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Danone : une rumeur peut en cacher une autre

Le magazine Ă©conomique Challenges (groupe Nouvel Observateur) est devenu hebdomadaire le 1er septembre 2005, changeant de maquette, de format, de prix, etc. Son Ă©quipe rĂ©dactionnelle forme, Ă  en croire Claude Perdriel, PDG du groupe Nouvel Observateur, le " team Ă©ditorial le plus puissant de la presse Ă©conomique magazine en France ” [1]. La langue anglaise s’imposait : un mois plus tĂ´t, le " team Ă©ditorial " avait dĂ©jĂ  eu les honneurs de l’International Herald Tribune...

L’actualitĂ© Ă©conomique de l’Ă©tĂ© 2005 a Ă©tĂ© marquĂ©e en France par la rumeur d’une prochaine prise de contrĂ´le (" OPA hostile ") de Danone (le fleuron français de l’agroalimentaire [2]) par l’Ă©tatsunien Pepsi. Rapidement dĂ©mentie par ce dernier (puis, plus tard, par le groupe français), l’“information” a nĂ©anmoins dĂ©clenchĂ© un branle-bas de combat dans la sphère politico-mĂ©diatique [3], habituellement atone Ă  cette Ă©poque de l’annĂ©e. Le " patriotisme Ă©conomique " devint le sujet Ă  la mode Ă  gauche comme Ă  droite [4], la majoritĂ© UMP et le gouvernement s’attelant toutes affaires cessantes Ă  Ă©chafauder une ligne de dĂ©fense apte Ă  protĂ©ger les " joyaux " tricolores contre les mĂ©chants prĂ©dateurs Ă©trangers [5]... Jusqu’Ă  ce que, la " rentrĂ©e " exigeant qu’on passe Ă  autre chose, le feuilleton de l’Ă©tĂ© connaisse enfin son heureux Ă©pilogue : " Le gouvernement prĂ©pare un dĂ©cret qui lui permettra "d’interdire une prise de contrĂ´le dans des secteurs jugĂ©s stratĂ©giques" ", apprenait-on le 29 aoĂ»t [lien pĂ©rimĂ©, juin 2010].
Quant Ă  la " proie " supposĂ©e, elle se porte comme un charme. Entre le 7 et le 24 juillet (jour du dĂ©menti de PepsiCo, voir plus bas), l’action Danone a gagnĂ© 28 %, dopĂ©e par les dĂ©clarations de Villepin, Fabius, Strauss-Kahn, etc. (c’est Le Nouvel Observateur, 28 juillet 2005 qui le dit). Chez les familiers de la Bourse, on penserait Ă  une manipulation pour moins que ça : l’" information " ne visait-elle pas d’abord Ă  faire grimper l’action, dans un but spĂ©culatif ? [6]. Autre consĂ©quence concrète : le PDG de Danone devient indĂ©boulonnable. Sur le plan financier, quand le cours de Bourse monte, " Danone devient plus cher. Objectivement, techniquement, les rumeurs de juillet ont confortĂ© la direction actuelle " (Marianne, 3 septembre 05). Sur le plan politique, " Franck Riboud, qui passait pour un monstre quand il fermait des usines chez LU, devient une sorte de Jeanne d’Arc de l’agroalimentaire " (GĂ©rard Dupuy dans LibĂ©ration le 21 juillet) [7]. Bien jouĂ© !

Si elle fut relayĂ©e par la presse gĂ©nĂ©raliste Ă  partir de la mi-juillet [8], la rumeur fut initialement lancĂ©e le 7 juillet par une " brève " des “Confidentiels” du magazine Ă©conomique Challenges :

" Pepsi convoiterait Danone
Nouvelle rumeur d’OPA sur Danone. Cette fois, c’est Pepsi qui s’intĂ©resserait au groupe français et aurait dĂ©jĂ  ramassĂ© près de 8 millions d’actions (environ 3 % du capital) Ă  des cours compris entre 66 et 72 euros. L’amĂ©ricain serait prĂŞt Ă  dĂ©bourser jusqu’Ă  25 ou 30 milliards d’euros pour se payer le français, valorisĂ© par la Bourse 19 milliards d’euros dĂ©but juillet. Chez Danone, oĂą le seuil statutaire est de 0,5 %,
" le service juridique n’a reçu aucune dĂ©claration de dĂ©passement qui sorte de la normale ", prĂ©cisait-on le 1 er juillet. " (Challenges, juillet 2005 [lien pĂ©rimĂ©, juin 2010]).

L’" info " n’est pas " sourcĂ©e ", le rĂ©dacteur ne lĂ©sine pas sur le conditionnel [9], deux caractĂ©ristiques assez frĂ©quentes dans ce genre de rubrique auto-proclamĂ©e " indiscrète ", dont, paraĂ®t-il, raffolent les lecteurs (une interview de Franck Riboud figure par ailleurs dans ce mĂŞme numĂ©ro de Challenges (7 juillet 2005). Titre : « La nationalitĂ© de Danone, c’est Danone » [10]).
Dans un premier temps, l’ " info " n’est guère reprise par la “grande presse”. Jusqu’Ă  ce que les “pubeux” entrent dans la danse. Le 14 juillet, sur Europe 1, StĂ©phane Fouks, ponte d’Havas et conseiller de la direction de Danone, relance la rumeur (" Il ne manquerait plus qu’il y ait une opĂ©ration hostile sur un grand groupe "). Et les proches de Franck Riboud " appellent journalistes, analystes, hommes politiques, et martèlent un message sans ambiguĂŻtĂ©. Oui, Danone est opĂ©able ". " Franck Riboud en a souvent discutĂ© avec les patrons " de Coca, NestlĂ©, Unilever ou Pepsi, les banques d’affaires ont " planchĂ© sur des scĂ©narios " d’OPA (Marianne, 3 septembre 05)... A la suite de quoi " l’action est repartie Ă  la hausse et (...) les politiques ont commencĂ© Ă  monter au crĂ©neau " (Le Nouvel Observateur, 28 juillet 2005).
L’unanimisme politico-mĂ©diatique qui règne au milieu du mois de juillet va commencer Ă  ĂŞtre Ă©branlĂ© après le dĂ©menti officiel de PepsiCo auprès de l’AutoritĂ© des MarchĂ©s Financiers (AMF), le 24 juillet. Le Monde (26 juillet 05) rompt alors avec sa retenue du 21 juillet (quand il glissait discrètement, au milieu d’une page sur la " mobilisation politique sans prĂ©cĂ©dent ", que " selon nos informations, c’est le PDG de Danone lui-mĂŞme qui aurait orchestrĂ© cette campagne "). Le ton de la suspicion, voire de l’accusation, domine cette fois la page (p. 9, rubrique "Entreprises", "Bourse") que le quotidien du soir consacre Ă  l’ “affaire Danone”, page surmontĂ©e d’un " chapĂ´ " qui se termine ainsi : " DĂ©sormais, des voix s’interrogent sur la façon dont le PDG Franck Riboud a suscitĂ© la mobilisation jusqu’au plus haut niveau de l’Etat. " C’est surtout l’article de bas de page - mais sur six colonnes - qui fait figure de rĂ©quisitoire. Son titre : " Une campagne orchestrĂ©e de main de maĂ®tre, mais aux consĂ©quences imprĂ©visibles ". Pour l’auteur, pas de doute : la rumeur d’OPA relève d’une manĹ“uvre d’intoxication lancĂ©e par Franck Riboud. Première phrase : " L’affaire Danone est terminĂ©e, l’affaire Riboud commence. " Plus loin : " La manipulation avĂ©rĂ©e, pour l’heure, est celle de l’opinion via les politiques et la presse. Les “communicants” - StĂ©phane Fouks et Michel Calzaroni - que Danone a envoyĂ© sonner le tocsin ont rĂ©ussi leur coup au-delĂ  de leurs propres espĂ©rances. " Bravo les artistes : " Techniquement, l’affaire a des allures de sans fautes " (Danone s’est jouĂ© des textes rĂ©gissant les marchĂ©s financiers), " politiquement, le moment Ă©tait particulièrement propice " (l’après-29 mai). Mais Le Monde manifeste sa rĂ©probation en Ă©numĂ©rant les dĂ©gâts provoquĂ©s par l’opĂ©ration... du point de vue du grand patronat et des hauts fonctionnaires de Bercy : la crĂ©dibilitĂ© de la France dans le " concert Ă©conomique international " " mise Ă  mal " ; toutes les " cartouches " " grillĂ©es " pour les autres groupes du CAC 40 susceptibles d’ĂŞtre menacĂ©s d’OPA [11]... Et Le Monde de conclure, dans sa tradition du balancement faussement Ă©quilibrĂ© : " Doit-on, au nom de la stricte application des lois du marchĂ©, laisser filer des fleurons de l’industrie sans rien faire ? La question mĂ©rite d’ĂŞtre posĂ©e. Mais, la rĂ©ponse, complexe, ne peut s’accommoder de postures simplistes. " Une semaine plus tard (Le Monde, 2 aoĂ»t 05), dans un papier d’ “analyse” qui commence en Une, Laurent Mauduit (l’ancien adjoint d’Edwy Plenel Ă  la direction de la rĂ©daction) enfonce le clou (" Danone, entre entourloupes et concert d’hypocrisies "). Face aux " zones d’ombre " et aux " mystères " que l’affaire " recèle encore ", il Ă©nonce trois " hypothèses ", mais elles tiennent toutes pour acquis une attitude manipulatrice de Danone ! Et Mauduit de montrer du doigt les dirigeants politiques, coupables d’avoir " sonnĂ© le tocsin " sans preuve de la tentative d’OPA - une fois de plus, les mĂ©dias sont exonĂ©rĂ©s de toute responsabilitĂ©... -, alors mĂŞme que depuis vingt ans, tous les gouvernements, de droite comme de gauche, ont ouvert sans cesse davantage l’Ă©conomie française aux capitaux Ă©trangers [12].

Mais soudain vint le grain de sable. Mardi 2 aoĂ»t, l’International Herald Tribune publie un article qui rĂ©vèle que la sĹ“ur de Franck Riboud, Christine Mital [13], qui dĂ©tient des actions Danone, est journaliste Ă©conomique au Nouvel Observateur et Ă  Challenges (voir l’article de l’IHT "Link in Danone report investigated" et la dĂ©pĂŞche AFP “L’International Herald Tribune relève les liens entre Danone et Challenges” [lien pĂ©rimĂ©, juin 2010]) [14]. La direction de Challenges affirme immĂ©diatement que Christine Mital n’avait " rien Ă  voir " avec le " confidentiel " sur l’Ă©ventualitĂ© d’une OPA [15].

Le nouveau Challenges (1er septembre 2005) revient sur Danone dans une double page titrĂ©e " Notre vĂ©ritĂ© sur... l’appĂ©tit de PepsiCo pour Danone " (surtitre : " Coulisses "). Un encadrĂ©, " Challenges Ă  la source de l’affaire ", signĂ© " P.-H. M. " [16] est consacrĂ© Ă  la mise en cause du journal. D’abord, Challenges, qui protège ses sources, ne saurait livrer l’identitĂ© de son informateur. Mais P.-H. M. affirme que ce n’est pas Franck Riboud, " ni Christine Mital, sĹ“ur de Franck Riboud et rĂ©dacteur en chef du Nouvel Observateur qui collabore rĂ©gulièrement Ă  Challenges et n’a jamais Ă©crit sur Danone. Elle n’Ă©tait mĂŞme pas au courant de la publication de ce “confidentiel” avant la sortie du journal ”. P.-H. M. explique ensuite que la source Ă©tait très fiable. Il indique que " le 4 juillet, Danone prĂ©cise qu’il n’a pas reçu de dĂ©claration de franchissement du seuil de 0,5 % du capital ". Et d’avancer : " Une forme de dĂ©menti que nous publions avec notre information ". Chacun pourra confronter cette assertion avec la rĂ©alitĂ© du texte publiĂ© par Challenges dĂ©but juillet.
Quant Ă  l’article gĂ©nĂ©ral, dont le titre promet " Notre vĂ©ritĂ© sur... l’appĂ©tit de PepsiCo pour Danone ", il accouche d’une souris, insistant lourdement sur les " contacts " et " rencontres " entre la direction de Danone et telle ou telle Ă©minence Ă©conomique ou politique. Faisant Ă©tat de " grandes manĹ“uvres ", Chalenges tente coĂ»te que coĂ»te, comme avant lui son grand frère le Nouvel Obs, d’accrĂ©diter, rĂ©trospectivement, l’hypothèse de l’OPA de Pepsi sur Danone. Histoire de lĂ©gitimer son "info" de dĂ©but juillet. Et, peut-ĂŞtre, de relativiser le rĂ´le de son informateur (trice ?)...

Faute de preuves, nous ne saurions ĂŞtre affirmatifs quant Ă  l’implication supposĂ©e de Christine Mital dans la propagation d’une rumeur qui a bĂ©nĂ©ficiĂ© Ă  son frère. Tout juste s’Ă©tonnera-t-on de la discrĂ©tion dont ont pâti les rĂ©vĂ©lations de l’International Herald Tribune, par contraste avec le retentissement donnĂ© Ă  la rumeur d’OPA de Pepsi sur Danone [17]. Par exemple, LibĂ©ration, qui, le 21 juillet, consacrait sa Une (" L’union sucrĂ©e ") et sa double page d’ouverture (pages 2 et 3) au " tollĂ© provoquĂ© par la rumeur d’OPA ", se contente le 3 aoĂ»t d’une brève de moins de 20 lignes, relĂ©guĂ©e page 15 (dans sa partie Economie), pour relater que " le Herald Tribune note un lien (sic) entre Challenges et Danone ".
Ce qui n’est rappelĂ© nulle part, c’est que Riboud, Ă  travers Danone, a longtemps Ă©tĂ© un actionnaire de LibĂ©ration (lire Le Monde et les grands entrepreneurs) et l’est toujours du Monde (lire L’actionnariat du Monde en 2003 et voir dans Le Monde, "Portrait d’un quotidien", "L’actionnariat du Monde") [18]. Cette proximitĂ© n’a certes pas empĂŞchĂ© les deux journaux de relayer les soupçons de manipulation pesant sur la direction de Danone. Mais pas totalement : quand il ne s’agit plus seulement de questionner les agissements des responsables Ă©conomiques et politiques, mais aussi des pratiques journalistiques, de surcroĂ®t personnellement identifiĂ©es, la volontĂ© de " transparence " devient plus sĂ©lective.

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