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De sources policière et élyséenne : le coq et la plainte de Christian Clavier

par Henri Maler, Michel Davesnes,

La rapidité et la désinvolture avec laquelle des sites professionnels relaient des dépêches d’Agence, même sur des questions d’apparence mineure, sont un signe indubitable de… professionnalisme [1].

La confiance accordée notamment à des informations de source élyséenne ou policière qui ne sont, du moins dans un premier temps, ni vérifiées, ni recoupées, et présentée sans précaution peut être ravageuse. Les cas de moindre importance, comme celui que nous évoquons ici, laissent cependant … songeur.

Des « dégradations » de source élyséenne

À la suite de l’occupation de la villa de Christian Clavier par une cinquantaine de nationalistes corses, le pouvoir central a chargé la barque pour justifier la mutation-sanction de Dominique Rossi, le responsable des services de sécurité intérieure en Corse. Et la plupart des médias, dans un premier temps, ont répercuté les « informations » officielles sans prendre le temps de les vérifier.

Parmi les allégations, reprises illico presto par de nombreux journaux, cette « information » en provenance de l’Élysée selon laquelle les manifestants se seraient livrés à des dégradations et auraient jeté un coq mort dans la piscine avant de piller la cave du comédien. Ou auraient répandu des « excréments dans les chambres », information relayée par Xavier Darcos, ministre de l’Education nationale sur RTL. Or Le Parisien du 4 septembre, explique – c’est le titre de l’article – que « L’enquête dément l’existence de dégradations chez Clavier » : l’occupation s’est déroulée dans le calme, il n’y aurait pas eu de vol de bouteilles et le coq qui a pris un bain forcé avant d’être repêché était un coq en métal. D’autres sources disent qu’il était en plâtre ou en plastique : saura-on jamais la vérité sur cette information capitale ?

Une « plainte » de source policière

Un mensonge d’Etat chasse l’autre. Le 4 septembre toujours, au micro de Jean-Michel Aphatie sur RTL le directeur général de la police nationale, Frédéric Péchenard (celui-là même qui a pris la sanction contre Dominique Rossi) affirme de façon péremptoire que Christian Clavier avait porté plainte.

Le site de RTL [2] retranscrit les propos tenus à l’antenne :
- Jean-Michel Aphatie : - « Christian Clavier porte-t-il plainte pour occupation de sa villa ou pas ? »
- Frédéric Péchenard : - « Absolument. La plainte a été déposée par Christian Clavier. Alors la plainte et la maison de Christian Clavier est en zone gendarmerie. Ce qui fait que c’est la gendarmerie nationale qui s’occupe et de la protection de sa maison et de la plainte. Mais je sais (je n’ai pas un accès direct à l’enquête) mais je sais qu’ils ont entendu, hier, Christian Clavier et puis les témoins et que celui-ci a porté plainte, effectivement. »

Et « l’information » se répand, sans avoir fait l’objet de la moindre vérification.

L’AFP publie aussitôt une dépêche, reprise sur de nombreux sites des quotidiens. Ainsi le Figaro.fr titre : « Corse : Christian Clavier a déposé plainte » (Source : AFP 04/09/2008. Mise à jour : 10:55). De même, le site du Parisien classe dans la rubrique « Politique » la précieuse « information » et titre « Affaire Rossi : Clavier a déposé plainte » (04.09.2008, 10h24). Signé : Leparisien.fr avec AFP (lien périmé).

Or quelle est cette information ? Que Christian Clavier a porté plainte, comme l’affirment les titres ; ou que le directeur général de la police nationale l’a « annoncé », comme le disent les articles ? Cette confusion - aux conséquences légères en l’occurrence – revient à accréditer sans recoupement ni vérification, les propos rapportés.

Un pas supplémentaire est franchi sur le site de La Provence qui proclame :« Suite de l’affaire corse : Christian Clavier porte plainte » (Publié le jeudi 4 septembre 2008 à 13H17). Or cette « nouvelle » urgente est livrée, sans donner ni son auteur ni sa source, comme si un envoyé spécial avait vu la plainte signée de la main de Clavier sur le bureau du policier ou du gendarme qui l’aurait enregistrée [3]

Des avis de non lieu ?

Les « informations » policières, diffusées sans la moindre précaution, sont rectifiées sans le dire et après coup. Les « dégradations » disparaissent et la « plainte » s’efface.

Ainsi Le Point qui a publié le 4 septembre à 9h.08 « Pour la police, “il y a eu un délit chez Christian Clavier“ » [4], le modifie et en modifie le titre le même jour à 17h 43 pour annoncer : « Corse : Christian Clavier n’a pas déposé de plainte » [5]

On retrouve le même démenti sur le site d’Europe 1 sous le titre : « Corse : Christian Clavier pourrait porter plainte ». Les titres, une fois encore, accréditent une information, dont l’auteur n’est autre, comme le précisent les articles, que … la Direction générale de la police nationale (DGPN) elle-même, qui rectifie ainsi les déclarations matinales de son patron.

Quant à la source (non mentionnée) qui a divulgué ce « rectificatif », il s’agit probablement de l’AFP qui signale (dans les termes que l’on retrouve sur les sites du Point et d’Europe 1) que – c’est le titre – « Christian Clavier "se réserve le droit" de déposer plainte ». Vrai, faux ? Comment le savoir quand l’information n’a pas été recueillie auprès de l’intéressé. Ou ne l’a été que par … la direction générale de la police nationale ? [6]

***

Pinaillages ? Certainement pas, même si l’exemple choisi peut le laisser penser. Comme si la provenance de certaines informations dispensait de les vérifier. Comme si le journalisme pouvait se satisfaire d’officialiser des informations livrées par des officiels…

… Une forme de journalisme qui, dans le cas qui nous occupe, par excès de précipitation ou d’allégeance, s’apparente à un journalisme de maintien de l’ordre.

- Jean-Michel Aphatie : - « Donc, il y a une plainte. Et les gens qui ont occupé illégalement la villa seront poursuivis […] »
- Frédéric Péchenard : - « Alors, je ne sais pas s’ils seront poursuivis. Ils seront entendus. Les policiers, les gendarmes font des procédures et c’est à la Justice de décider si à l’issue de ces procédures, il y a lieu ou non à engager des poursuites. »
- Jean-Michel Aphatie : « S’il y a une occupation illégale, on imagine tout de même que la Justice ne dira pas : "Circulez, il n’y a plus rien à voir !" »

http://www.acrimed.org/IMG/mp3/Aphatie_procureur.mp3

Constat, commentaire… ou souhait ? Allez savoir…

C’était sur RTL, le 4 septembre 2008.

 

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Notes

[3« La nouvelle affaire corse (voir article) se poursuit. Dernier acte en date : Christian Clavier vient de déposer plainte pour l’intrusion de nationalistes dans le jardin de sa villa à Porto-Vecchio (Corse-du-Sud). Une "visite" qui avait entraîné le limogeage et la mutation de Dominique Rossi, patron des forces de police et de gendarmerie sur l’Ile-de-Beauté. » Et c’est tout.

[4sur Google Actualités, l’article est resté recensé sous cet intitulé

[5À lire, sur le site du Point : « Contrairement à ce qu’avait affirmé le directeur général de la DGPN, Frédéric Péchenard, jeudi matin sur RTL, le comédien Christian Clavier "n’a pas déposé une plainte, mais se réserve le droit de le faire" après l’intrusion samedi d’une cinquantaine de militants indépendantistes dans le jardin de sa villa à Porto-Vecchio (Corse-du-Sud). Une rectification formulée jeudi après-midi par la Direction générale de la police nationale (DGPN) elle-même. »

[6En revanche, l’AFP profite de l’occasion pour revenir également sur une autre fausse information qu’elle avait donnée. Il s’avère, en effet, que M. Péchenard n’a pas assuré dans l’émission de Jean-Michel Aphatie que les personnes qui se sont introduites dans le jardin de la propriété de l’acteur seraient poursuivies ni qu’il y avait parmi elles des responsables politiques (Jean-Guy Talamoni était cité). « […] contrairement à ce que le script de l’entretien du directeur général de la police nationale pouvait laisser supposer, celui-ci n’a pas assuré que les personnes qui se sont introduites dans le jardin de la propriété de l’acteur seraient poursuivies, ni qu’il y avait parmi elles des responsables politiques. À la question concernant ces éventuelles poursuites, M. Péchenard avait répondu : "alors, je ne sais pas s’ils seront poursuivis. Ils seront entendus. Les policiers, les gendarmes font des procédures et c’est à la justice de décider si, à l’issue de ces procédures, il y a lieu ou non à engager des poursuites". » Le journaliste de l’agence France Presse en charge de la transcription a t-il été gagné par le zèle du directeur général de la police nationale ?

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