Accueil > Critiques > (...) > La face cachée du Monde : un livre et ses suites (2003-2004)

Un « quotidien de référence » ?

« La face cachée du Monde » (7). Questions sans réponses : Le Monde et la publicité

par Henri Maler,

A deux reprises au moins, Pierre Péan et Philippe Cohen mettent en question le rôle de la publicité dans Le Monde : dans un passage du chapitre consacré aux rapports entre Le Monde et Jean Marie Messier et surtout dans un chapitre centré sur rapports entre Le Monde et InterFrance Média (Chapitre 14 : « Intégrité à vendre », pp. 325-334) : un chapitre qui n’a soulevé ni réaction indignée ni mise au point outragée et dont le contenu semble être passé inaperçu. Et pourtant…

Ambiguïté entretenue

La « Charte publicitaire » du Monde, que rappellent Péan et Cohen, précise : « Les pages du Monde, tant dans le quotidien que dans ses suppléments, différencient sans ambiguïté, le contenu rédactionnel et le contenu publicitaire  » (souligné par nous).

Si Le Monde ne transgresse pas ouvertement cette règle, contrairement à ce que Péan et Cohen laissent entendre, c’est qu’elle est suffisamment floue pour que l’ambiguïté qu’elle récuse soit entretenue constamment. Quelques exemples (à peine effleurés par Péan et Cohen) :

- Les suppléments du Monde, comme ceux de la plupart des organes de presse, sont de véritables « pièges à publicité », au point que l’on peut se demander si les suppléments « Style » ou « Voyages » s’adressent aux lecteurs ou aux publicitaires. S’ils s’adressent à des lecteurs, le moins que l’on puisse dire c’est que leur appartenance sociale est fortement marquée par le contenu même de ces suppléments. Et ces signes d’appartenance sociale ont pour effet (ou pour fonction) d’attirer les publicitaires. Si ces suppléments s’adressent aux publicitaires, ce n’est pas seulement parce qu’ils peuvent placer leurs annonces dans des « espaces » qui les valorisent, mais parce que le contenu même des articles ne cesse de faire référence aux marques qui produisent ces annonces, quand ils n’en dépendent pas, ainsi que nous avons déjà eu l’occasion de le signaler [1]. Des articles qui ne sont pas vraiment des « publi-reportages », mais qui ressemblent vraiment à des « publi-reportages » : en toute ambiguïté.

- Le Monde présente comme des informations des opérations qui confondent la promotion du quotidien, la publicité pour les « sponsors » et la visée sociale qu’elles affichent : l’exemple du « Train pour l’emploi », ANPE itinérante pour jeunes cadres, est l’exemple même de la confusion entretenue : en toute ambiguïté [2].

- Le Monde différencie le contenu rédactionnel du contenu publicitaire par la mention « publicité » … écrite en si petits caractères que l’intention de tromper vraiment le lecteur sans vraiment le tromper laisse planer un doute : en toute ambiguïté.

- Le Monde publie des publicités commerciales et des publicités politiques. Ces dernières (pour lesquelles des rabais sont généralement consentis) sont parfois différentes de l’orientation éditoriale du Monde, voire en contradiction avec elle. Mais cet usage contraint souvent à acheter des « espaces publicitaires », pour diffuser des… « tribunes libres », des « appels » ou de simples informations qui ne trouvent pas place ailleurs dans le journal, au risque de favoriser la reproduction des inégalités financières entre les divers annonceurs : en toute ambiguïté [3].

Et l’on pourrait continuer longtemps ainsi…

Mais, sur la publicité, les relations entre Le Monde et InterFrance Média - sur lesquelles est centré le chapitre cité ci-dessus - sont exemplaires et dépassent la simple ambiguïté.

Collusion involontaire ?

Comme le rappellent Péan et Cohen, le médiateur Robert Solé s’est inquiété à plusieurs reprises de l’existence de ces suppléments publicitaires, réalisés par InterFrance Médias et présentés comme des « communications ». Ces suppléments sont destinés à promouvoir des pays et surtout leurs gouvernements auprès des investisseurs. La liste est longue ; nous avions déjà attiré l’attention sur cette étrange collaboration entre un quotidien d’information et un organisme de « communication », politiquement très orienté [4].

Certes, la rédaction du Monde dégage sa responsabilité en précisant (en assez gros caractères) qu’elle n’a pas participé à leur élaboration. Mais cela, à l’évidence, ne suffit pas. Comme le disent Péan et Cohen, « (…) les suppléments évoqués posent à l’évidence un grave problème déontologique, puisqu’ils font la promotion de pays et de gouvernements régulièrement attaqués ou critiqués dans les colonnes du Monde ».

Double jeu dont il est difficile de se dédouaner en invoquant la dualité entre l’espace rédactionnel et l’espace publicitaire. Jeu trouble qui consiste à vendre à des gouvernements leur propre publicité, en guise d’aide « aux pays sous-développés ».

Mais il y a plus inquiétant encore. InterFrance Média vend la notoriété du Monde à des gouvernements qui n’ont de cesse de piétiner les valeurs qui font la notoriété du Monde.

Mieux : InterFrance Médias vend à ses clients le lectorat huppé du Monde, comme marque d’identité du quotidien.

Pis :

- InterFrance Médias présenterait ses commis comme des journalistes, en laissant entendre qu’ils sont des journalistes du Monde ;

- InterFrance Médias serait une société tellement opaque qu’il serait difficile d’en connaître l’identité véritable et les propriétaires.

Sur ces deux derniers points, Cohen et Péan apportent des informations inédites qui, si elles sont vérifiées, devraient poser de sérieux problèmes…

… Et aux « journalistes d’investigation » du Monde une excellente occasion d’exercer leur talent.

 

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Notes

[1Lire, sur le supplément « Voyages » : Quand Le Monde voyage au service de la publicité. Et sur le supplément « Styles » : Le médiateur du Monde vend la mèche.

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