Il existe une forme de malhonnĂŞtetĂ© intellectuelle plus redoutable que le mensonge, celle qui emprunte le langage de la rigueur pour mieux maĂ®triser la conclusion. Le documentaire « Palestine : une histoire », diffusĂ© sur France 5, en offre un exemple particulièrement travaillĂ©. Sur trois Ă©pisodes, il convoque le paradigme du colonialisme de peuplement, donne Ă voir la dĂ©possession historique du peuple palestinien, interroge des tĂ©moins, palestiniens notamment, cite des archives, partage des cartes, etc. Tout cela pour aboutir, dans son dernier Ă©pisode, Ă la conclusion la plus convenue qui soit : deux camps, deux extrĂ©mismes religieux responsables de manière symĂ©trique. Les Palestiniens seraient finalement tout autant responsables de leur dĂ©possession et du gĂ©nocide qu’ils subissent actuellement. Le dĂ©tour historique n’aura servi qu’à habiller d’un vernis de rigueur ce que le discours dominant occidental rĂ©pète depuis des annĂ©es.
Les deux premiers épisodes comme construction rhétorique
Les deux premiers épisodes retracent la dépossession coloniale du peuple palestinien, s’inscrivent dans le cadre du colonialisme de peuplement et présentent le projet sioniste comme colonial. Travail utile, en apparence. Mais cette histoire n’est pas là pour comprendre, elle est là pour servir de caution à ce qui vient ensuite. L’épisode 3, le dernier, révèle la fonction des deux premiers ; toute la rigueur historique sur le colonialisme de peuplement était un détour rhétorique. Une fois posée, elle est abandonnée. On bascule vers une autre grille, celle de deux camps, deux extrémismes religieux qui s’affrontent et qui usent de la violence dans le même but.
Un cadrage religieux assumé
Dès les premières minutes de l’épisode 3, le dĂ©cor est exclusivement religieux. Des hommes qui prient dans la rue. Le Hamas dĂ©crit comme mĂ» par une « action idĂ©ologique » visant un « État islamique » en Palestine. Le doublement du nombre de mosquĂ©es entre 1967 et 1987 citĂ© comme donnĂ©e signifiante. On est censĂ© parler de colonialisme, on parle uniquement de religion pendant les trois premières minutes de cet Ă©pisode. Ce choix n’est pas anodin. Ancrer la rĂ©sistance palestinienne dans le religieux plutĂ´t que dans le politique et l’anticolonial, c’est la dĂ©shistoriciser. C’est faire du Hamas une aberration idĂ©ologique, anachronique, sans ancrage dans l’occupation militaire qui dure depuis plusieurs dĂ©cennies. La musique d’ambiance suit ; l’appel Ă la prière revient frĂ©quemment en fond sonore, et en gĂ©nĂ©ral dès que le Hamas est Ă©voquĂ©. Un choix de montage qui n’est pas neutre.
La disparition progressive des Palestiniens
Les Palestiniens, très présents dans les deux premiers épisodes, s’effacent progressivement dans l’épisode 3. Comme si, au moment où l’histoire rejoint l’actualité, ils cessaient d’être des sujets pour devenir un problème, des victimes uniquement. Ce glissement n’est pas accidentel, il accompagne au contraire le basculement de cadre. On ne parle plus d’une population dépossédée, spoliée, chassée de ses terres, en lutte pour recouvrer ses droits les plus fondamentaux, on parle de deux camps qui s’affrontent.
Les biais lexicaux
Les indices sont aussi dans les mots. En 1948, ce n’est pas un nettoyage ethnique, c’est une « expulsion ». Autre exemple. Les Ă©lections de 2006, pourtant reconnues comme dĂ©mocratiques par les observateurs internationaux, sont dĂ©crites comme remportĂ©es « Ă la loyale » et non « dĂ©mocratiquement » (ce terme n’est jamais employĂ©). Un terme qui introduit subtilement le doute lĂ oĂą les faits sont Ă©tablis. De mĂŞme, Oslo est prĂ©sentĂ© comme un « accord historique », horizon de paix, presque sans rĂ©serve initiale. Il faut attendre plusieurs minutes avant qu’une nuance soit Ă©mise, le temps que la grille s’installe ; la paix Ă©tait possible, les extrĂ©mistes l’ont tuĂ©e, des deux cĂ´tĂ©s. Cela s’étend jusqu’à la prononciation. En effet, dans la narration, le Hamas devient « Khamas », HaĂŻfa devient « KhaĂŻfa ». Adopter la phonologie israĂ©lienne pour prononcer des noms arabes dans un documentaire français n’est pas un dĂ©tail, c’est choisir, jusque dans la langue, le point de vue de l’un des deux camps.
L’inversion des responsabilités
Sur le fond, le documentaire procède Ă plusieurs reprises Ă une inversion des responsabilitĂ©s. Les autoritĂ©s israĂ©liennes auraient Ă©tĂ© « contraintes » de boucler Gaza et la Cisjordanie en rĂ©ponse aux attentats dans les annĂ©es 2000. Les guerres Ă Gaza sont prĂ©sentĂ©es comme des rĂ©ponses Ă des prises d’otages israĂ©liens uniquement, sans cadre politique. Une intervenante affirme que le Hamas « a poussĂ© IsraĂ«l Ă commettre les pires crimes de guerre au dĂ©triment des Palestiniens eux-mĂŞmes ». L’occupant ne ferait donc que rĂ©agir, c’est de la lĂ©gitime dĂ©fense, une rĂ©ponse aux provocations palestiniennes. Sur la seconde Intifada, le commentaire atteint un sommet. Du cĂ´tĂ© palestinien « on est prĂŞt Ă sacrifier sa vie », du cĂ´tĂ© israĂ©lien « on tient Ă la vie ». Vieux fantasme orientaliste qui voudrait que les Arabes aient un rapport particulier Ă la mort. Les autres tiennent Ă la vie, tandis qu’eux s’y abandonnent.
Ces glissements, surtout ceux dans le troisième épisode, auraient pu être corrigés si l’on avait davantage donné la parole à des spécialistes du sujet – ils sont nombreux à avoir été sollicités pour ne finalement pas être retenus ou très peu au montage, alors même qu’ils sont aujourd’hui reconnus comme les spécialistes de ces sujets. Leur absence est aussi un révélateur de l’objectif que semble s’être fixé le reportage ?
La symétrie comme effacement
C’est lĂ la conclusion du documentaire, annoncĂ©e dès la prĂ©sentation de l’épisode 3 : « Dans les deux camps, c’est le temps des faucons, des extrĂ©mistes religieux qui prĂ©fèrent la guerre Ă la paix ». VoilĂ oĂą mène le dĂ©tour colonial. Ă€ une Ă©quivalence entre colonisateur et colonisĂ©. Or le colonialisme de peuplement comme paradigme analytique implique prĂ©cisĂ©ment une dissymĂ©trie structurelle. Vous avez d’un cĂ´tĂ© un État avec une armĂ©e, des colons, une administration d’occupation, des soutiens internationaux puissants et de l’autre une population dĂ©possĂ©dĂ©e, en lutte, qui rĂ©siste pour sa survie en tant qu’individu et en tant que peuple. Mettre les deux « camps » au mĂŞme niveau n’est pas de la nuance. C’est l’effacement de cette dissymĂ©trie, et donc la nĂ©gation du paradigme que le documentaire prĂ©tendait pourtant mobiliser.
Enfin, reste les erreurs historiques, factuelles et juridiques. Il ne s’agit pas ici de faire une recension de l’ensemble de celles-ci, mais seulement de rappeler que la rigueur du documentaire est Ă interroger. Par exemple, sont confondues deux procĂ©dures distinctes devant la Cour internationale de Justice (CIJ) : l’avis consultatif du 19 juillet 2024 sur l’occupation d’un cĂ´tĂ© (qui ne se prononce jamais sur le gĂ©nocide) et les ordonnances sur le gĂ©nocide dans l’affaire Afrique du Sud c. IsraĂ«l de l’autre, en citant une « Charte des Nations Unies sur le gĂ©nocide » qui n’existe tout simplement pas. Il existe une Charte des Nations Unies et il existe une Convention pour la prĂ©vention et la rĂ©pression du crime de gĂ©nocide, ce ne sont pas les mĂŞmes textes et ils ne sont pas mobilisĂ©s au mĂŞme moment devant la CIJ.
En somme, ce documentaire ne déconstruit pas le discours dominant sur la Palestine, il lui offre une façade de rigueur historique pour mieux reconduire ses conclusions : la résistance palestinienne est d’abord religieuse, les responsabilités sont partagées, la paix a été sabordée par les deux extrêmes. Mobiliser des paradigmes critiques pour en vider la portée au moment précis où ils comptent le plus, c’est ce que fait ce documentaire. Et c’est plus dangereux qu’une propagande assumée, parce que ça ressemble à de l’analyse.
Insaf Rezagui, Sbeih Sbeih, Leila Seurat, Stéphanie Latte Abdallah et Abaher El-Sakka, FRACBI, 29 avril 2026.