gouvernement Macron pour dĂ©clencher une première vague d’indignation dans le secteur des mĂ©dias, après avoir mis Ă l’agenda de l’AssemblĂ©e nationale la loi relative Ă la protection du secret des affaires. Cette dernière fut promulguĂ©e le 30 juillet 2018, malgrĂ© la mobilisation de plus d’une centaine de syndicats de journalistes, sociĂ©tĂ©s de rĂ©dacteurs, organes de presse, collectifs et ONG, dans le cadre notamment du collectif « Informer n’est pas un dĂ©lit » et de la pĂ©tition « Stop secret des affaires », qui a recueilli plus d’un demi-million de signatures. Cette large mobilisation s’est confrontĂ©e Ă l’inflexibilitĂ© du pouvoir politique et de l’AssemblĂ©e, sourds aux revendications des journalistes, mais tout ouĂŻe Ă celles des industriels.
Faisant sien l’adage de Gilles Le Gendre selon lequel l’erreur des cadres de La RĂ©publique en marche serait d’être « trop intelligents, trop subtils, et trop techniques », le rapporteur de la loi et dĂ©putĂ© LREM RaphaĂ«l Gauvin, ancien avocat d’affaires, affirmait que « [leur] dĂ©marche n’a pas toujours Ă©tĂ© comprise » (LibĂ©ration, 13 juin 2018). Selon des propos rapportĂ©s par Le Monde (18 janv. 2018), il osait encore : « Contrairement Ă ce que certains pensent, [c’est aussi] pour mieux protĂ©ger les journalistes », tandis que sur France Info (26 mars 2018), il balayait d’un revers de main toutes les questions de Jean-Pierre Canet, co-fondateur de l’émission « Cash Investigation » : « En aucun cas, la loi ne remet en cause la libertĂ© d’informer ».
Et pourtant… Comme nous l’écrivions en mai 2018 [3], cette loi « s’inscrit dans une tendance durable de la part des dĂ©tenteurs du pouvoir Ă©conomique Ă mobiliser les ressources du droit pour dissuader les enquĂŞtes portant sur la façon dont ils mènent leurs affaires et soustraire ainsi Ă l’attention du public des informations d’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral. » Une aubaine pour des capitalistes adeptes des « procès-bâillons », infligĂ©s aux journalistes d’investigation dans le seul but de les dissuader d’enquĂŞter, en faisant peser sur leurs Ă©paules des menaces juridiques, symboliques et financières. Le cas de Vincent BollorĂ© – pour ne citer que lui – et de son acharnement contre les mĂ©dias, de Mediapart Ă Challenges en passant par L’Obs, Le Point, France 2 ou Basta !, est exemplaire. Et ce ne sont pas les maigres dispositions prĂ©tendant garantir la libertĂ© d’expression qui feront office de garde-fous. Jusqu’à la promulgation de la loi, le collectif « Stop secret des affaires » n’a en effet eu de cesse d’alerter sur un texte qualifiĂ© d’« outil de censure inĂ©dit » :
La dĂ©finition au large spectre du secret des affaires permettra aux entreprises de soustraire l’essentiel de leurs informations du dĂ©bat citoyen. Les lanceurs d’alerte seront systĂ©matiquement traĂ®nĂ©s en justice, avant mĂŞme de pouvoir faire la preuve de leur bonne foi. Les reprĂ©sentants du personnel pourront ĂŞtre poursuivis pour avoir diffusĂ© des informations aux salariĂ©s. Les ONG devront dĂ©montrer qu’elles agissent pour le bien commun. Et les organes de presse pourront ĂŞtre assignĂ©s devant des tribunaux de commerce. (LibĂ©ration, « Secret des affaires : monsieur le PrĂ©sident, en marche vers la censure ? », 12 juin 2018)
Les consĂ©quences de l’adoption de ce texte ne se sont pas fait attendre. Deux mois plus tard, le site Les Jours (27 sept. 2018) rapporte que, invoquant le secret des affaires, l’Agence nationale de sĂ©curitĂ© du mĂ©dicament (ANSM) a effacĂ© d’un document transmis Ă un avocat « des informations essentielles [concernant] le lieu de production et le nom de l’entreprise qui fabrique le principe actif du nouveau Levothyrox [NDLR : un mĂ©dicament dont la nouvelle formule est mise en cause pour ses effets indĂ©sirables] ». En novembre 2018, soit quatre mois après la promulgation de la loi, Le Monde bute Ă son tour sur le secret des affaires dans le cadre d’une investigation de longue haleine menĂ©e avec des journalistes internationaux sur les dangers de certains implants mĂ©dicaux (« Implant Files ») [4]. Au nom de la loi, la Commission d’accès aux documents administratifs (CADA) n’arbitre pas en faveur du quotidien, qui s’est vu refuser la transmission de documents par l’entreprise chargĂ©e d’attribuer aux dispositifs mĂ©dicaux des certificats sans lesquels ils ne pourraient ĂŞtre vendus en Europe. Le Monde a par la suite saisi le tribunal administratif, rejoint par 36 autres organisations, sans qu’aucune date ne soit fixĂ©e, Ă ce jour, pour l’examen du dossier. Une entrave Ă©vidente Ă l’enquĂŞte et au droit d’être informĂ© :
Alors que l’invocation du secret des affaires était plutôt attendue de la part de firmes souhaitant protéger leurs intérêts commerciaux, c’est une instance publique qui en use pour la première fois. Et, qui plus est, pour l’opposer à des journalistes en quête de documents publics concernant une question de santé. (Le Monde, 2 juil. 2019)
… Ă€ la prĂ©tendue loi contre les « fake news »
Au mĂŞme moment s’abat un deuxième coup de massue. En novembre 2018, le Parlement vote la « loi contre la manipulation de l’information » en pĂ©riode Ă©lectorale, dite loi contre les « fake news », annoncĂ©e par Emmanuel Macron dès janvier de la mĂŞme annĂ©e, et Ă nouveau très dĂ©criĂ©e par les journalistes et de nombreuses associations, comme La Quadrature du Net. Tous dĂ©noncent le caractère flou et bancal des dĂ©finitions que donne la loi aux « fausses nouvelles ». Les critiques pointent Ă©galement l’hypocrisie que reprĂ©sente la restriction de son champ d’application, cantonnĂ© aux trois mois prĂ©cĂ©dant un scrutin national. Ainsi la pĂ©riode du « grand dĂ©bat », que d’aucuns ont assimilĂ© Ă une campagne Ă©lectorale dĂ©guisĂ©e, seulement quelques mois avant les Ă©lections europĂ©ennes, n’est-elle pas concernĂ©e… D’autres voix se sont Ă©galement fait entendre contre le caractère expĂ©ditif de la procĂ©dure de rĂ©fĂ©rĂ© (la dĂ©cision doit ĂŞtre rendue par le juge dans les 48h), et contre le pouvoir grandissant octroyĂ© au CSA et aux plateformes (Facebook, Twitter, etc.), n’ayant a priori ni les compĂ©tences ni la lĂ©gitimitĂ© d’arbitrer « le vrai du faux » et de censurer des contenus numĂ©riques [5].
Moins d’un an plus tard, en juin 2019, Nicole Belloubet et le secrĂ©taire d’État au NumĂ©rique CĂ©dric O lancent deux nouveaux pavĂ©s dans la mare mĂ©diatique. Dans une interview au JDD (15 juin 2019), la ministre de la Justice profite de l’examen de la proposition de loi « visant Ă lutter contre les contenus haineux sur internet » pour annoncer vouloir retirer l’injure et la diffamation de la loi de 1881 sur la libertĂ© de la presse. PrĂ©tendant Ă©galement s’engager d’arrache-pied contre la « cyberhaine », CĂ©dric O plaide quant Ă lui pour la crĂ©ation d’un « Conseil de l’ordre » des journalistes, « invitĂ©s » Ă prendre leur part dans la lutte contre les fausses nouvelles, faute de quoi… « ce sera l’État qui le fera, au bout du bout ». Une dĂ©claration qui n’a pas manquĂ© de « faire tilt » chez certains observateurs se rappelant la rĂ©action d’Emmanuel Macron, en mai 2017 devant Jean-Jacques Bourdin, Ă la proposition de crĂ©ation d’un « ordre des journalistes », alors venue des rangs… du Front national. Il avait alors dĂ©clarĂ© : « Je n’avais pas croisĂ© cette idĂ©e depuis l’Italie des annĂ©es 1930 ». Bien reçu… Face au tollĂ© provoquĂ© par chacune de leurs dĂ©clarations, Nicole Belloubet et CĂ©dric O ont tour Ă tour rĂ©tropĂ©dalĂ© avant que leurs annonces soient dĂ©finitivement classĂ©es sans suite par Édouard Philippe le 17 juillet [6].
Porter atteinte au cadre juridique qui régit la production de l’information et ses auteurs
Ces propositions lĂ©gislatives, jugĂ©es « liberticides » par une grande partie des professionnels des mĂ©dias et du droit de la presse, en disent long sur la conception de l’information portĂ©e par le gouvernement actuel et sa majoritĂ©. Le climat est d’autant plus inquiĂ©tant que se dĂ©gage, en filigrane, une cohĂ©rence entre les diffĂ©rentes rĂ©formes : celle de porter atteinte au cadre juridique qui rĂ©git la production de l’information et ses auteurs. En effet, qu’elles atterrissent dans des tribunaux de commerce (loi « Secret des affaires »), des cours pĂ©nales (dĂ©clarations de Nicole Belloubet sur la diffamation) ou qu’elles soient arbitrĂ©es par des plateformes numĂ©riques (loi « fake news »), les affaires de presse sont soustraites Ă la spĂ©cialisation de la 17e chambre du Tribunal de grande instance, créée Ă cet effet Ă la fin de la dernière guerre, voire « extrajudiciarisĂ©es » dans le cas d’une rĂ©gulation par les plateformes numĂ©riques. Un dĂ©placement qui implique de priver ces affaires de toute la jurisprudence acquise depuis 1881, et des compĂ©tences de magistrats spĂ©cialisĂ©s pour arbitrer entre libertĂ© d’expression, intĂ©rĂŞt public et atteintes aux personnes physiques ou morales. C’est ce qu’expliquait en dĂ©tail Emmanuel Tordjman, spĂ©cialiste du droit des mĂ©dias et avocat de Mediapart. Au cours d’un live de Mediapart, il rĂ©agissait Ă la volontĂ© de Nicole Belloubet de placer la diffamation et l’injure sous la compĂ©tence du droit commun [7] :
[Dans un procès de presse, il y a d’abord le critère de] la bonne foi : le juge vérifie qu’il y avait un but légitime à la publication de l’information, l’intérêt public du citoyen. Le second critère, c’est une enquête sérieuse et contradictoire. Troisièmement, la prudence et la modération dans les propos. La particularité du droit de la presse, c’est un droit de l’écrit et du langage. […] Dans le droit pénal, on juge des comportements. Et le quatrième critère, c’est l’absence d’animosité personnelle. […] Est-ce que [l’attaque contre la loi de 1881] n’est pas une manière de déplacer ce traitement vers des magistrats qui ont un autre regard sur les faits ? Quand on va devant des juridictions pénales, une défense d’un ordre public est portée par le tribunal ou par le procureur qui demande une condamnation, et le juge peut suivre.
Au cours de la mĂŞme Ă©mission, la secrĂ©taire gĂ©nĂ©rale du Syndicat national des journalistes (SNJ) Dominique PradaliĂ© Ă©voquait Ă son tour un autre exemple de contournement de la loi de 1881 : l’usage des « rappels Ă la loi », dont plusieurs journalistes ont fait l’objet pendant les mouvements sociaux rĂ©cents, ou pour avoir rendu publics des documents confidentiels de l’État. Cette sanction, Ă©mise par le Parquet et non pas par un juge indĂ©pendant, censĂ©e concerner des dĂ©lits de droit commun, vise Ă faire peser une menace sur le journaliste concernĂ© en lui imposant une pĂ©riode – parfois de plusieurs annĂ©es – de « bonne conduite », qui, si elle Ă©tait « transgressĂ©e », l’exposerait Ă de plus lourdes poursuites.
Plaintes et convocations : LREM, ou la passion des « poursuites-bâillons » ?
Cet ensemble de postures, de pratiques et de lois portĂ©es par l’actuel gouvernement a Ă©tĂ© parfaitement synthĂ©tisĂ© par sa porte-parole, Sibeth Ndiaye, qui affirmait le 23 mai : « Les journalistes sont des justiciables comme les autres ». Une dĂ©claration qui se voulait une rĂ©action Ă la convocation de neuf d’entre eux par la Direction gĂ©nĂ©rale de la SĂ©curitĂ© intĂ©rieure (DGSI). En avril 2019, ce sont en effet deux journalistes de Disclose et BenoĂ®t Collombat (cellule d’investigation de Radio France) qui ont « ouvert le bal », convoquĂ©s pour « compromission du secret de la dĂ©fense nationale ». Leur enquĂŞte commune a rĂ©vĂ©lĂ© l’existence d’un rapport classĂ© « confidentiel dĂ©fense », documentant l’usage des armes vendues par la France Ă l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis dans le cadre de la guerre au YĂ©men. C’est ensuite au tour de deux autres journalistes, puis d’un JRI et d’un preneur de son, travaillant tous pour l’émission « Quotidien » (TMC), de subir les auditions de la DGSI. Fin mai, Ariane Chemin, journaliste et « tĂŞte d’affiche » du Monde, et Louis Dreyfus, prĂ©sident du directoire du journal, subiront le mĂŞme traitement. En cause : l’article de la journaliste ayant rĂ©vĂ©lĂ© l’implication d’un sous-officier de l’armĂ©e de l’air, compagnon de l’ex-cheffe de la sĂ©curitĂ© de Matignon, dans l’affaire Benalla. Autant de moyens (et de coups) de pression, visant Ă bafouer le secret des sources et Ă traquer celles et ceux qui lancent l’alerte…
Les plaintes du gouvernement contre des journalistes et des mĂ©dias sont Ă ranger dans la mĂŞme catĂ©gorie. Et depuis l’élection d’Emmanuel Macron, elles n’ont pas manquĂ© : de mai 2017 Ă septembre 2019, quatre plaintes ont Ă©tĂ© dĂ©posĂ©es par des ministres contre des enquĂŞtes de presse. On compte Ă©galement une menace de plainte du ministère de la Culture et une plainte dĂ©posĂ©e par le mouvement En marche (voir la chronologie pour le dĂ©tail). En mars 2019, le Parquet de Paris ouvre lui aussi une enquĂŞte prĂ©liminaire contre le site indĂ©pendant Lundimatin pour « provocation Ă commettre des atteintes volontaires Ă la vie ». Une procĂ©dure qui fait suite Ă la condamnation du rappeur Nick Conrad pour avoir diffusĂ© un clip intitulĂ© « Pendez les blancs », et Ă qui Lundimatin a donnĂ© la parole dans un article. La rĂ©daction et son Ă©quipe juridique ont rĂ©agi dans un communiquĂ© publiĂ© le 27 mars, s’interrogeant sur le bien-fondĂ© de cette enquĂŞte prĂ©liminaire.
Violences policières contre les journalistes
L’ultime – mais non des moindres – volet des attaques du gouvernement actuel contre la libertĂ© d’informer concerne les violences policières Ă l’encontre des journalistes. SymptĂ´me des temps (morbides) : en juin 2019, le SNJ Ă©dite aux cĂ´tĂ©s de l’Association de la presse judiciaire (APJ)… un « Guide de dĂ©fense du journaliste ». Les deux organisations rappellent les droits, les recours et les protections dont jouissent « toutes celles et ceux qui se trouvent confrontĂ©(e)s Ă des intrusions policières et judiciaires dans le cadre de l’exercice de leur profession ».
Une publication qui intervient après des mois de rĂ©pression : depuis novembre 2018 et le dĂ©but du mouvement des gilets jaunes, de multiples tĂ©moignages font Ă©tat de violences policières ciblant dĂ©libĂ©rĂ©ment les journalistes (visĂ©s, blessĂ©s, molestĂ©s, insultĂ©s, matĂ©riel de travail et de protection confisquĂ©), entravĂ©s sciemment dans l’exercice de leur mĂ©tier. Le 15 dĂ©cembre 2018, plusieurs plaintes avaient dĂ©jĂ Ă©tĂ© dĂ©posĂ©es par vingt-quatre photographes et journalistes, tandis qu’au fil des semaines, l’ensemble des syndicats de la profession ne cessait d’alerter les consciences (et vainement les autoritĂ©s), communiquĂ©s Ă l’appui. Ils jugeaient « totalement inacceptable, dans un pays dĂ©mocratique et dans un État de droit, que les pouvoirs publics ne garantissent pas la libertĂ© d’informer » ; appelaient le gouvernement Ă « ne pas bafouer l’État de droit » (SNJ) et Ă respecter « la libertĂ© de la presse et le travail des journalistes » (SNJ-CGT).
Quelques mois plus tard, en mai 2019, Reporters sans frontières dresse un bilan accablant de ces violences, jugeant les chiffres « inĂ©dits par leur ampleur » : au moins 54 journalistes ont Ă©tĂ© blessĂ©s, dont 12 sĂ©rieusement, par les forces de l’ordre au cours de 120 incidents rĂ©pertoriĂ©s. Les principales victimes sont des photographes (66 %) et des vidĂ©astes ou journalistes reporters d’images (21 %). Et de dĂ©tailler :
HĂ©matomes causĂ©s par des coups de matraques, des tirs de LBD dans les membres infĂ©rieurs, voire brĂ»lures causĂ©es par l’explosion de grenades de dĂ©sencerclement, constituent le lot des blessures lĂ©gères infligĂ©es Ă au moins 42 journalistes. Douze autres ont Ă©galement Ă©tĂ© blessĂ©s gravement et ont Ă©tĂ© victimes de fractures de la main, cĂ´tes cassĂ©es, voire de blessures graves au visage, comme le photographe documentaire Nicolas Descottes, dont l’oeil a Ă©tĂ© « miraculeusement Ă©pargnĂ© » par le tir de LBD qui lui a fracturĂ© la pommette et lui a valu 40 jours d’IncapacitĂ© de Travail Temporaire (ITT). Sur les 120 incidents enregistrĂ©s, 88 sont qualifiĂ©s par RSF de « majeurs ». En plus des journalistes blessĂ©s, cette catĂ©gorie comprend notamment des cas de destruction dĂ©libĂ©rĂ©e de matĂ©riel, d’intimidations sĂ©vères, de journalistes clairement identifiĂ©s « Presse » visĂ©s par des canons Ă eau, des tirs de LBD, ou repoussĂ©s violemment Ă coup de bouclier et/ou de gaz lacrymogène. Les gardes Ă vue de photographes indĂ©pendants ont Ă©galement Ă©tĂ© comptabilisĂ©es, tandis que les cas d’insultes, de menaces verbales et de confiscations de matĂ©riel ont Ă©tĂ© rĂ©pertoriĂ©s comme incidents mineurs.
Un bilan qui ne s’est pas adouci au moment des manifestations « anti-G7 ». Fin aoĂ»t, RSF renouvelle ses appels au ministère de l’IntĂ©rieur après que plus d’une dizaine de journalistes français et Ă©trangers ont Ă©tĂ© entravĂ©s et molestĂ©s pendant – et en amont – de leurs reportages.
***
Les attaques du pouvoir politique contre la libertĂ© d’informer et les journalistes ne sont certes pas nouvelles en France. Du fait de leur caractère systĂ©matique et protĂ©iforme, elles atteignent cependant sous le règne d’Emmanuel Macron des proportions inĂ©dites, tĂ©moignant d’un autoritarisme dont tous les tenants de la libertĂ© de la presse devraient s’inquiĂ©ter… Plus insidieuses que les censures d’antan au visage de carrĂ©s blancs dans les colonnes des journaux, les pressions actuellement exercĂ©es par les pouvoirs politiques et Ă©conomiques crĂ©ent partout les conditions d’une mise au pas de l’information : en la contraignant budgĂ©tairement, en la restreignant grâce Ă des hiĂ©rarchies Ă©ditoriales bien choisies et dotĂ©es de pouvoirs importants au sein des rĂ©dactions, en contournant le « rĂ©gime spĂ©cial » qui rĂ©git son fonctionnement, en menaçant ses auteurs, y compris physiquement.
Le penseur et militant italien Antonio Gramsci expliquait que l’exercice du pouvoir repose sur la recherche d’un Ă©quilibre entre coercition et consentement, ce dernier Ă©tant obtenu notamment par l’intermĂ©diaire des structures de la « sociĂ©tĂ© civile », dont les mĂ©dias. La multiplication des attaques contre les journalistes et la libertĂ© de la presse, venues d’un pouvoir Ă la lĂ©gitimitĂ© considĂ©rablement Ă©rodĂ©e mais dĂ©terminĂ© Ă poursuivre ses « rĂ©formes », ne sont pas, en ce sens, des accidents de parcours, mais bien l’une des expressions d’un dĂ©placement du point d’équilibre entre usage de la coercition et recherche du consentement, qui n’est pas prĂŞt de se freiner.
Dans un tel contexte, et bien que les protestations se fassent de plus en plus nombreuses de la part de la profession, la contestation ne semble pas encore Ă la hauteur des enjeux. L’intĂ©rĂŞt accordĂ© Ă ces menaces par les mĂ©dias dominants semble quant Ă lui inversement proportionnel Ă la violence des pouvoirs Ă©conomiques et politiques. C’est tout particulièrement le cas des chaĂ®nes d’info, trop occupĂ©es Ă basculer en Ă©dition spĂ©ciale au moindre geste d’Emmanuel Macron, louer sa dernière « rĂ©forme », ou s’esbaudir devant le sens de la « pĂ©dagogie » de ses affidĂ©s – seule la magie du verbe prĂ©sidentiel les laissèrent coi durant les dizaines d’heures de retransmission en direct et sans commentaire des diffĂ©rents Ă©pisodes du « grand dĂ©bat »â€¦
Après Ă peine plus de deux ans de mandat, l’autoritarisme d’Emmanuel Macron et de l’État français n’est plus Ă prouver. Ă€ ce propos, le PrĂ©sident ne dĂ©clarait-il pas lui-mĂŞme, le 2 janvier 2018 : « La libertĂ© de la presse aujourd’hui n’est plus seulement attaquĂ©e par les dictatures notoires, elle est aussi malmenĂ©e dans des pays qui font partie des plus grandes dĂ©mocraties du monde. Elle est malmenĂ©e jusqu’en Europe » ? Le 9 septembre 2019, la ministre de la Justice abondait sur France Inter : « Dès qu’il y a des atteintes Ă l’État de droit, c’est Ă la justice et aux mĂ©dias que l’on commence Ă s’attaquer. »
Où trouverait-on un aveuglement plus éclairé ?
Pauline Perrenot
Annexe : Haut et fort contre la presse


