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Deux girouettes inamovibles : Jacques Julliard et Alain Minc sur France Culture

par Mathias Reymond,

« Répliques », l’émission d’Alain Finkielkraut sur France Culture, nous offre parfois d’étonnants trésors. Le 6 mars 2010, deux exemplaires de l’intelligentsia médiatico-intellectuelle étaient réunis pour un « débat » : un Jacques Julliard, devenu soudainement gauchiste, face à un Alain Minc, « marxiste » de la dernière heure. Débat inattendu pour un duo convenu.

Ils occupent le devant de la scène médiatique depuis – au moins – quatre décennies.

Le premier, Jacques Julliard, éditorialiste au Nouvel Observateur, rocardien affirmé, partisan de la « deuxième gauche », adepte du Plan Juppé en 1995 et du « oui » au Traité Constitutionnel Européen, vient de faire une trouvaille singulière : « Les actionnaires (…) se désintéressent de l’objet même de leur investissement ; ils réclament des profits immédiats et énormes, jusqu’à 15% du capital investi. » (Libération, 18 janvier 2010) Cette prise de conscience tardive des méfaits du capitalisme a d’ailleurs tendance à se généraliser chez ceux qui n’ont eu de cesse de casser le modèle social « à la française ».

En face de lui, Alain Finkielkraut a eu la bonne idée d’inviter un célèbre plagiaire [1] : Alain Minc, justement. Présent dans tous les cercles de pouvoir, proche de Vincent Bolloré, Minc conseille actuellement Nicolas Sarkozy, mais, affirme-t-il, reste « un libéral de gauche ».

Or quelques semaines plus tôt, dans Marianne, Jacques Julliard avait exprimé ainsi son agacement : «  droite ou gauche au pouvoir, ce sera toujours Alain Minc au pouvoir. Il faut vraiment passer à autre chose ! » (20 février 2010)

Mais, à l’antenne de France Culture, le 6 mars, Jacques Julliard met de l’eau dans son vin et prend immédiatement ses distances avec les propos qu’il a tenus. Il parle de « boutade plutôt affectueuse ». « Alain, enchaîne-t-il, a pris une place dans la vie intellectuelle et politique française de tout premier ordre. » De son côté, Alain Minc trouve la « boutade (…) très affectueuse ». Ouf ! Le pugilat est évité.

Ainsi vont les duos préposés aux « débats vraiment faux » dont Bourdieu disait qu’ils opposent toujours des « compères ». Avec leurs déclarations d’affection mutuelle, le ton est donné et nos duettistes ne vont pas cesser de se dorloter mutuellement pendant près d’une heure.

C’est Alain Minc qui met rapidement les points sur les i : « Notre désaccord ne sera pas aussi total que vous l’imaginez. » Réplique, quelques secondes plus tard de Julliard : « on est d’accord sur le diagnostic : ça ne peut pas continuer comme avant. » De son côté, Minc l’affirme : « Mais en revanche, je suis d’accord ». Avant d’enchérir à propos de la régulation du marché : « Sur ce sujet, on sera d’accord. (…) Moi, j’ai trouvé sa tribune [dans Libération] très intéressante, et très bienvenue. » Et si Alain Minc confirme que « à ce degré là, nous n’avons pas encore de gros désaccords », il faut attendre que Jacques Julliard scande que « Alain n’était pas en désaccord » pour que l’on comprenne enfin que ces cabotins sont… plutôt d’accord.

Mais d’accord sur quoi, au fait ? Sur la condamnation sans concession de l’ultra-libéralisme dont hier encore, l’un – Jacques Julliard – acceptait les conséquences et l’autre – Alain Minc – faisait l’éloge.

Et nos deux compères de se livrer à une étonnante surenchère. Alain Minc redécouvre son « marxisme » : « Je pense qu’il y a une analyse de classe à avoir en termes marxistes de ce point de vue. Je n’ai jamais renié le marxisme comme outil d’analyse. » Et Jacques Julliard en appelle à la mobilisation populaire, sur la base d’une analyse originale du capitalisme : « Le capitalisme d’hier, c’est un capitalisme qui acceptait, assez volontiers, le compromis social (sic). Et la démarche de la social-démocratie, c’est-à-dire la deuxième gauche, c’était de tenir compte de cela, pour moderniser la France. (…) Aujourd’hui, je pense que ce compromis est impossible avec ce nouveau (re-sic) capitalisme financier. [2] »

C’est pourquoi, enchaîne-t-il, pour que la gauche fasse mieux, « il faut qu’elle utilise son seul véritable levier, dans un monde où le capitalisme n’a plus de concurrent depuis l’effondrement du communisme, à savoir une mobilisation populaire. » Il serait temps, déclare ce fervent opposant aux grèves de 1995 et à (presque) toutes celles qui suivirent [3] que le peuple se soulève...

Le peuple ? Non, les « citoyens » : « Je crois que tant que les euh citoyens euh - pour ne pas employer un terme, comment dire, de gauche connoté – les citoyens ne se mobilisent pas dans cette affaire, et bien l’impuissance des politiques par rapport aux banquiers, à l’économie dominante restera. [4]  »

Plus tard, Alain Finkielkraut interpelle Julliard : « On entend beaucoup dans la gauche qui se réveille, la dénonciation de l’ultralibéralisme. » Le cri du cœur aura fait sursauter les auditeurs assoupis : « Il serait temps ! (…) Cet ultralibéralisme n’est plus possible. » Depuis peu, semble-t-il…

Peu nous importe, du moins ici, les « nouvelles » analyses de nos duettistes. Ce qui retient l’attention ici, ce n’est pas seulement la rotation des girouettes, c’est surtout que dans ces « débats vraiment faux », les girouettes vont toujours par deux, et tournent ensemble quand le vent tourne, tout en restant solidement installées sur leur fauteuil.

Inamovibles, finalement.

 

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Notes

[1Pour mémoire, voir la publication judiciaire dans PLPL, février 2002.

[2Rappelons simplement à l’éditorialiste du Nouvel Observateur que ce capitalisme n’est pas nouveau, et qu’il a commencé à faire des ravages bien avant 2007 et la crise financière…

[3Jacques Julliard expliquait au début de la crise : « Que les choses soient bien claires. Je suis, depuis 1995, favorable à la réforme des régimes spéciaux ainsi qu’à celle de la Sécurité sociale. C’est pourquoi, avec d’autres personnalités de gauche, j’ai soutenu alors le plan Juppé. Que n’avons-nous entendu, y compris ici même, de la part de cette « gauche brasero », composée d’intellos et de bobos bien décidés à résister jusqu’au dernier prolétaire ! Ce n’est donc pas aujourd’hui, quand presque tout le monde a compris le caractère inévitable de cette réforme, que je vais changer d’avis. » (Le Nouvel Observateur, 20 septembre 2007)

[4Et Jacques Julliard continue l’exposé de ses découvertes : « Aujourd’hui, le niveau d’inégalité est inacceptable. (…) Désormais on retourne à une société de classe, c’est-à-dire que les règles qui régissent les revenus des plus riches n’ont plus rien à voir avec celles qui régissent les revenus de l’ensemble de la population. C’est en cela que ce capitalisme crée les conditions d’un déséquilibre démocratique. »

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