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Entre deux canicules, les médias promeuvent les super-pollueurs

« Géant français des mers », « symbole de la puissance maritime française », « fleuron d’une nouvelle génération de porte-conteneurs géants », « plus moderne que jamais », « pionnier du transport maritime écologique »… Entre deux canicules, les grands médias n’ont pas manqué de s’esbaudir devant le nouveau porte-conteneurs de la multinationale CMA CGM, détenue par le super-pollueur Rodolphe Saadé, industriel milliardaire également propriétaire de médias. L’écologie ? Exit.

« C’est l’attraction depuis le début de la semaine dans le port du Havre, s’emballe la présentatrice Élise Denjean à l’antenne de RMC (02/07). Des curieux viennent apercevoir un des plus gros porte-conteneurs du monde ! » « Il appartient à la compagnie CMA CGM, également propriétaire de la radio RMC », rebondit succinctement son confrère Quentin Vinet, avant d’introduire un sujet apologique illustré par des images directement fournies… par la CMA CGM. Au même moment sur BFM-TV (02/07), on entend aussi parler de « ce nouveau navire de la compagnie CMA CGM, propriétaire de BFM-TV » : la présentatrice Pascale de la Tour du Pin annonce un reportage « embedded » sur le porte-conteneurs, qui, précise-t-elle, « fonctionne au gaz naturel » – un « transport moins polluant », soutient le « reporter ». « Le premier d’une série de dix navires géants », lit-on encore sur le post de Brut (Instagram, 02/07), à l’origine d’une vidéo que ne renierait pas le service comm’ de la multinationale : « Grâce à ces nouvelles capacités, CMA CGM, propriétaire de Brut, espère se hisser au deuxième rang des armateurs mondiaux d’ici 2027. »

Le lendemain (03/07), c’est sur le site de La Tribune que le gros bateau de Rodolphe Saadé, « l’armateur marseillais (propriétaire de la Tribune) », est mis à l’honneur. Supposément en reportage au port du Havre, le journaliste assure le SAV commercial du groupe, activité dont témoigne le panel des interlocuteurs cités : Rodolphe Saadé lui-même ; Emmanuel Delran, directeur des opérations du groupe CMA CGM ; « les dirigeants de CMA CGM » ; « une porte-parole du groupe » ; sans oublier Philippe Tabarot, le ministre des Transports. « Avec le CMA-CGM Notre-Dame, la souveraineté française prend le large », proclame le titre de La Tribune, où le journalisme, quant à lui, fait naufrage. Quelques jours plus tôt, l’hebdomadaire La Tribune dimanche (28/06) saluait déjà « le Notre-Dame de CMA CGM (propriétaire de La Tribune Dimanche) » dans sa rubrique « Good News » – un « porte-conteneurs d’exception » –, seulement quelques pages après un éditorial grandiloquent de Bruno Jeudy, appelant à ce que la « prise de conscience » quant au changement climatique « débouche sur des actes » : « La maison brûle davantage encore, désespère l’éditorialiste. Et nous continuons trop souvent de regarder ailleurs. » En direction des gros bateaux, par exemple ?

Au terme d’une semaine caniculaire en effet, le déni dont s’offusque Bruno Jeudy inclut-il la promotion du deuxième milliardaire français présentant la plus grande empreinte carbone financière [1], patron de la troisième entreprise mondiale de transport maritime, un secteur aujourd’hui responsable d’environ 3% des émissions mondiales de gaz à effet de serre selon l’Ademe, c’est-à-dire, « à l’échelle planétaire, […] l’équivalent d’un grand pays industrialisé comme l’Allemagne ou le Japon » [2] ?



Et ce d’autant que les médias précédemment cités (RMC, BFM-TV, Brut, La Tribune et La Tribune dimanche) présentent la particularité, on l’aura compris, d’appartenir à Rodolphe Saadé lui-même. Est-ce à dire que ce rapport de propriété garantit, au sein des médias en question, l’absence de toute critique substantielle du gigantisme industriel et l’invisibilisation des ravages écologiques provoqués par l’un des plus grands armateurs mondiaux ? Assurément oui. Ce rapport de propriété constitue-t-il un élément suffisant – voire en lui-même probant – pour expliquer une telle promotion médiatique du dernier porte-conteneurs maison CMA CGM ? Deux fois non. La preuve ? Bien d’autres médias ont fait pareil… si ce n’est pire.


Économie partout, écologie nulle part


La couverture du « Notre-Dame » et de son inauguration, le 2 juillet, est en effet sensiblement identique d’un grand média à un autre, que ces derniers soient ou non possédés par Rodolphe Saadé, sous la coupe d’un autre capitaliste… ou de service public. Des dépêches AFP aux contenus produits par les journaux télévisés, les radios ou la presse écrite, les mêmes biais sont à l’œuvre : prime aux indicateurs économiques, détails logistiques, descriptions fascinées ou platement techniques du navire, aux dépens de toute réflexion et mise en perspective écologiques. Aucun des contenus observés ne mentionne par exemple la part du fret maritime – et encore moins celle de CMA CGM ou de Rodolphe Saadé, en particulier – dans le réchauffement climatique. Les journalistes s’interrogent encore moins sur l’impact écologique de la fabrication même de ce type d’engins aux proportions gargantuesques, le « Notre-Dame » étant capable de soutenir une charge de près de 300 000 tonnes en chargeant à son bord jusqu’à 24 000 conteneurs, c’est-à-dire l’équivalent de 600 trains de fret…

Le cas du Figaro est frappant. Le 27 juin, si le quotidien produit un long reportage (à bien des égards informatif) sur le chantier naval chinois où sont construits les porte-conteneurs de CMA CGM, il passe à côté de la problématique écologique. Pire : ces navires sont qualifiés dès le titre de « plus propres ». On lit en effet que le carburant principal utilisé pour les propulser, le gaz naturel liquéfié (GNL), « a permis de réduire significativement les émissions de gaz à effet de serre » : « Pour le groupe, [cette énergie] est surtout considéré[e] comme une étape de transition vers une plus grande décarbonation du transport maritime, en attendant que les carburants zéro émission […] soient disponibles en volumes suffisants et à "coûts compétitifs". » C’est tout ? C’est tout. Le GNL est également présenté comme un « levier de décarbonation et d’innovation » dans Les Échos (02/07), en pâmoison devant les prouesses technologiques de « la nouvelle cathédrale des mers de CMA CGM ».

Pourtant, comme l’indiquait déjà Reporterre en mai 2022, le GNL, qui demeure un carburant fossile, est certes moins polluant que le fioul lourd et « émet autant de gaz à effet de serre que du gaz "classique" », « mais si l’on prend en compte l’ensemble de sa chaîne de valeur, il s’avère encore plus néfaste pour le climat ». Des analyses étayées par de nombreuses ONG [3], ainsi que par plusieurs experts auditionnés lors de la commission d’enquête sénatoriale de 2024 sur les obligations de TotalEnergies [4], tandis qu’en 2023 Les Jours enquêtaient sur la promotion de longue date du GNL par la CMA CGM : «  son étendard vert ».

Cela dit, Le Figaro et Les Échos sont loin d’être les seuls médias à faire l’impasse sur ces informations. Dépendance à la communication commerciale, renforcée par des visites de presse « exclusives » à bord du porte-conteneurs sous l’égide de CMA CGM ; travail journalistique low cost ; inconséquence politique des chefferies éditoriales ; absence de transversalité de la thématique écologique au sein des rédactions ; « cocorico économique » ordinaire des productions médiatiques, où « l’évidence » a priori du capitalisme mondialisé n’est jamais remise en cause… Mis bout à bout, ces différents éléments expliquent en grande partie la pauvreté générale de l’information. Et que ce soit l’intention ou non des médias ne change rien à l’affaire : les productions journalistiques se font de facto les relais du plan comm’ de CMA CGM, greenwashing inclus.


De la « prise de conscience »… à la célébration des super-pollueurs


Il y a d’abord celles où l’approche écologique est tout simplement introuvable. Passée la canicule, La Croix eut beau parler de « choc de conscience » à sa Une (29/06), ça ne l’a pas empêché de traiter de l’inauguration du « Notre-Dame » sous un prisme religieux trois jours plus tard – « CMA CGM confie son plus gros porte-conteneurs à la Providence » (02/07) –, le quotidien allant jusqu’à dévoiler en avant-première un extrait de la prière catholique du père Guy Pasquier, présent « pour placer le navire sous protection divine ». Même aveuglement au Parisien, qui fantasma « une prise de conscience » écologiste collective à sa Une le 29 juin… avant de s’enthousiasmer le 2 juillet devant « ce porte-conteneurs géant [qui] bat tous les records » [5].

On ne trouve dans ces deux articles aucune occurrence des termes « écologie » / « écologique » / « carbone » / « décarbonation », également absents de la couverture du Monde, où le bilan n’est pas plus glorieux. La rédaction a beau être dotée d’un solide pôle « Écologie », celui-ci ne se charge pas de la couverture du « Notre-Dame » : c’est dans la rubrique « Économie » (chapitre « Transports ») que paraît l’article sur le site du quotidien (02/07), dont une version raccourcie sera ensuite publiée dans le journal papier (04/07), section « Économie & Entreprise », quelques pages après les sujets « Environnement » consacrés ce jour-là au désarroi des élus locaux face aux canicules et aux incendies prématurés… Bilan des courses ? Les préoccupations écologiques sont reléguées aux oubliettes, au profit de considérants économiques mis en avant par des interlocuteurs triés sur le volet, célébrant tantôt « le choix du personnel français » – « Syndicalement, le Notre-Dame, c’est ce qu’on veut voir », soutient le syndicat de cadres CFE-CGC –, tantôt « le choix de la France [et] le choix de ses marins », selon les termes de Rodolphe Saadé lui-même. En guise de pluralisme, Le Monde laisse le mot de la fin au directeur de l’École nationale supérieure maritime, lequel tient à souligner que « CMA CGM aurait pu faire un pari très différent, mais a choisi de soutenir cette filière française. C’est une très grande fierté ». Circulez.


L’information au rabais


Dans d’autres rédactions, si les problématiques écologiques ne sont pas totalement invisibilisées, l’espace qui leur est alloué est réduit à peau de chagrin. Après avoir repris les éléments de langage de CMA CGM présentant le GNL comme « une solution moins polluante », l’AFP (27/06) indique entre deux virgules que ce carburant « est le plus souvent issu de ressources fossiles » [6]. Peut-on parler d’« information » ?

Sur France Inter (02/07), partie prenante du dispositif « embedded » mis en place le jour de l’inauguration, la rédaction diffuse un sujet « Sur le terrain » pour le moins compressé – deux minutes, ce que la radio publique appelle « un reportage long » –, dans lequel la narration est majoritairement prise en charge par la multinationale (commandant et second-mécanicien du navire, vice-président du groupe CMA CGM). Plus qu’une dépendance aux sources, l’effacement du journalisme produit inévitablement un dépliant publicitaire : il est ainsi question de « combustion beaucoup plus propre », de « bénéfices pour l’environnement » et même d’un « coup d’accélérateur sur la décarbonation ». La contradiction arrive en queue de comète : « Ce n’est pas une solution de décarbonation, répond l’ONG Transport & Environnement, qui rappelle que le GNL reste un gaz fossile. » Huit secondes : le temps de l’information sur France Inter. Et dire que sur le site de la radio, le chapô du reportage annonçait que si « le mastodonte se veut moins nocif pour l’environnement, [il] peine à convaincre les associations écologistes ». Associations que l’on n’entendra même pas : un cadrage pour le moins survendu au vu du résultat final.

Mêmes écueils dans les journaux télévisés de France 2 et TF1. Au « 13h » de la télé publique (02/07), le reportage parle à juste titre d’une « course au gigantisme », mais l’expression n’ouvre nullement la voie à la critique écologique. Au contraire : cette course « permet aux armateurs de répondre au développement rapide du commerce entre l’Asie et l’Europe », explique le journaliste… Tout juste apprend-on que le GNL « est composé de méthane, 80 fois plus polluant que le CO2 quand il s’échappe dans l’atmosphère ». Basta. L’inconséquence éditoriale frôle également des sommets au « 20h » de TF1 (28/06), où dès l’annonce des titres, Anne-Claire Coudray introduit des sujets liés à « la semaine la plus chaude enregistrée »… avant de promettre un reportage « embedded » « à bord [du] monstre des mers ». « Et preuve que la technologie permet de voir grand, s’exclame plus tard la présentatrice, ce porte-conteneurs, l’un des plus imposants du monde, […] fonctionne au gaz naturel ! » Vient alors un reportage de six minutes s’ouvrant sur une vue aérienne de l’« ogre d’acier » – « De là-haut, le géant, allongé sur son étendue bleue, semble presque endormi » –, où l’écologie devra encore se contenter de la portion congrue : « Qui dit gros moteur dit forcément grosse empreinte carbone », concède le reporter, avant de qualifier le fonctionnement au GNL d’« encourageant » , tout en rappelant que « de par la distance et le volume transportés, la marine marchande reste un secteur très polluant ». Fin de l’histoire.



Des logiques exacerbées dans la PQR


On retrouve les mêmes mécanismes (en pire) dans la presse locale. Du côté de Paris Normandie notamment, où la direction a mis les bouchées doubles. En une semaine, le journal a publié pas moins de dix contenus sur le porte-conteneurs CMA CGM. Mais comme le laissaient présager leurs titres, aucun ne parlera d’écologie.



D’interviews tapis-rouge en publicités déguisées [7], le journalisme se dissout entièrement dans la communication d’entreprise. Mention spéciale à cet article intitulé « "Notre Dame" ouvre une nouvelle voie pour le transport maritime vert », dont le web propose un titre encore plus cavalier : « "Nous basculons du fossile à un carburant vertueux" : Notre Dame, pionnier du transport maritime écologique" » (30/06). Le « vice-président du Bunkering & Energy Transition chez CMA CGM » (sic) étant la seule et unique source du journaliste, il n’est pas abusif de parler de « co-écriture » : l’impact environnemental des porte-conteneurs est dit « amoindri et vertueux », là où le GNL est célébré en tant que… « carburant de l’avenir ».



Journalisme et écologie sont aux abonnés absents à Ouest-France, également, qui publie certes deux fois moins de contenus que Paris Normandie à la même période (cinq entre le 27 juin et le 3 juillet), mais peut en tout état de cause s’enorgueillir d’une interview qui restera dans les annales du « contre-pouvoir », chapitre « Badinages médiatiques avec les puissants » :



« Bourreau de travail, ascète et secret, le milliardaire fuit la notoriété, prévient d’emblée le quotidien régional. Mais pour ce baptême exceptionnel, Rodolphe Saadé a accepté de se livrer comme rarement dans une interview, accordée […] à Ouest-France et à sa filiale spécialisée dans l’économie maritime, Le marin. » Et qu’on se le dise : là où le « si discret patron a accepté d’aborder toutes les facettes de son groupe tentaculaire », les intervieweurs ont laissé toutes les facettes du journalisme au vestiaire. Dans cette interview de 2 582 mots, le terme « écologie » n’apparaît pas une seule fois. La thématique passe totalement sous les radars des journalistes, qui eurent en revanche toute latitude pour faire valoir des questionnements autrement plus incisifs. Florilège non exhaustif :

- Pourquoi avez-vous choisi comme marraine Delphine Arnault ?

- Pourquoi baptisez-vous le CMA CGM Notre-Dame au Havre et pas dans votre ville de Marseille ?

- Comment choisissez-vous le nom de vos navires ?

- Votre groupe a affiché au premier trimestre de meilleurs résultats que ses concurrents. Quand allez-vous devenir n°2 mondial ?

- Comment voyez-vous l’avenir du Liban ?

- L’Iran représente-t-il un marché d’avenir ?

- Qu’attendez-vous de vos médias ?

- Vous en demandez davantage [de stabilité, NDLR]. Édouard Philippe, ancien Premier ministre d’Emmanuel Macron et maire du premier port français, Le Havre, l’incarne-t-elle ?

- Il existe un débat au sein du patronat : faut-il parler avec les extrêmes ? Qu’en pensez-vous ?

- Pourquoi avoir donné le nom de CMA CGM au stade Océane du Havre ?

Rideau.

Au terme d’une semaine ponctuée par la publication de contenus à caractère quasi-publicitaire, on pouvait lire dans Ouest-France que « la mer est aujourd’hui confrontée à un défi majeur : celui du changement climatique » (02/07). Sursaut de dernière minute ? Voyons plutôt : « Alors que la CMA-CGM baptise aujourd’hui le plus gros porte-conteneurs français, la présidente du Cluster maritime, Nathalie Mercier-Perrin, rappelle les enjeux majeurs de l’innovation et de la formation pour ce secteur clé de l’économie du pays dans le contexte du changement climatique. » Résumons : la seule et unique fois où le quotidien Ouest-France fait mine de traiter le gigantisme industriel au prisme de la question écologique, il confie l’exercice à la directrice d’une plateforme de lobbying qui défend les intérêts économiques de la filière maritime auprès des décideurs publics. Résultat ? Le « Notre-Dame » de la CMA CGM démontre qu’« il est possible de concilier échanges mondiaux, compétitivité économique et réduction de l’impact environnemental ». En d’autres termes : « innover pour naviguer, décarboner pour durer ». Et le journalisme se fracassa sur un slogan.


***


Dans son éditorial de La Tribune dimanche (28/06), Bruno Jeudy se réjouissait du fait que « les climatosceptiques ont quasiment disparu du débat public » : « Médias et journalistes ouvertement climatosceptiques sont contraints de la mettre en sourdine. C’est un progrès. » Sauf que rien n’est moins sûr… A fortiori si l’on prend la peine de ne pas réduire le phénomène au climato-négationnisme de CNews et d’autres médias d’extrême droite. Sans doute la désinformation scientifique s’incarne-t-elle tout autant – si ce n’est plus – dans les opérations massives de greenwashing comme celle-ci. Opérations auxquelles se livrent (consciemment ou non) les grands médias, incapables de se départir du ronron capitaliste qui conditionne toutes les productions consacrées à « l’économie », « thématique » que les chefferies éditoriales persistent à soustraire à la question écologique.


Pauline Perrenot

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