Droits d’auteurs des journalistes…
Dès le premier examen du projet de loi dit « Hadopi », des syndicats de journalistes nous ont alertĂ©s sur le danger que faisait peser un amendement sur leur droit d’auteur. Nous avions par exemple publiĂ© le communiquĂ© du SNJ-CGT – « Albanel et Kert aux ordres des patrons de presse » : « Le gouvernement et sa majoritĂ© viennent de porter atteinte au statut du journaliste et de le dĂ©naturer. Au cours du dĂ©bat sur la loi Internet et CrĂ©ation, un amendement Ă©tait soumis au vote visant Ă rĂ©gler le problème de la cession des droits d’auteur des journalistes dans l’environnement numĂ©rique. Monsieur Kert, dĂ©putĂ© UMP des Bouches-du-RhĂ´ne, se faisant le relais des revendications patronales a prĂ©sentĂ© un sous-amendement qui modifie le code du travail et le statut du journaliste. [...] Le sous-amendement de Monsieur Kert introduit un nouvel article dans le code du travail, L.7111-5-1, qui dit : "La collaboration entre une entreprise de presse et un journaliste professionnel porte sur l’ensemble des supports du titre de presse tel que dĂ©fini au premier alinĂ©a de l’article L. 132-35 du code de la propriĂ©tĂ© intellectuelle, sauf stipulation contraire dans le contrat de travail ou dans toute autre convention de collaboration ponctuelle". Alors que le code du travail prĂ©voit que le journaliste est employĂ© par un titre, le nouvel article permet Ă l’employeur de lui imposer de travailler sur l’ensemble des supports. Les patrons pourront imposer aux journalistes de travailler indistinctement pour un titre, pour le site Internet, la radio, la chaĂ®ne de tĂ©lĂ©vision, etc. »
Autrement dit : au lieu d’ĂŞtre payĂ©s, comme c’est le cas aujourd’hui, Ă chaque publication d’un mĂŞme article sur un nouveau support, les journalistes ne seront payĂ©s qu’une fois et tous les titres de presse du groupe pour lequel ils travaillent pourront rĂ©utiliser Ă leur guise leurs papiers. De plus, les journalistes perdront tout droit de regard sur la reproduction de leurs articles dans les mĂ©dias d’un mĂŞme groupe, dès lors qu’ils ont Ă©crit pour l’un d’eux, alors qu’en principe leur accord est requis en pareil cas. De mĂŞme, en principe et jusqu’à ce jour, la publication non autorisĂ©e par son auteur et non rĂ©munĂ©rĂ©e d’un article par un titre de presse d’une part relevait de la contrefaçon, d’autre part constituait une atteinte au code du Travail s’il Ă©tait le fait d’une entreprise de presse.
Ce projet d’amendement est donc d’une atteinte avĂ©rĂ©e au droit d’auteur des journalistes, sous ses deux aspects : financier et moral. Son adoption et son application ne profiteraient qu’aux grands groupes de presses soucieux de faire des « Ă©conomies d’Ă©chelles » en mettant en place des « plateformes multimodales » et en pressurisant encore plus la « masse salariale », dans une profession dĂ©jĂ très prĂ©carisĂ©e.
Cet amendement remet mĂŞme en cause le compromis – discutable – adoptĂ© par les Etats gĂ©nĂ©raux de la presse Ă©crite, dominĂ©s pourtant par les patrons de presse. C’est ce que souligne notamment un communiquĂ© du SNJ, publiĂ© le 29 avril 2009, dans lequel – sous le titre « Droits d’auteur : un nouveau coup de Jarnac » - on peut lire notamment : « Le projet de loi « crĂ©ation sur Internet », qui revient devant les dĂ©putĂ©s ce mercredi 29 avril, comporte un article sur les droits d’auteur des journalistes. AjoutĂ© Ă l’issue des États gĂ©nĂ©raux de la presse Ă©crite, ce texte est censĂ© reprendre le contenu du « Blanc ». Un document Ă©laborĂ© par des reprĂ©sentants des journalistes et de la plupart des organisations d’éditeurs, au terme d’un long travail de rĂ©flexion et de concessions rĂ©ciproques. Les États gĂ©nĂ©raux, oĂą siĂ©geait une Ă©crasante majoritĂ© de patrons de presse, ont validĂ© ce « Blanc », soulignĂ© le consensus dont il fait l’objet, et conclu Ă la nĂ©cessitĂ© d’en prĂ©server strictement les principes dans toute rĂ©forme lĂ©gislative Ă venir. Le PrĂ©sident de la RĂ©publique a fait le mĂŞme constat et exprimĂ© le mĂŞme souhait dans son discours de clĂ´ture. Alors que le prĂ©cĂ©dent passage du projet de loi devant les parlementaires avait conservĂ© les principaux Ă©quilibres du « Blanc », ceux-ci sont remis en cause Ă l’occasion du retour du projet de loi devant les dĂ©putĂ©s. »
… et droit des industries de l’information et de la culture
Dans le mĂŞme temps, le mĂŞme projet de loi entend sanctionner les internautes qui, en « piratant » films ou morceaux de musque sur le Net, empĂŞcheraient la juste rĂ©munĂ©ration des artistes, se rendraient coupables de contrefaçon et porteraient donc gravement atteinte Ă leur droit d’auteur, lĂ aussi tant du point de vue financier que moral. Or, comme l’ont montrĂ© nombre d’analystes, comme l’ont soulignĂ© les cinĂ©astes qui se sont Ă©levĂ©s contre se projet de loi et un certain nombre d’artistes dans le domaine musical, comme nous l’avons nous-mĂŞmes dĂ©jĂ expliquĂ©, ce projet rĂ©pond avant tout Ă un souhait des majors et des grosses entreprises de l’industrie du cinĂ©ma de se faire encore plus d’argent sur le dos de leur public et sur celui des artistes. En effet, ces entreprises constituent l’un des principaux obstacles Ă une juste rĂ©munĂ©ration des artistes, qu’elles cherchent Ă payer le moins possible, se faisant de confortables marges sur les ventes de disques dont elles touchent la grosse majoritĂ© des revenus.
La dĂ©fense du droit d’auteur ne serait-il au fond qu’un prĂ©texte ? Car dans les deux cas, il s’agit de la mĂŞme logique : on enrichit de gros groupes privĂ©s au dĂ©triment de leurs salariĂ©s, tout en privatisant un espace perçu comme peu soumis Ă la sphère marchande, en tout cas dans les domaines de l’information et de la culture.
Alors que les tenants et les aboutissants de l’apparition d’Internet et de son poids grandissants sur les marchĂ©s de l’information et de la culture sont encore mal Ă©valuĂ©s et mal Ă©valuables, ce n’est pas en rĂ©primant ses usagers qu’on va rĂ©pondre aux problèmes soulevĂ©s par cette mutation. Ce n’est pas non plus en prĂ©carisant les employĂ©s des entreprises de presse qui s’y dĂ©ploient ou en imposant des lignes Ă©ditoriales Ă ces mĂ©dias qu’on rĂ©soudra le problème de ce qu’il est habituel d’appeler « la crise de la presse ».
Internet introduit de nouveaux usages, de nouveaux rapports aux produits culturels et à la propriété intellectuelle. La défense conjointe des droits légitimes des journalistes et des artistes passe par la remise en cause de la course aux profits des industries dont ils dépendent. Si de nouvelles formes de financements doivent être inventées, ce ne peut être ni aux détriment de la majorité des journalistes et des artistes, ni en pourchassant les internautes.