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En bref

Le groupe Bolloré condamné pour procédure abusive face à Benoît Collombat

par Pauline Perrenot,


Le 29 décembre 2015, le groupe Bolloré portait plainte en diffamation contre Benoît Collombat, journaliste à France Inter et membre de la cellule d’investigation de Radio France. En cause, des extraits du chapitre « Les filets dérivants » [1], issu de l’ouvrage collectif Informer n’est pas un délit. Ensemble contre les nouvelles censures [2], dans lequel le journaliste revenait sur une ancienne procédure judiciaire engagée par l’oligarque breton, notamment à son encontre [3].

Entamée en décembre 2016, date à laquelle Benoît Collombat et la directrice de Calmann-Lévy, Florence Sultan, ont été mis en examen, cette poursuite s’ajoute aux deux précédentes procédures-bâillons intentées par Vincent Bolloré contre le journaliste de France Inter, qui n’a eu de cesse d’enquêter sur cet « héritier […] des méthodes de la Françafrique » et sur les activités de son groupe, en particulier au Cameroun (exploitation des palmeraies par la société Socapalm, conditions de travail des ouvriers, etc.).

Face à ces entraves systématiques à la liberté d’informer et au droit d’être informé, la 17ème chambre correctionnelle de Paris a envoyé le 10 mai un signal encourageant : Benoît Collombat et Florence Sultan sont relaxés, et le groupe Bolloré condamné pour « abus de constitution de partie civile ». Ce dernier doit verser la somme de 9 000 euros au journaliste, « en réparation du préjudice moral causé par cette action, qui a entraîné une procédure de plusieurs années », et 1 000 euros à Florence Sultan. Ce ne sont là toutefois que quelques miettes pour l’empire Bolloré, qui persiste et signe : l’oligarque a fait appel du jugement, prolongeant ainsi l’acharnement judiciaire contre le journaliste, et à travers lui, contre la liberté de la presse.

Car c’est bien le journalisme d’investigation qui reste envers et contre tout la cible du groupe Bolloré, rompu aux stratégies des poursuites-bâillons, et dont de nombreuses rédactions, de Mediapart à Challenges en passant par L’Obs, Le Point, France 2 ou Bastamag, ont fait les frais.

Dans la préface de l’ouvrage Informer n’est pas un délit, Élise Lucet disait inscrire l’ouvrage dans une mobilisation collective contre la loi dite « secret des affaires », adoptée en novembre 2018. Une loi qui, malgré de maigres garde-fous prétendant garantir « le droit à la liberté d’expression », n’en reste pas moins un outil juridique à la disposition des industriels afin de faire pression sur le droit à l’information et sur ses acteurs – journalistes et lanceurs d’alerte – en donnant aux poursuites-bâillon les avantages de la légalité [4].

C’est donc de larges extraits d’un ouvrage revendiquant le droit à l’information que le groupe Bolloré choisit de porter devant la justice. Soit une forme d’atteinte au carré contre la presse ! Le tribunal correctionnel a toutefois tranché de manière significative dans le rendu du jugement, en affirmant que « le sujet du texte [incriminé, NDLR], aussi désagréable qu’il puisse apparaître à la partie civile, relevait à l’évidence de l’intérêt général majeur ».

Une notion qui, à l’évidence, ne fait pas partie du dictionnaire Bolloré.


Pauline Perrenot


Annexe : Les passages incriminés par la plainte de Bolloré de décembre 2015 [5]


Passages extraits de l’ouvrage Informer n’est pas un délit :

Sur le continent noir, Bolloré est omniprésent dans le transport, la logistique et le secteur des plantations, un héritage colonial issu du groupe Rivaud, repris par l’homme d’affaires en 1996. Cet héritage constitue " la face cachée de l’empire Bolloré ", pour reprendre les termes de Martine Orange. Cette journaliste de Mediapart a longuement enquêté sur le sujet et observe que les dettes restent au Cameroun tandis que la trésorerie repart vers des cieux plus cléments, au Luxembourg ou au Lichtenstein.

[…]

J’ai recueilli des témoignages inédits de Camerounais qui font apparaître le groupe Bolloré comme peu soucieux du développement du pays ou du bien-être des salariés. Comme un héritier aussi des méthodes de la Françafrique.

[…]

Le responsable d’une association camerounaise, Hilaire Kamga, estime que Bolloré est plus intéressé par la logistique ferroviaire que par la qualité du transport des passagers.

[…]

"Les gens qui coupent le palmier ne sont pas protégés. Ils n’ont pas de casque, pas de protection", explique ainsi un témoin. Il décrit des conditions d’hygiène et de logement déplorables autour de la plantation : "La société considère le palmier plus important que l’homme qui travaille pour le palmier, conclut cet employé. Nous subissons un esclavage modernisé, ici, à la Socapalm."

[…]

La pression s’exerce aussi sur certains témoins que j’ai décidé de faire citer à la barre. Isabelle Ricq, photographe, s’est rendue (avec la journaliste Camerounaise Danielle Nomba) à peu près à la même époque, dans les mêmes plantations de palmiers à huile que moi. Ses images témoignent de la destruction massive des forêts, de la confiscation des terres, de l’expulsion des villageois et des populations pygmées, de la population des cours d’eau, du recours généralisé à la sous-traitance et du manque de protection dont pâtissent les ouvriers dans les palmeraies.

[…]

Isabelle Ricq évoque aussi au micro les ouvriers qu’elle a croisés sur la palmeraie : "Ils s’appellent eux-mêmes les esclaves de la Socapalm."

[…]

Lors de ce procès marathon, j’ai été marqué par le courage et la dignité dont on fait preuve les témoins camerounais venus témoigner à la barre. Ces syndicalistes, journalistes, citoyens ordinaires, savaient pertinemment les risques qu’ils prenaient en osant critiquer un acteur économique aussi puissant que Bolloré. Même à des milliers de kilomètres de Yaoundé, leur présence dans un tribunal à Paris devait forcément avoir des répercussions pour eux.

[…]

Son collègue Edouard Tankwe tente de défendre les droits des dockers malgré les intimidations : "On peut vous garder deux ou trois jours en cellule, en nous conseillant d’être moins bavards."

[…]

Vincent Bolloré profite d’un contexte, poursuit cette figure camerounaise. La concession du rail au Cameroun est un scandale. Les plantations Socapalm sont l’illustration parfaite de cette forme d’esclavagisme qui prévaut encore aujourd’hui au Cameroun. Des employés qui travaillent pour des salaires de misère mais aussi des gens qui doivent transporter des tonnes de noix de palme pour soixante euros par mois, et à côté de cela l’expropriation de population entière pour développer les exploitations. On dépouille des populations entières dans une sorte de négociation mafieuse avec l’État. C’est une forme d’esclavagisme que de ne pas payer aux ouvriers le juste prix de leur travail et d’arracher aux populations leurs terres. Si on résiste, on met le feu à votre maison.

[…]

Aujourd’hui, je parle pour les pygmées, les ouvriers de la Socapalm, les sans voix, ceux qui travaillent l’huile de palme. Chez moi, on meurt sans être malade.

[…]

Plus efficace encore que le harcèlement judiciaire, l’arme fatale de Bolloré reste incontestablement l’argent. Ainsi, selon le Canard enchaîné, l’homme d’affaires a récemment fait supprimer d’importants budgets publicitaires de l’agence Havas au journal Le Monde, à la suite de deux articles qui lui ont profondément déplu. Le premier présente Bolloré comme « le plus grand prédateur de la place de Paris ». L’autre article concerne l’implantation de Bolloré en Côte d’Ivoire, notamment les conditions dans lesquelles il a décroché la concession du deuxième terminal à conteneurs du port d’Abidjan. Au total, il s’agit d’une perte de plus de sept millions d’euros sur deux ans pour le quotidien détenu par les hommes d’affaires Pierre Bergé, Xavier Niel et Matthieu Pigasse.

 

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Notes

[1Le journaliste utilise cette expression pour qualifier la stratégie du groupe Bolloré vis-à-vis des enquêtes médiatiques incriminées : « Au lieu de poursuivre quelques passages circonstanciés, sa plainte vise des pans très larges de l’émission, quasiment tout mon reportage. Une stratégie du filet dérivant, en quelque sorte. […] Ainsi, en cas de condamnation, même partielle, de mon travail, Bolloré pourra crier victoire et envoyer un avertissement très clair à l’ensemble de la presse ».

[2Calmann-Lévy, septembre 2015.

[3Nous mettons en annexe les passages incriminés par la plainte de Bolloré.

[4Voir en vidéo, au sujet de cette loi, le Jeudi d’Acrimed qui lui était consacré.

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