Ils occupent le devant de la scène médiatique depuis – au moins – quatre décennies.
Le premier, Jacques Julliard, Ă©ditorialiste au Nouvel Observateur, rocardien affirmĂ©, partisan de la « deuxième gauche », adepte du Plan JuppĂ© en 1995 et du « oui » au TraitĂ© Constitutionnel EuropĂ©en, vient de faire une trouvaille singulière : « Les actionnaires (…) se dĂ©sintĂ©ressent de l’objet mĂŞme de leur investissement ; ils rĂ©clament des profits immĂ©diats et Ă©normes, jusqu’à 15% du capital investi. » (LibĂ©ration, 18 janvier 2010) Cette prise de conscience tardive des mĂ©faits du capitalisme a d’ailleurs tendance Ă se gĂ©nĂ©raliser chez ceux qui n’ont eu de cesse de casser le modèle social « Ă la française ».
En face de lui, Alain Finkielkraut a eu la bonne idĂ©e d’inviter un cĂ©lèbre plagiaire [1] : Alain Minc, justement. PrĂ©sent dans tous les cercles de pouvoir, proche de Vincent BollorĂ©, Minc conseille actuellement Nicolas Sarkozy, mais, affirme-t-il, reste « un libĂ©ral de gauche ».
Or quelques semaines plus tĂ´t, dans Marianne, Jacques Julliard avait exprimĂ© ainsi son agacement : « droite ou gauche au pouvoir, ce sera toujours Alain Minc au pouvoir. Il faut vraiment passer Ă autre chose ! » (20 fĂ©vrier 2010)
Mais, Ă l’antenne de France Culture, le 6 mars, Jacques Julliard met de l’eau dans son vin et prend immĂ©diatement ses distances avec les propos qu’il a tenus. Il parle de « boutade plutĂ´t affectueuse ». « Alain, enchaĂ®ne-t-il, a pris une place dans la vie intellectuelle et politique française de tout premier ordre. » De son cĂ´tĂ©, Alain Minc trouve la « boutade (…) très affectueuse ». Ouf ! Le pugilat est Ă©vitĂ©.
Ainsi vont les duos prĂ©posĂ©s aux « dĂ©bats vraiment faux » dont Bourdieu disait qu’ils opposent toujours des « compères ». Avec leurs dĂ©clarations d’affection mutuelle, le ton est donnĂ© et nos duettistes ne vont pas cesser de se dorloter mutuellement pendant près d’une heure.
C’est Alain Minc qui met rapidement les points sur les i : « Notre dĂ©saccord ne sera pas aussi total que vous l’imaginez. » RĂ©plique, quelques secondes plus tard de Julliard : « on est d’accord sur le diagnostic : ça ne peut pas continuer comme avant. » De son cĂ´tĂ©, Minc l’affirme : « Mais en revanche, je suis d’accord ». Avant d’enchĂ©rir Ă propos de la rĂ©gulation du marchĂ© : « Sur ce sujet, on sera d’accord. (…) Moi, j’ai trouvĂ© sa tribune [dans LibĂ©ration] très intĂ©ressante, et très bienvenue. » Et si Alain Minc confirme que « Ă ce degrĂ© lĂ , nous n’avons pas encore de gros dĂ©saccords », il faut attendre que Jacques Julliard scande que « Alain n’était pas en dĂ©saccord » pour que l’on comprenne enfin que ces cabotins sont… plutĂ´t d’accord.
Mais d’accord sur quoi, au fait ? Sur la condamnation sans concession de l’ultra-libéralisme dont hier encore, l’un – Jacques Julliard – acceptait les conséquences et l’autre – Alain Minc – faisait l’éloge.
Et nos deux compères de se livrer Ă une Ă©tonnante surenchère. Alain Minc redĂ©couvre son « marxisme » : « Je pense qu’il y a une analyse de classe Ă avoir en termes marxistes de ce point de vue. Je n’ai jamais reniĂ© le marxisme comme outil d’analyse. » Et Jacques Julliard en appelle Ă la mobilisation populaire, sur la base d’une analyse originale du capitalisme : « Le capitalisme d’hier, c’est un capitalisme qui acceptait, assez volontiers, le compromis social (sic). Et la dĂ©marche de la social-dĂ©mocratie, c’est-Ă -dire la deuxième gauche, c’était de tenir compte de cela, pour moderniser la France. (…) Aujourd’hui, je pense que ce compromis est impossible avec ce nouveau (re-sic) capitalisme financier. [2] »
C’est pourquoi, enchaĂ®ne-t-il, pour que la gauche fasse mieux, « il faut qu’elle utilise son seul vĂ©ritable levier, dans un monde oĂą le capitalisme n’a plus de concurrent depuis l’effondrement du communisme, Ă savoir une mobilisation populaire. » Il serait temps, dĂ©clare ce fervent opposant aux grèves de 1995 et Ă (presque) toutes celles qui suivirent [3] que le peuple se soulève...
Le peuple ? Non, les « citoyens » : « Je crois que tant que les euh citoyens euh - pour ne pas employer un terme, comment dire, de gauche connotĂ© – les citoyens ne se mobilisent pas dans cette affaire, et bien l’impuissance des politiques par rapport aux banquiers, Ă l’économie dominante restera. [4] »
Plus tard, Alain Finkielkraut interpelle Julliard : « On entend beaucoup dans la gauche qui se rĂ©veille, la dĂ©nonciation de l’ultralibĂ©ralisme. » Le cri du cĹ“ur aura fait sursauter les auditeurs assoupis : « Il serait temps ! (…) Cet ultralibĂ©ralisme n’est plus possible. » Depuis peu, semble-t-il…
Peu nous importe, du moins ici, les « nouvelles » analyses de nos duettistes. Ce qui retient l’attention ici, ce n’est pas seulement la rotation des girouettes, c’est surtout que dans ces « dĂ©bats vraiment faux », les girouettes vont toujours par deux, et tournent ensemble quand le vent tourne, tout en restant solidement installĂ©es sur leur fauteuil.
Inamovibles, finalement.