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Le Figaro et France Inter interpellent leur jeune public : roulez en Rolls-Royce !

par Pauline Perrenot,

Quand le publi-reportage sert le journalisme de classe dans des médias privés et de service public.

S’il y a bien deux domaines dans lesquels excelle Le Figaro, ce sont ceux du publi-reportage et du journalisme de classe. Le quotidien nous en donne des exemples réguliers dans ses colonnes papier et internet, en assurant la promotion de produits de luxe dans des articles qui renvoient directement aux sites marchands concernés, ou en vantant les armes de guerre de son propriétaire, le groupe Dassault, dont la communication d’entreprise trouve souvent dans les pages du quotidien une véritable chambre d’écho.

Le 22 octobre, ce n’est pas Dassault Aviation mais un autre acteur du grand capital qui a reçu les faveurs du Figaro et de son supplément « Le Figaro et vous », qui s’ouvrait ainsi :


Orange ? Non, l’entreprise sur la page suivante, Rolls-Royce, dont le nouveau 4x4 a fait l’objet d’une « une » et d’un article « d’information » qui n’ont rien à envier à la pleine page d’encart publicitaire dont bénéficie l’entreprise de télécommunication. D’emblée, Le Figaro cible son lectorat (sa clientèle), en titrant « pour les jeunes » ou « pour séduire les jeunes » selon la version internet de l’article, se calquant ainsi sur la communication de l’entreprise. Il aurait toutefois pu ajouter « pour les jeunes… riches », car au vu du prix annoncé à la page suivante (318 000 €, excusez du peu), nombre de « jeunes » ne verront la couleur du 4x4 qu’à travers les pages du Figaro.

Une semaine plus tôt, le quotidien de Dassault s’alarmait [1] :

Cinq millions de Français vivent avec moins de 855 euros par mois. La première édition du Rapport sur la pauvreté, réalisé par l’Observatoire des inégalités, présente deux tendances claires : la pauvreté ne diminue plus en France, et les plus jeunes sont en première ligne. Le constat est alarmant.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Le Figaro ne s’est pas alarmé très longtemps… et a choisi son camp.


Le journalisme d’élite embarqué

C’est en tout cas l’impression que nous donne le rédacteur de l’article, qui ne semble pas non plus alarmé par le fait de confondre son métier avec celui de publicitaire. Le grand frisson, scénarisé à outrance sous la plume du journaliste, commence… majestueusement :

La scène se passe dans le film The Queen (2006). Élisabeth II, incarnée par Helen Mirren, franchit au volant d’un Land Rover Defender un ruisseau bordé de pierraille autour du château de Balmoral, l’une des résidences estivales de la famille royale. La reine tombe en panne. […] Sa Majesté n’aurait plus aujourd’hui à devoir emprunter un assez rustique engin pour traverser son domaine. Elle roulerait en Rolls-Royce Cullinan. Et la caméra nichée derrière le pare-brise aurait automatiquement surélevé de quelques centimètres la garde au sol de sa voiture afin d’éviter d’abîmer son soubassement.

Si le journaliste venait à perdre son emploi, sa reconversion dans une start-up spécialisée en spots publicitaires pour produits de luxe serait toute trouvée. Florilège :

- « Le luxe est tangible dans tous les aspects de l’habitacle, sans être ostentatoire. »
- « Bien sûr, parmi les innombrables possibilités de décoration, on pourra opter pour un recours massif au bois précieux si on tient à recréer l’atmosphère d’un salon anglais. »
- « Le Cullinan offre une technologie honnêtement moderne, qui ne se démodera pas trop vite. Pour reprendre un mot cher à la marque : suffisante. Quelques aménagements et options pourront faire encore grimper la note, tel un extraordinaire ensemble audio facturé plus de 20.000 €. »
- « Le Cullinan est l’une des Rolls les moins chères, même si son tarif demeure insensé pour le commun des mortels. Mais il ne rebutera pas ceux qui sont à la recherche d’un véhicule mondialement statutaire. Du reste, la production de 2019 est déjà vendue. »
- « Dans la Silicon Valley comme en Chine, où se trouvent les grands bataillons d’amateurs de voitures de luxe, les fortunes s’établissent plus tôt : on est riche plus jeune dans notre monde globalisé. »


En attendant les prochaines alarmes du Figaro sur l’écologie ou la hausse de la pauvreté, les lecteurs pourront donc se délecter du road-trip du journaliste « Lifestyle », dont on aimerait savoir qui, de l’État via les aides à la presse qu’il verse au Figaro [2] ou de Rolls-Royce, a financé son escapade dans le Wyoming pour « tester » le 4x4 :

Nous n’avons pas résisté très longtemps à l’idée d’aller maculer la belle carrosserie de notre Cullinan sur les chemins boueux ou enneigés du Wyoming, où nous sommes partis pour le tester. Nous avons remonté une piste de ski, dévalé des pentes, circulé à vive allure sur des routes terreuses bourrées d’ornières piégeuses. Notre voiture de 2,6 tonnes s’est tirée de toutes ces épreuves avec le flegme d’un vieux lord anglais, aidé par une transmission intégrale extrapolée de celle du BMW X5 (Rolls-Royce appartient à la firme munichoise). La suspension pneumatique nous a permis de retrouver sur route le fameux effet Magic Carpet (« tapis magique »).

Si ce n’est l’indépendance et la qualité de l’information, Le Figaro garantit au moins une chose à ses lecteurs : ses rédacteurs prennent du bon temps. Un temps qu’ils mettent au service de la communication et de l’agenda promotionnel d’une entreprise privée, en lui offrant publi-reportage et dépliant publicitaire :



« France Inter, la différence »

La promotion de la Rolls-Royce par Le Figaro n’est en tout cas pas tombée dans l’oreille d’un sourd : le même matin (22 octobre) sur France Inter, Ali Baddou s’empressait de faire de cette information le sujet de la pastille qu’il anime dans la matinale de Nicolas Demorand, soit « 80 secondes » de carte blanche. Et de remettre une pièce dans la machine à pub :

80 secondes pour vous parler d’un article édifiant à lire dans Le Figaro ce matin : gros titre pour saluer un tout nouveau modèle dans l’univers des voitures très haut de gamme, une Rolls 4x4 pour les jeunes, […] conçue pour séduire les quadras. […] Le Figaro rappelle que notre monde globalisé, on est riche de plus en plus jeune et c’est notamment le cas dans la Silicon Valley ou en Chine. […] On retrouve bien sûr dans la « Cullinan » tout ce qui fait une Rolls : les matériaux, la finition, la calandre rappelle toujours un temple grec, « la voiture évolue dans un silence de cathédrale, même sous la pluie ». Sachez quand même que c’est d’abord un SUV pratique, familial et qui sera conduit par son propriétaire plutôt que par le chauffeur. Dernière précision : cette Rolls pour les jeunes est l’une des moins chères : 318 000 €. Seulement.

Le 22 octobre, à heure de grande écoute sur une radio se service public, le journalisme le plus « édifiant » n’avait donc rien d’autre à signaler dans la presse que la promotion d’une voiture de luxe, publiée chez un confère du privé.


Pauline Perrenot


Post-scriptum. Il n’y a pas que chez Dassault que l’on s’enthousiasme pour les petites merveilles produites par Rolls-Royce. Un certain quotidien vespéral, naguère considéré comme un journal « de référence », y est lui aussi allé de son publi-reportage, dans son édition datée du 23 octobre. Mais, pluralisme oblige, il a choisi un tout autre angle que Le Figaro :



Les jeunes ou les familles ? Le débat est lancé !


Annexe : la pleine page du Figaro du 22 octobre :


 

Notes

[25 778 283 € en 2016 pour le seul Figaro selon les chiffres du ministère de la Culture.

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